2015 en comics, le bilan

Comic Talk 2015 Bilan

Jeffzewanderer Par

2015 n’a plus que quelques heures devant elle, et comme le veut la tradition l’heure est au bilan. L’année ne fut pas forcément brillante en matière de comics, notamment pour le big two entre un Secret Wars en retard, une All-New All-Different Marvel qui laisse dubitatif, un DC You pas plus convaincant… Image s’en est beaucoup mieux tiré, affirmant son statut de place forte créative mais sans réellement remettre en cause l’hégémonie des deux géants. Pourtant l’année n’a pas non plus été catastrophique, loin de là. Alors pour y voir plus clair Comic Talk vous propose une sélection des 12 meilleurs comics de l’année, avec en bonus le meilleur héro, le meilleur vilain, le meilleur scénariste et le meilleur artiste. Seule règle : les séries, personnages et auteurs ont été jugés exclusivement sur leur prestations sur l’année civile 2015. Pour le reste, c’est un avis éminemment personnel, alors n’hésitez pas à commenter ce bilan, le critiquer, et surtout partager vos propres avis !

Lazarus (Image) par Greg Rucka et Michael Lark

A priori Lazarus a tout d’une série classique de Greg Rucka : une héroïne forte à la personnalité travaillée et capable de prouesses martiales, et un univers où les complots sont légion. Mais à mesure que l’intrigue avançait, on découvrait justement un univers de plus en plus riche. Si bien que la série de Greg Rucka et Michael Lark a pris des airs de fresque d’anticipation dépeignant un monde où les grandes entreprises sont le seul pourvoir politique en plus d’économique. Une véritable société féodale futuriste, juste assez proche de notre monde pour faire frissonner. Ce travail de construction de monde s’est entremêlé parfaitement avec la narration de l’histoire, permettant à la série de progresser tout en enrichissant son univers. De plus le travail sur l’objet comic lui-même, à mettre au crédit de l’injustement méconnu Eric Trautmann, fait beaucoup pour en faire un objet intéressant. En plus du classique courrier des lecteurs on a toujours une historique d’une des grandes familles dirigeant désormais le monde, et la quatrième de couverture est une pub plus vraie que nature pour les produits des entreprises dirigeant désormais le monde.

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Secret Wars Weirdworld (Marvel) par Jason Aaron et Mike Del Mundo

Secret Wars a été le prétexte parfait pour écrire des histoires fun sans s’embarrasser de continuité ou même de conséquences. Le Weirdworld de Jason Aaron et Mike Del Mundo, sorte de Conan sous acide, en est un des plus beaux exemples. On y suit Arkon, obscur personnage qui avait notamment croisé la route des X-Men. Ce barbare conanesque armé d’éclairs et roi de la majestueuse cité de Polemachus a justement perdu ladite cité. Il erre donc dans Weirdworld, partie du Battleworld de Dr Doom où finissent les choses oubliées, en quête de son foyer. Patchwork psychédélique où se croisent les personnages oubliés de Marvel et créations originales, cet univers permet à Mike Del Mundo de donner sa pleine mesure. Et Jason Aaron n’est pas en reste, nous offrant sa galerie habituelle de badasses débordant de testostérone et teintant le tout d’un souffle épique et de séquences émotion prenantes (la mélancolie d’Arkon est aussi poignante que celle de son inspiration cimmérienne). Une mini poignante à découvrir (mais l’ongoing lancée dans la foulée ne semble hélas pas à la hauteur à en juger d’après le premier numéro).

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The Fadeout (Image) par Ed Brubaker et Sean Phillips

Fatale n’était pas dépourvue de qualité, mais son atmosphère lovecraftienne détournant le code de la femme fatale de polar noir avait de quoi déconcerter les habitués du duo Ed Brubaker/Sean Phillips. Ils reviennent à quelque chose de bien plus classique avec The Fadeout, whodunit sur fond du Hollywood des années 50. Tout y est pour en faire l’archétype du polar noir : femmes fatales et vulnérables, héros déchus, violence, sexe et drogues. Le tout teinté d’une élégance rétro et enrobé d’une narration on ne peut plus moderne. C’était ce qui manquait à tous les adeptes de Criminal depuis l’arrêt de la série. Et comme d’habitude les essais bonus en fin de numéros sont un régal pour découvrir les coulisses du Hollywood d’antan et encore plus se plonger dans l’ambiance de la série.

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Justice League (DC) par Geoff Johns et Jason Fabok

Cette année Justice League de Geoff Johns et Jason Fabok fut un refuge pour ceux que les divers changements de l’univers DC déconcertèrent. Ici point de Batman en armure façon Patlabor ou de Superman en jean et t-shirt. On a plutôt tout ce dont on peut rêver dans un comic Justice League : les héros les plus puissants du monde qui font face à une menace épique : Darkseid et l’Anti-Monitor. Difficile de qualifier la série cette année autrement qu’en parlant de blockbuster parfait. Personnages bien écrits, action, rebondissements intéressants, juste assez de tension avec la présence de Lex Luthor dans l’équipe… Il n’y a rien de révolutionnaire, avouons-le, mais c’est tellement bon de lire un pur comic de super-héros si bien fait.

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The Goon : Once Upon a Hard Time (Dark Horse) par Eric Powell

Fin de cycle pour le Goon d’Eric Powell. L’auteur n’est jamais meilleur que quand il injecte une bonne dose d’émotion dans son univers d’horreur déjantée teintée de polar noir. Once Upon A Hard Time nous permet de retrouver l’ambiance du magnifique « Chinatown ». L’anti-héros touche le fond, mais il en faut plus pour avoir raison de lui. Ce qui donne une histoire à la fois poignante et portée par un souffle épique indéniable. La galerie de vilains est parfaite, et les voir faire face au Goon donne quelques moments d’anthologie. Niveau dessin l’auteur donne sa pleine mesure, et ses aquarelles sont magnifiques, contribuant à créer un climat lourd, mélancolique, mais jamais totalement désespéré. Du grand Goon et du grand Eric Powell donc. A noter que le one-shot qui suivit, Theatre Bizarre, faisait un codicille parfait.

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The Autumnlands : Tooth & Claw (Image) par Kurt Busiek et Ben Dewey

La fantaisie pure est un genre finalement relativement rare dans les comics. The Autumnlands (anciennement Tooth & Claw avant un problème de droits) par Kurt Busiek et  lui rend ses lettres de noblesse. Tous les  codes sont respectés, avec des mages arrogants, des brutes opprimées, une cité majestueuse dans les cieux, un cataclysme causé par arrogance et un héros légendaire. Le twist est que le héros légendaire est un homme qui débarque dans un monde d’animaux anthropomorphisés. Voilà qui ajoute un petit mystère bienvenu tandis que le héros essaie de protéger les innocents. Un héros aux méthodes parfois expéditives d’ailleurs. Ajoutez un narrateur attachant par son innocence et un traitement des personnages qui évite l’écueil du manichéisme et vous avez une série à suivre. Elle est qui plus est somptueusement dessinée par un Ben Dewey au style incomparable, teinté d’influences européennes.

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Spider-Gwen (Marvel) par Jason Latour et Robbi Rodriguez

Ça aurait pu n’être qu’un « what if » marrant, ou une idée balancée parmi d’autres au cœur de Spider-verse, mais la hype s’est emparée de Spider-Gwen au point de lui garantir sa série avant même la fin de l’event qui l’a vue naître. Seulement pour le coup la hype est justifiée. Jason Latour fait de son héroïne un personnage attachant, offrant une variation sur le thème classique de Spider-Man. Rockeuse, fille de flic, cette Gwen Stacy un brin punkette est plus cool que Peter Parker, mais est tout aussi touchante par ses galères. A cela s’ajoute le plaisir propre à l’exercice du « what if » consistant à voir les références qu’on connaît revues et corrigées. Le graphisme assez particulier de Robbi Rodriguez fait aussi beaucoup pour le titre, lui conférant un dynamisme et une atmosphère attrayants. Sans parler du design génial du personnage.

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Secret Wars Old Man Logan (Marvel) par Brian Bendis et Andrea Sorrentino

Mon dieu que c’est bon de revoir un Logan bad ass à souhait, toutes griffes dehors, aux allures de Clint Eastwood en encore plus dur. Le périple inter dimensionnel du héros en devient presque anecdotique, simple prétexte pour le ramener au bercail, et pour lui rendre une dignité bien écornée lors de sa fin de vie. Le héros est toujours torturé, ça fait partie de ses attraits, mais il est aussi à nouveau redoutable. Le final sert d’ailleurs aussi, certes indirectement, à nous rappeler sa légende. Les dessins d’Andrea Sorrentino pourront aussi diviser, son style ne laissant pas indifférent. Mais il maîtrise parfaitement ledit style, en faisant bon usage lors des scènes de carnage.

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Spider-Man Spiral (Marvel) par Gerry Conway et Carlo Barbieri

Des gangsters qui veulent mettre la main sur New York, une flic trop zélée à la double identité, et un Spidey largué au milieu de tout ça pour lui apprendre que de grands pouvoirs entraînent de grandes responsabilités. Bref tous les ingrédients d’une histoire de Spider-Man bien urbaine, mais rafraîchissante par cet esprit rétro. Ou plutôt classique (pas étonnant vu l’auteur, le grand ancien Gerry Conway). On  retrouve un bon mélange de vilains issus de toutes les époques (Hammerhead, Tombstone, Mister Negative). Yuri Watanabe, alias Wraith, est une co-star intéressante, au design réussi. Il est intéressant de voir sa descente aux enfers, par le biais de la proverbiale route pavée de bonnes intentions, avec un Spidey en guise de Jiminy Cricket un peu dépassé. Le dessin est à l’image du reste, efficace. Bref ce n’est pas un arc qu’on ressortira dans 10 ans en en parlant comme d’un classique, mais cette année ce fut une bouffée d’air pur pour les adeptes du Spider-Man « old-school » plutôt que sautant de réalité en réalité ou multimillionnaire à Shanghai.

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Copperhead (Image) par Jay Faerber et Scott Godlewski

Véritable western spaghetti dans un emballage de science-fiction, Copperhead (du nom de la ville où se déroule l’action) est aussi un titre remarquablement écrit. Clara, sheriff de la ville, mère célibataire et authentique dure à cuire. Très humaine et attachante, on serait tenté de l’inscrire dans la lignée des héroïnes à la Greg Rucka. Le reste de l’univers du titre est tout aussi réussi, entre le grincheux adjoint Boo, le mystérieux et létal « artie » (humain artificiel) Ishmael, et une collection de criminels aussi attachants que délicieusement haïssables par leur côté minable (pensez au vilains ruraux de la série Justified par exemple). Les références implicites au western comme à la SF (Blade Runner notamment…) se multiplient sans empêcher le titre de créer son propre univers. Le dessin est irréprochable du point de vue de la narration, et juste assez sale pour coller à l’univers, lui donner corps. Sans doute le sleeper hit de l’année.

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Secret Identities (Image) par Brian Joines & Jay Faerber et Ilias Kyriasis

Autre candidat au titre de sleeper hit, mais qui a tellement dormi qu’il n’est jamais devenu le hit qu’il aurait dû. Ongoing devenue mini série à cause de ventes qui n’ont jamais décollé, Secret Identities fut un petit bijou (dont on vous a déjà parlé par le passé). On y suivait une équipe de super-héros, The Frontline, et surtout les vies secrètes des ses membres. Ce qui rendit le titre particulièrement attrayant fut le parfait équilibre entre son fil rouge (Crosswind, infiltré dans l’équipe pour les faire tomber) les secrets inavouables de certains membres, les galères du quotidien plus innocentes d’autres, et quand même l’action super-héroïque classique. Les membres de The Frontline devenaient donc de vrais héros, et pas uniquement des archétypes prétextes à une déconstruction. Rien que pour ça les sept numéros de la série valent le coup. Ajoutons que les auteurs s’en sont aussi plutôt bien sortis pour bricoler une fin cohérente et satisfaisante malgré un arrêt prématuré.

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Invisible Republic (Image) par Corinna Bechko et Gabriel Hardman

Il n’est pas rare de voir une série débarquer avec de grandes ambitions et se casser les dents derrière. Invisible Republic aurait pu en être, en se présentant comme une réflexion sur le pouvoir, la tyrannie, et la manière dont l’histoire est écrite. Mais en nous faisant découvrir le journal de Maia Reveron, cousine occultée par l’histoire du dictateur déchu Arthur McBride, le titre du couple Bechko/Hardman a transformé l’essai. Surtout les auteurs ont su enchaîner après un premier arc plantant l’univers, en faisant réellement démarrer l’action à partir du sixième numéro. Les thèmes annoncés sont traités implicitement (n’alourdissant pas la narration), tandis que les nombreux flashbacks du premier arc sont liés au présent dans le second. Bref voilà une série qui a un message, et arrive à le faire passer en racontant son histoire plutôt qu’en l’expliquant. Que demander de plus à une œuvre littéraire ?

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Best Hero : Ms Marvel (Kamala Khan)

La Peter Parker du XXIème siècle a réussi à être plus qu’un gimmick. Jeune fille musulmane du New Jersey, elle aurait pu devenir un cliché facile, réceptacle de bons sentiments louables mais à la valeur littéraire proche du néant. La scénariste G. Willow Wilson avait admirablement évité cet écueil, rendant le personnage hyper attachant, geekette en galère avec ses pouvoirs et sa vie perso, sans justement tout axer sur sa religion, évitant donc d’en faire un gimmick. Mais restait à passer l’écueil de tout jeune héros : on n’est pas un débutant éternellement, surtout à notre époque de storytelling réaliste. Réaliste et paradoxal car autant on abuse de décompression au sein de chaque arc, autant on se plaint que rien n’évolue si le statu quo d’un personnage reste inchangé plus de deux ans. Kamala a donc dû négocier ce passage des débuts à la confirmation, et le personnage a résisté brillamment à cette épreuve. Jouer les super-héroïnes fait désormais partie de son quotidien, mais elle garde une vraie vie, plus terre-à-terre, qu’on a toujours autant de plaisir à suivre. Même son intégration dans les Avengers écrits par Mark Waid ne trahit pas cela. Pour cette raison, la nouvelle Ms. Marvel fut l’héroïne la plus intéressante cette année.

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Best Villain : Dr Doom (Secret Wars)

Doom tout puissant. Doom sauveur. Doom qui reste Doom. Jonathan Hickman a parfaitement saisi tout ce qui rend le vilain si fascinant. Avengers puis Secret Wars nous ont ainsi permis d’apprécier la profondeur de ce personnage tout sauf manichéen. Réel sauveur de toute la réalité, magnanime et sage tant qu’il a ce qu’il désire, il ne s’affranchit jamais totalement de ses faiblesses si humaines. Son arrogance est notre salut et sa perte. Ses contradictions l’empêchent d’être totalement héroïque, mais aussi totalement maléfique. Enfin comment ne pas être admiratif d’un homme qui a regardé l’omnipotence droit dans les yeux et lui a fait détourner le regard ? 2015 fut l’année de Doom.

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Best Writer : Jason Aaron

Peu d’auteurs auront été aussi productifs que Jason Aaron cette année. Le scénariste a en effet écrit les ongoings Thor, Star Wars, Southern Bastards, Dr Strange les mini séries Thors, Weirdworld, et lancé The Goddamned. Une bibliographie très diversifiée. On a un space opera revu et corrigé à la sauce moderne avec un ou deux délires (Star Wars, et notamment la scène où tous les héros classiques donnent l’assaut armés de sabres laser). Thor fut de la fantasy, dans un monde moderne, avec un mystère en son cœur (l’identité du Thor féminin). Dr Strange s’annonce plutôt comme de la fantasy urbaine. Thors fut lui un polar procédural, avec une armée de Thors aux attitudes de flics tirés des séries US, le tout donnant un contraste des plus réjouissants. Polar, Southern Bastards le fut aussi, aussi noir que rural et sur fond d’obsession du football US, campant des personnages haïssables tout en nous faisant ressentir de l’empathie pour eux. On a parlé plus haut dans l’article de Weirdworld et ses airs de Conan sous acide. Enfin The Goddamned, fresque pré apocalyptique se déroulant dans un monde dépravé juste avant le déluge, s’annonce intéressante, ne serait-ce que pour sa relecture des figures bibliques que sont Caïn et Noé. Sachant que pour toutes ces séries, Aaron a gardé sa patte, faite de bad assitude et de délires parfois provocants, en l’adaptant à chacun de ces titres. Ce parfait équilibre entre diversité et constance fait de lui le scénariste de l’année.

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Thor, Southern Bastards, Dr Strange

Best Artist : Jamie McKelvie

Ayant officié sur The Wicked + The Divine avant de faire une pause pour dessiner un nouvel opus de Phonogram (The Immaterial Girl), Jamie McKelvie n’aura pas quitté son compère Kieron Gillen de l’année. Et peut-être aucun dessinateur n’a autant prouvé à quel point un artiste et autant « l’auteur » d’un comic que le scénariste. Dans les deux séries McKelvie a multiplié les expérimentations graphiques, allant même jusqu’à composer un numéro de Wic+Div façon remix, en réutilisant uniquement d’anciennes cases, mais en le faisant de manière si naturelle qu’on ne l’aurait pas remarqué si cela n’avait pas été souligné. Sans parler bien sûr des ses délires visuels plus « habituels » pour lui mais toujours aussi intéressants dans Phonogram, lorsqu’on suit l’héroïne de l’autre côté de l’écran. Entre hommages à des visuels connus et inventivité, le voyage vaut la peine. Alors oui, le style très propre du trait n’est pas le plus sexy, les attitudes sont parfois un peu rigides, mais la créativité pure du dessin de McKelvie, élément essentiel de la narration dans son ensemble, en fait l’artiste de l’année.

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Extrait de Phonogram : The Immaterial Girl

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