Autopsy Of A Rucka Woman

Greg Rucka Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Si l’adage veut que derrière chaque grand homme se cache une grande femme, en matière de comics ce serait plutôt un homme qui se cacherait derrière beaucoup de grandes femmes. Et cet homme c’est Greg Rucka. Le scénariste, qui a notamment officié sur Adventures Of Superman, Detective Comics, Wonder Woman ou encore Wolverine, excusez du peu, est en effet justement réputé pour ses personnages féminins.

Les Rucka Women comme on pourrait les appeler sont à n’en pas douter la grande constante de l’œuvre de l’auteur. Qu’elles soient le personnage principal du titre qu’il écrit ou qu’elles viennent subrepticement voler la vedette à un héros bourré de testostérone, elles sont toujours là, et toujours remarquables. On pourrait même se dire que parfois ça tourne à l’obsession (si on vous confie le Punisher, vous pensez à créer une héroïne qui sera le vrai personnage principal de la série vous ?). Mais qu’ont-elles de si spécial en fin de compte ? Quelle est la recette de Greg Rucka pour créer ces héroïnes ? C’est ce que nous allons essayer de comprendre à travers cette « autopsy of a Rucka Woman ».

First Ladies

Commençons par le commencement, à savoir l’identification du corpus delicti (oui ça fait quelques lignes que je cherchais à la caser celle-là). Qui sont les Rucka Women ? Autant débuter par le quatuor d’héroïnes qui sont à la fois les stars de leurs séries respectives et des créations du sieur Rucka.

Tara Chace est une espionne au service de Sa Majesté, affectée aux opérations spéciales au sein du MI-6. Désignée Minder 2, elle tient la vedette dans la série Queen & Country publiée chez Oni.

Dex Parios (Dex étant un diminutif pour Dexedrine, la pauvre) est elle détective privé à Portland. Malchanceuse au jeu, et dans à peu près tous les domaines, mais doué pour son job, on la retrouve dans les mini-séries Stumptown, aussi publiées chez Oni.

Carrie Stetko, Marshall des Etats-Unis dure à cuire, compétente et habituée aux environnements glacés, fut elle l’héroïne des deux mini-séries Whiteout et Whiteout : Melt (toujours chez Oni).

Forever Carlyle, héroïne de la nouvelle série Lazarus, publiée chez Image. Elle est la protectrice génétiquement bidouillée de sa famille au sein d’un futur dystopique où le pouvoir est concentré entre les mains d’une poignée de familles richissimes.

Enfin comment ne pas mentionner Batwoman, aka Kate Kane, ex-militaire renvoyée pour homosexualité, ex-adepte des soirées mondaines, inspirée par Batman et qui trouva un nouveau sens à sa vie en devenant une justicière afin de protéger Gotham. Rucka écrivit ses aventures dans 52 puis lors d’un run sur Detective Comics où elle remplaça Batman.

Dex Parios Greg Rucka Comic Talk

Dex Parios (Stumptown)

Ladies First

L’œuvre de Greg Rucka est aussi marquée par ces personnages féminins créés par le scénariste qu’on qualifierait plus volontiers de second rôles, mais qui ont une propension certaine à voler la vedette à la star mâle du titre.

Le plus bel exemple est à n’en pas douter Rachel Cole-Alves, ex-marine et improbable survivante d’un assaut criminel lors de son mariage, le sergent Cole-Alves s’embarquera dans une odyssée vengeresse sous l’égide de Frank Castle aka le Punisher.

Sasha Bordeaux apparut quant à elle en tant que garde du corps imposée à Bruce Wayne. Elle finira par découvrir la double identité du milliardaire allant jusqu’à faire un temps équipe avec lui lors de ses escapades sous le masque de Batman. Elle eut ensuite une seconde carrière (toujours sous la plume Rucka) au sein de l’organisation secrète Checkmate, allant jusqu’à en devenir la reine noire.

D’autres personnages n’ont pas eu de destin si glorieux, mais eurent néanmoins leur importance. On peut citer le lieutenant Lupe Leocadio, chef de la Special Crimes Unit de Metropolis, dont le chemin croisa celui de Superman dans la série Adventures Of Superman.

Whisper A’daire et Nyssa Raatko, deux femmes fatales liées à R’as al Ghul (respectivement une alliée qui finit à Intergang, et sa première fille voulant le tuer) méritent aussi d’être mentionnées.

Cassie Lathrop, agent de l’ATF se frotta quant à elle à Wolverine et développera une véritable fascination pour le mutant griffu. On passera vite sur la sauvage The Native, plus animale qu’humaine.

Sasha Bordeaux Greg Rucka Comic Talk

Sasha Bordeaux (Checkmate)

Spoken For

Greg Rucka a aussi joué le jeu du work for hire et mis ses talents au service d’héroïnes dont il ne fut pas le créateur. Il convient en premier lieu de citer Renee Montoya. Officier de police au sien du Gotham City Police Department, elle ne fut pas créée par Greg Rucka. Mais l’auteur s’est énormément occupé d’elle, via les séries Detective Comics et surtout Gotham Central, puis dans 52 et ensuite en tant que The Question, au point que c’est tout comme.

Sinon le scénariste a écrit un run de Wonder Woman (ou : le comic le plus évident du monde à lui proposer), au sein duquel le rôle d’ambassadrice de Diana fut particulièrement mis en avant (elle se rendait à l’ONU, Themyscira avait son ambassade à New York…). Sa dimension guerrière ne fut pas non plus oubliée, ni ses liens avec la mythologie grecque. Signalons aussi le graphic novel The Hiketeia.

Toujours chez DC, Greg Rucka n’a pas non plus pu s’empêcher de mettre en valeur les talents de reporter de Lois Lane lors de son passage sur Adventures Of Superman. Il a aussi écrit les aventures de Flamebird (aka la kryptonienne Thara Ak-Var) en duo avec Nightwing (le héros Kryptonien, pas Dick Grayson) lors de son run sur Action Comics (sans Superman dedans, et oui).

Enfin, pour achever ce tour d’horizon, mentionnons que Greg Rucka a aussi été l’auteur d’un run remarqué sur la série Elektra chez Marvel, où il a fait passer l’assassin ninja par un véritable examen de conscience. Il a aussi été l’auteur d’une mini-série écrite en prose sur le personnage (Wolverine/Elektra : The Redeemer) et de la mini-série Ultimate Daredevil & Elektra, qui fut nettement plus anecdotique.

Renee Montoya Greg Rucka Comic Talk

Renee Montoya (The Question)

Tough

Les présentations ayant été faites, efforçons nous de trouver les points communs entre toutes ces femmes. Celui qui saute aux yeux est qu’elles sont toutes des dures à cuire. Souvent limite revêche, la Rucka Woman n’est pas une petite chose fragile qui rêve du prince charmant en contemplant les pâquerettes. Elle est indépendante, a un fort (pour ne pas dire sale souvent) caractère, et a les moyens de régler ses problèmes. Jusque là, ce n’est pas non plus hyper original, les héroïnes de comics modèle « princesse Disney » étant plutôt rares.

Si on veut être plus spécifique on notera que la Rucka Woman exerce souvent une profession plutôt masculine. Bon, désolé, je n’ai pas trouvé de manière moins sexiste de le dire. Mais que ce soit garde du corps (Sasha Bordeaux, Forever Carlyle d’une certaine façon), chef d’une unité d’intervention spéciale (Lupe Leocadio), espionne spécialisée dans les opérations spéciales (Tara Chace) ou même flic (Renee Montoya, Cassie Lathrop, Carrie Stetko) ou privée (Dex Parios), ce ne sont pas des métiers où les femmes sont très nombreuses.

De même le background militaire, qui revient souvent (Batwoman, Rachel Cole-Alves) est plus commun chez des personnages masculins, et les armes (Marines…) dont les héroïnes sont issues comptent peu de membres féminins.

La Rucka Woman est aussi particulièrement douée dans sa partie. Logique me direz vous, tant parce qu’elle est une héroïne justement (ce qui suppose de ne pas être le dernier des blaireaux), que parce qu’une femme doit souvent être particulièrement remarquable pour s’imposer dans un milieu fleurant bon la testostérone. C’est peut-être pour cela que la Rucka Woman a une telle tendance à voler la vedette au héros si elle n’est qu’un second rôle. Soulignons au passage que malgré cette caractéristique, la Rucka Woman n’est la plupart du temps pas confronté au sexisme de ses pairs, Greg Rucka préférant souvent laisser ce thème de côté.

Forever Carlyle Greg Rucka Comic Talk

Forever Carlyle (Lazarus)

Hard Knock Life

La Rucka Woman est donc dure en apparence, mais elle a aussi son lot de cassures, voire même un sacré bagage. Ces blessures ne sont cependant pas vraiment des faiblesses permanentes, mais plutôt l’obstacle que l’héroïne doit surmonter pour réaliser son objectif.

Ainsi Kate Kane dut dépasser sa perte de repère liée à son renvoi de l’armée pour se retrouver une raison d’être en tant que Batwoman. Et elle dut aussi surmonter le traumatisme de la découverte de la survie de sa sœur pour pouvoir fonctionner en tant qu’héroïne et en tant que personne. Renee Montoya dut elle aussi toucher le fond, et triompher de ses problèmes de violence, d’alcool, et de sa dépression pour trouver un semblant de paix en devenant The Question.

Tara Chace, si elle est relativement bien lotie au début de Queen & Country, accumule rapidement tant de traumatismes que sa capacité à remplir ses missions s’en ressent. La série ayant pris fin, on ne sait jamais si elle finit par reprendre le dessus. Sasha Bordeaux part elle aussi sans trop de problèmes, mais en acquiert son lot notamment suite à sa transformation à cause du virus OMAC. Et elle devra aussi les surmonter.

Dans Lazarus, tout semble indiquer qu’un des ressorts principaux de la série sera la résolution du dilemme entre le devoir d’obéissance absolu de Forever, le cynisme voire l’immoralité de sa famille, et la conscience naissante de l’héroïne.

Tara Chace Greg Rucka Comic Talk

Tara Chace (Queen & Country)

Ces cassures peuvent aussi être l’élément principal de la personnalité de la Rucka Woman. Et là encore il serait inexact de parler de faiblesse.

Ce fut le cas pour Elektra qui subit un véritable examen de conscience tout au long du run de Greg Rucka, étant forcée de se confronter à ses nombreux démons pour découvrir qui elle était réellement. Et la réponse ne lui plut pas forcément, mais elle ne put que l’accepter.

De même Rachel Cole-Alves dut embrasser la douleur née de la tragédie qui motiva sa quête de vengeance, pour en faire sa raison de vivre afin que le Punisher l’autorise à la suivre dans son combat, scellant la descente aux enfers de l’héroïne. Cette logique peut aussi s’appliquer à Nyssa Raatko, qui ne vit que pour se venger de Ra’s al Ghul parce qu’elle considère qu’il l’a abandonnée.

Dex Parios fait un peu figure d’exception, sa poisse n’ayant pas le caractère tragique des exemples précités, ni d’ailleurs son goût pour le jeu, qui la met dans des situations délicates mais ne la détruit pas.

Rachel Cole-Alves Greg Rucka Comic Talk

Rachel Cole-Alves (The Punisher)

Ain’t No Love

La Rucka Woman est aussi malheureuse en amour. Il y a bien quelques exceptions (Sasha Bordeaux à la toute fin), mais la plupart du temps ses histoires de cœur sont soit inexistantes (Carrie Stetko, Dex Parios) soit tragiques. Renee Montoya a vu son histoire avec son amante Dee capoter à cause de ses propres problèmes, et sa romance avec Batwoman a aussi mal tournée et s’est soldée par une séparation douloureuse pour les deux femmes.

Tara Chace ne connaît que des déconvenues, entre une relation sans amour à laquelle elle doit mettre fin avec un autre Minder, et la perte de l’homme qu’elle aimait réellement. Pour Rachel Cole-Alves c’est la perte de l’être aimé qui est le déclencheur de son odyssée. Même Sasha Bordeaux a son lot de déconvenues en cours de route. Quant à Cassie Lathrop son obsession pour Logan vire à l’histoire d’amour mais surtout tourne court et elle finit larguée comme une malpropre (oubliée plutôt, ce qui incitera le scénariste Jason Aaron à la récupérer pour son idée loufoque de groupe constitué des ex de Logan, les Seraph’s Angels).

Renee Montoya et Kate Kane Greg Rucka Comic Talk

Renee Montoya et Kate Kane (Batwoman)

Il convient de signaler aussi que la Rucka Woman n’est pas une séductrice. Elle n’a rien de la voluptueuse femme fatale qu’on retrouve dans les polars noirs, et n’use pas de ses charmes. L’exception pourrait être Tara Chace, mais quand elle le fait ce n’est qu’occasionnellement et exclusivement dans le cadre d’une mission. Ce n’est absolument pas dans son caractère au naturel.

Notez aussi au passage que physiquement la Rucka Woman est rarement une pin-up. Elle n’est pas laide, loin de là, mais sa beauté n’est pas non plus particulièrement remarquable. Voyez Tara Chace encore, qui n’a pas le look James Bond Girl, ou Dex Parios. Forever Carlyle est aussi un exemple très parlant, son physique tout en muscle (pour coller avec l’idée qu’elle est avant tout une machine de guerre humaine) ayant même soulevé un début de controverse parmi les lecteurs de Lazarus. Et même quand le dessinateur représente une héroïne avec une plastique particulièrement flatteuse, on sent clairement que dans le scénario ladite plastique n’interpelle que rarement (Batwoman par exemple, ou Lois Lane). En fait physiquement la Rucka Woman est une femme ordinaire, loin des beautés sculpturales qu’on croise habituellement dans les comics.

Carrie Stetko Greg Rucka Comic Talk

Carrie Stetko (Whiteout)

The Wonder Woman Exception

Parmi toutes les héroïnes passées sous la plume de Greg Rucka, une fait figure d’exception, ne remplissant quasiment aucun des critères de la Rucka Woman : Wonder Woman.

En effet si l’amazone est incontestablement une femme forte, elle n’a pas le caractère revêche de la Rucka Woman typique, étant plutôt toute douceur et compassion. Elle n’a pas non plus de cassure profonde qui la définit ou qui la motive. Si elle évolue bien dans ce qu’on pourrait appeler un monde dominé par les hommes, ce n’est finalement pas plus le cas pour elle que pour toute autre femme. Il y a bien son statut d’ambassadrice, qui fait qu’elle évolue dans l’univers de la politique mais la dimension trop souvent regrettablement sexiste dudit univers n’était pas particulièrement mise en avant. Bon, certes elle n’a pas d’histoire d’amour, mais ne vit pas de tragédie en la matière non plus. Et elle est d’une beauté irréelle.

Il y a cependant une petite touche Rucka dans la façon d’écrire le personnage, au-delà de son ancrage dans une représentation réaliste du monde (son rôle d’ambassadrice, l’ONU etc…). En effet si Diana n’a pas de blessure intérieure (même ses déboires et doutes liés l’accomplissement de sa mission ne peuvent être qualifiés comme tel), elle en acquiert lorsqu’elle doit tuer Max Lord et se retrouve confrontée au regard de ses alliés et amis, Batman et surtout Superman, après ce geste.

Ce geste est aussi un exemple de l’accent mis par Greg Rucka sur l’aspect guerrier du personnage de Wonder Woman, qui n’est pas qu’une super-héroïne. Oui, elle est amour espoir et compassion, mais elle est aussi et surtout une guerrière qui se bat pour cela, en employant tous les moyens appropriés. Et elle ira même jusqu’à prendre une vie s’il le faut. C’est là une petite trace de la dureté typique des Rucka Women.

Néanmoins ces traits sont moins prononcés que chez les autres héroïnes évoquées tout au long de cet article, preuve s’il en était besoin que Wonder Woman est bien une héroïne à part, s’imposant à Greg Rucka plus que lui ne lui a imposé sa patte.

Wonder Woman Greg Rucka Comic Talk

Wonder Woman

One Response to Autopsy Of A Rucka Woman

  1. Eddyvanleffe dit :

    Article comme toujours aussi intelligent. J’adore vous lire vraiment.
    Celui ci m’a aidé à décoder pour moi même, ce que je n’aime pas chez ces Rucka-Women qui se substituent aux rôles habituellement dévoués aux mecs. Ce sont des mecs avec des corps de nanas. Militaires, dures à cuires,elle n’ont pas cette finesse des personnages de Terry Moore par exemple… où même Ed Brubaker qui est une sorte d’esprit frère.
    Ceci dit Whiteout est un chef d’oeuvre, Son Run De WW est formidable (Allo Urban…)et j’attends Lazarus de pied ferme.

Poster un commentaire