Alcool et comics : symbole et outil scénaristique

Alcool Comics Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Tony Stark qui se sert un verre tout en échangeant des traits d’esprit avec Loki juste avant la grande scène de bataille finale d’Avengers. Voilà peut-être une des scènes qui a été vue de la manière la plus différente par le grand public et par les fans de comics. Le premier n’y a sans doute pas plus prêté attention que cela. C’était juste un truc qu’on fait faire à un personnage pendant une scène de dialogue histoire d’éviter de filmer deux types face à face au garde à vous. Voire c’était pour renforcer ce côté suave et élégant de Tony, le milliardaire qui savoure son scotch (sûrement exorbitant) avec confiance face à un Dieu sorti des temps anciens qui vient de mettre les plus puissants héros de la Terre à genoux.

Mais les fans de comics y auront sûrement tous vu une énième référence à l’alcoolisme de Tony Stark sur papier, thème autour duquel le cinéma n’a de cesse de danser depuis le premier film du Vengeur en armure. Car dès qu’on voit Iron Man à côté d’un verre, on repense forcément à « Demon in a bottle », arc fondateur du personnage par excellence, peut-être encore plus que son origine.

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Tony Stark se servant un verre tout en défiant Loki (Avengers)

Et ces deux points de vue sont tous deux liés à ce petit verre d’alcool dans la main du héros. L’alcool qui est finalement très présent dans les comics mainstream, et qui s’avère souvent jouer un rôle scénaristique, mais sans qu’on le remarque. Comme dans la vraie vie finalement. Il fait partie du paysage, et si on sait bien en y réfléchissant que ce n’est pas une substance comme une autre (en soirée vous ne vous êtes jamais dit qu’il fallait faire gaffe à ne pas boire le verre de trop avant de reprendre la voiture ? Vous vous êtes déjà posé la question pour la chips de trop à un apéro par contre ?), la plupart du temps on n’y pense pas.

Mais le temps d’un article on va y penser justement. Précisons avant de nous lancer dans le vif du sujet que ce sont surtout les comics mainstream (bref Marvel et DC à quelques exceptions près) qui seront concernés par cette réflexion. Parce que c’est justement leur côté mainstream et l’obligation minimale de politiquement correct qui va avec qui rend souvent ladite réflexion intéressante. Les comics indés (au sens large) se posent moins de questions, et si c’est sûrement plus sain niveau liberté de penser, c’est idéologiquement moins intéressant à décortiquer. Mais notez aussi que certaines des idées qui seront développées ci-après peuvent néanmoins s’appliquer aussi aux personnages des éditeurs tiers. Et bien sûr les exemples cités ne sont que ça : des exemples. Cet article en prétend bien sûr pas recenser tous les cas où des personnages de comics se sont adonnés à la boisson

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Demon in a Bottle : l’arc de référence en matière d’alcoolisme dans les comics

Tournée générale

Comme vous l’aurez compris à la lecture de l’introduction, l’alcoolisme est la manifestation la plus remarquable de la présence de l’alcool dans les comics. Dans ce cas l’alcool est au cœur de l’histoire. Mieux, il devient l’histoire. Marvel et DC ont chacun leur petite liste de personnages alcooliques. Une liste somme toute assez réduite, surtout si on exclut les versions alternatives des personnages. Si on se limite aux personnages, sinon de premier plan du moins qui sont plus que des seconds rôles, on en dénombre nettement plus chez Marvel.

En effet aux séances des Alcooliques Anonymes de la Maison des Idées on peut croiser Tony Stark (Iron Man), Carol Danvers (Miss/Captain Marvel), Flash Thompson (Venom) ou encore Theresa Cassidy (Siryn d’X-Force et X-Factor) voire Emma Frost (même si j’avoue avoir eu du mal à trouver une référence précise à cette intrigue, au-delà du fait que c’est arrivé après qu’elle ait tué sa sœur).

Chez DC le nom le plus connu de la liste officielle de l’éditeur serait sans doute Renee Montoya (flic Gothamite qui finit par devenir The Question, avant les New 52). Vous pouvez ajouter à la limite Cyril Sheldrake (ex-Squire devenue Knight à la mort de son mentor, Knight and Squire étant les versions british de Batman et Robin) ou Jenny Spark (de Stormwatch et The Authority, et encore c’est un peu tricher de la compter chez DC, Wildstorm étant encore chez Image à l’époque de sa création). Je pense que les autres ne seront connus que des fans les plus dévoués de DC.

On peut sans doute rattacher cette différence à l’idée développée dans un précédent article que les héros Marvel sont globalement plus humains et surtout plus faillibles que ceux de DC, qui sont eux plus iconiques. Il arrive donc plus souvent aux personnages Marvel de s’égarer, pour mieux se relever, car pour faillibles qu’ils sont, ils restent des héros (réflexion qui vaut aussi pour les héros DC cités plus tôt d’ailleurs). Car chaque histoire d’alcoolisme concernant les personnages énumérés suit le même schéma : la déchéance et la rédemption. C’est un drame de plus que le héros doit affronter, une épreuve de plus sur son parcours qu’il finit par surmonter. Le ressort scénaristique est aussi classique qu’efficace quand il est bien utilisé.

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Ms Marvel (Marvel), Flash Thompson (Marvel), Renee Montoya (DC)

Le démon dans la bouteille

Si l’alcoolisme ne touche pas directement le héros, il peut aussi toucher un de ses proches, et devenir un élément de contexte. L’exemple le plus parlant est sans doute celui de Captain America, dont le père était alcoolique. Cet élément fut exploité récemment par Rick Remender au cours de son run, à l’occasion de flashbacks sur la jeunesse de Steve Rogers. On peut citer aussi le père de Ben Grimm (La Chose). On retrouve ainsi cette idée de l’alcool comme source d’adversité que le héros doit surmonter.

A noter que le héros peut ne pas aller jusqu’à devenir alcoolique au sens strict, avec ce que ça comporte comme conséquences, mais aussi choisir de se réfugier dans la bouteille à cause de ses malheurs. Il n’est en effet pas rare de voir le héros accablé chercher le salut dans l’ivresse. Citons par exemple Jessica Jones, dans la série Alias de Brian Bendis. Sa propension à se saouler quand sa vie partait en cacahouète a été un thème récurrent dans la série. Il sera d’ailleurs intéressant de voir si cet élément loin d’être anecdotique sera repris dans la future série télé consacrée à l’héroïne.

Dans ce dernier cas l’alcool n’est plus véritablement la cause du mal, mais sa conséquence. Ou plus précisément sa manifestation. La consommation excessive d’alcool est là pour symboliser le mal-être du personnage. Et si dans le cas de Jessica Jones ce thème a été très exploité, faisant partie intégrante du développement du personnage tout au long de la série, ce n’est pas toujours le cas. En effet parfois le symbole ne dure qu’une scène. Citons par exemple ce Logan ivre sur la pelouse de l’institut Xavier au sortir de House Of M, qui se saoule parce qu’il est traumatisé d’avoir retrouvé tous ses souvenirs. Pour sortir un instant des exemples consacrés à Marvel et DC, on peut aussi évoquer Hellboy, qui a un moment entrepris de se saouler au Mexique pour se remettre d’une mission particulièrement traumatisante (Hellboy in Mexico, et HB a aussi pris des cuites pour des raisons moins tragiques à l’occasion). Il n’y a jamais eu de suites réelles à ces cuites qui n’étaient là que pour illustrer un moment narratif.

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Hellboy noyant son chagrin

Alcool = symbole

Ceci nous amène à une autre dimension de l’alcool dans les comics : celle de symbole. L’alcool est utilisé pour nous renvoyer à des clichés ancrés dans l’imaginaire collectif. Le dur à cuire qui boit son alcool parce que c’est viril. Voyez Wolverine avec ses bières ou son whisky. Déguisé en Patch, mystérieux bad ass à Madripoor, il avait ses quartiers au Princess Bar, renvoyant à une imagerie typique des films noirs (Casablanca par exemple). Thor, en bon viking, ne consomme sa boisson qu’en quantité industrielle et ne dédaigne pas les joies de l’ivresse, parce que ça fait partie de l’image d’Epinal du viking. Comme Hercule, qui en tant que bon vivant se doit de picoler comme un trou dans la joie et la bonne humeur. Les super vilains traînent aussi toujours dans des bars où ils n’ont pas l’air de boire que de la limonade, parce que picoler dans des rades c’est ce que fait un vilain. The Goon (encore un exemple hors Marvel/DC) a lui carrément son QG dans un bar.

L’alcool a aussi une dimension rituelle à l’occasion. On le retrouve souvent dans les cérémonies funéraires, façon veillées irlandaises. Le plus récent exemple a été le numéro de Nightcrawler #7 où le mutant fait le deuil de son ami Wolverine dans le bar où les X-Men avaient leurs habitudes à côté de l’institut Xavier (pendant le run de Chris Claremont). Même Batman y a eu droit le temps d’une case, vidant un verre de scotch en hommage à Robin (Stephanie Brown, qui occupa brièvement le rôle) alors qu’il la croyait morte, tuée par Black Mask.

La dimension rituelle de l’alcool peut aussi être plus festive, comme ce « pub crawl » (tradition consistant à choisir un itinéraire et à entrer dans chaque bar sur le chemin pour y boire un verre) organisé par Wolverine pour Steve Rogers pour célébrer sa résurrection dans Wolverine : Weapon X #11. Ou la quasi-réconciliation entre un Cyclops et un Wolverine passablement éméchés dans Wolverine & The X-Men #40

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On l’imaginerait mal avec un soda…

Alcool à la ficelle

La présence d’alcool dans les comics s’avère donc finalement être avant tout un élément scénaristique. Il peut être la clé du développement d’un personnage, ou servir simplement à poser un contexte, par sa dimension symbolique ou rituelle. Il est même parfois un simple élément scénaristique pouvant passer inaperçu.

Qui se souvient vraiment de ce flashback dans Avengers DisassembledWasp, ayant un peu trop forcé sur les margharitas au bord de la piscine par un bel après-midi New-yorkais, gaffe en rappelant à Scarlet Witch sa tentative pour avoir des enfants ? La scène est pourtant essentielle au récit. C’est à la suite de cet échange que Wanda va chercher à savoir pourquoi d’autres pensent qu’elle a eu des enfants alors qu’elle ne s’en souvient pas. Quête qui aboutira à son accès de démence et son attaque contre les Avengers. Mais on ne se souvient pas de Wasp pompette, sauf Dan Slott qui fit une référence à cet évènement le temps d’une blague et d’une histoire de voyage dans le temps dans sa série She-Hulk (#3, en 2004).

On avait un peu plus tiqué sur la récente partie de jambes en l’air entre Falcon et Jet, la fille de Zola, après une soirée bien arrosée dans Captain America #22 en 2014. Mais bien plus à cause d’accusations ridicules affirmant que cette scène représentait un viol sur mineure (à cause d’un quiproquo sur l’âge de Jet) qu’à cause de la cuite. Si les personnages s’étaient contentés de picoler on n’en aurait sans doute jamais parlé.

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La bourde tragique de Wasp pour cause de Margharitas au soleil

Libre consommation ?

Ce caractère parfois anecdotique de la présence d’alcool dans les comics pourrait conduire à penser que sa consommation est parfaitement rentrée dans les mœurs et admise. A la différence de la cigarette par exemple, autre produit légal mais perçu comme nocif. Si à peu près tous les héros mainstream ont arrêté de fumer, aucun n’a opté pour le régime sec, ni renoncé à une petite murge de temps à autre. Il est même parfaitement anodin de voir un héros boire une petite bière lors de ces barbecues qu’on voit le temps d’un numéro pour meubler. Même le très réactionnaire et aujourd’hui défunt Comic Code ne se préoccupait guère de l’alcool (sauf à interdire les pubs le concernant dans les comics).

Sauf que les héros qui consomment régulièrement de l’alcool (Wolverine, Thor, Hercules…) ne sont pas les plus grands exemples de vertu impeccable. Chez DC on pourra aussi citer le bad boy Hitman. En gros le héros qui picole n’est quand même pas le parfait chevalier blanc. Il est plutôt le bad boy de la communauté héroïque, toute proportion gardée. D’où l’idée que si la consommation d’alcool est bien mieux admise que celle de tabac dans les comics, elle n’est tout de même pas totalement anodine. D’ailleurs quand un parfait boy-scout se laisse aller à l’ivresse ça peut tourner au mini scandale.

Citons à ce titre l’exemple d’Amazing Spider-Man #600. Nerveux à l’idée de revoir MJ après leur séparation (liée à One More Day/Brand New Day, je vous passe les détails), Peter Parker picole pour se calmer les nerfs et se retrouve le lendemain matin dans le lit de sa colloc du moment Michele Gonzales et avec des souvenirs flous de la soirée. Le courrier des lecteurs des numéros suivants d’Amazing fut le lieu d’intenses débats sur la moralité de cet acte, Spidey étant perçu comme un héros exemplaire et son comportement ayant en l’espèce pu choquer la frange la plus conservatrice du lectorat qui l’a jugé immoral. On peut supposer que, comme dans le cas de Falcon et Jet, c’est la conjonction de l’alcool et d’un acte sexuel qui ont suscité la controverse, la dive bouteille n’étant donc pas la seule à susciter la polémique. Sauf que quand on avait vu Spidey au lit avec Black Cat à la même époque (et sobre cette fois), assez étonnamment il n’y avait pas eu de polémique.

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Peter Parker pompette avant d’avoir une surprise au réveil : un scandale ?

Quoi qu’il en soit, Dan Slott avait tout de même pris la peine de préciser ultérieurement dans son récit que Peter n’était pas ivre du tout, vu qu’il n’avait bu que du soda (de la root beer si on veut être précis, boisson sans alcool). Gag prémédité depuis le départ ou rattrapage ultérieur pour gommer les critiques à propos d’un Spidey picolant ? On peut se poser la question, et le simple fait de se la poser confirme que boire de l’alcool n’est donc pas totalement anodin.

D’ailleurs l’alcool peut aussi servir à provoquer sciemment, le temps d’un gag. Comment interpréter autrement le pouvoir loufoque de Gin Genie (provoquer des secousses sismiques proportionnelles à la quantité d’alcool qu’elle a ingurgité) dans l’iconoclaste X-Force de Peter Milligan et Mike Allred (premier comic Marvel à abandonner définitivement le sceau de la Comic Code Authority) ?

Citons enfin la version Ultimate de Tony Stark, gaiement alcoolique et qui n’envisage pas de monter dans son armure autrement que bourré parce qu’aucun homme sobre ne s’y risquerait. La consommation d’alcool excessive de Tony fut par la suite justifiée dans les mini séries d’Orson Scott Card (il n’est pas un humain ordinaire et à cause de sa physiologie il ressent en permanence de la douleur, et s’enivrer atténue celle-ci). Mais quand Mark Millar a introduit la notion dans The Ultimates, il était difficile de ne pas y voir un pied de nez du facétieux écossais à l’alcoolisme iconique du Tony de l’univers classique.

Comme quoi les comics sont finalement parfaitement à l’image de la société concernant l’alcool. Sa consommation est parfaitement admise (à la différence du tabac et encore plus de la drogue, même du cannabis), on trouverait l’idée d’une prohibition totalement ridicule, et même une consommation excessive est globalement admise si elle est occasionnelle. Mais ça n’est quand même pas une substance tout à fait comme les autres.

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Ultimate Iron Man revendiquant fièrement d’avoir pris un peu de courage liquide avant de se jeter dans la bataille

4 Responses to Alcool et comics : symbole et outil scénaristique

  1. mechsonson dit :

    Super article, je n’avait jamais regardé l’alcool dans les comics comme ca, et j’avoue ne jamais avoir remarqué que WASP ne buvé pas de la limonade lors de disassembled.
    Sur ce je fini mon verre et vous souhaite une bonne journee ;) .

  2. AllStarDK dit :

    Et Superman dans Superman III? (oui c’est une blague…)
    Bon dossier (une petite référence à John Constantine manque peut-être?)
    Et sinon, un dossier du même style sur la cigarette et la drogue est-il envisagé?

    • Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

      J’avais pensé à Superman III c’est vrai, mais j’ai choisi d’ignorer les films au-delà de l’intro. Ça serait à mi-chemin entre l’alcool conséquence de la déchéance (même si celle-ci est artificielle) et l’alcool symbole (le déchu se doit de picoler pour montrer qu’il est déchu justement). Pour Constantine je n’ai pas de cas où sa relation à l’alcool était particulièrement symbolique. Il picole par désespoir; il picole parce qu’il est un bad boy, j’aurais donc pu le prendre pour exemple, mais c’est vrai que l’inspiration m’en a fait choisir d’autres.

      Pas de « suite » prévue à ce dossier. La drogue s’y prêterait moins je pense, car sa consommation est systématiquement stigmatisée, je ne pense pas qu’il y ait la diversité de situations qu’on rencontre pour l’alcool. Pour la cigarette je ne vois pas non plus d’angle vraiment original : elle était le symbole de la badass/Bad Boy-itude (Wolvie, Fury, Gambit…), a pu faire l’objet d’arcs où elle était au coeur de l’intrigue (Dangerous Habit pour Constantine justement). On retrouve donc grosso modo la même grille de lecture que pour l’alccol. Il y a des différences certes : à la différence de l’alcool, même quand la cigarette est au coeur de l’intrigue sa consommation ne trouve pas ses origines dans un malheur et elle n’est pas la manifestation d’un mal-être. Et elle a finalement été bannie des comics mainstream, à la différence de l’acool. Mais c’est un peu léger pour justifier un dossier spécifique je pense.

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