Batman : Damned et The Dark Prince Charming, review croisée

Batman the dark prince charming Damned

Jeffzewanderer Par

Si un débat peut exister pour savoir qui de Batman ou Superman est le super-héros le plus emblématique de DC, il n’en existe en revanche aucun pour savoir qui vend le plus de comics. Le chevalier noir de Gotham est de ceux dont le seul nom sur une couverture va booster les ventes, et l’éditeur ne s’y est pas trompé en multipliant les projets impliquant ce cher Bruce Wayne. Outre ses multiples séries régulières, on retrouve donc Batman dans certains opus de prestige. Parmi ces derniers, les récents The Dark Prince Charming (par l’italien Marini) et Damned (par le duo Brian Azzarello/Lee Bermejo) méritent qu’on s’y attarde un peu plus.

Une pièce, deux faces

Les deux projets n’ont a priori pas grand-chose en commun en dehors de leur héros et de leur dimension prestigieuse (première co-publication européenne pour Dark Prince Charming, œuvre de lancement de la ligne adulte de DC pour Damned). Mais une autre chose les rapproche : tous deux veulent proposer une vision différente de Batman, ou plutôt de ce qu’est une aventure de Batman. Pour Dark Prince Charming, c’est la touche européenne apportée par Marini. Pour Damned, c’est le ton particulièrement adulte. Et paradoxalement, c’est justement ce qui devrait être la particularité de ces récits qui s’avère être leur point faible.

Le raté le plus évident est pour Damned : une semaine après la sortie, on ne parlait que des quelques cases montrant Bruce Wayne nu et de son pénis nettement visible. Un Bat-penis-gate qui a totalement éclipsé le lancement de la ligne de comics, a été corrigé à coup de censure et a déchaîné internet entre moqueries et commentaire du style « ah adulte c’est mettre une b*** ». Le caractère éventuellement justifié de la scène (bien réel pour ceux que ça intéresse, la nudité de Batman servant à symboliser sa vulnérabilité alors qu’il sombre dans le doute quant à son rôle, justement représenté par son costume) ? On s’en fout ! Le fait que le membre offensant soit au repos et pas particulièrement mis en valeur, sa représentation nous évitant juste une énième ombre bizarre pour le cacher (et oui Bermejo a quand même dû rigoler en le dessinant et imaginant les futures réactions) ? De même ! Et bien sûr pas un mot sur la série elle-même. Même la dernière page choc est passée à la trappe critique. Bref, le titre de prestige est devenu une pièce à conviction pour affirmer que « adulte = sexe », rien de plus.

Batman Damned Comic talk

Pour Dark Prince Charming, il est moins évident de parler de raté, et on serait tenté de plutôt évoquer un soufflet qui retombe. En effet, outre le talent évident de l’auteur, le fait de publier un Batman exclusivement par Marini (scénario et dessins donc) sous-entendait la promesse d’une vision différente car purement européenne du héros. Or, pour le coup, le côté éminemment européen de la chose ne saute pas aux yeux. Qu’il s’agisse de la mise en page, ou de la narration plus globalement, Marini opte pour un respect scrupuleux des codes du comic. Comprenez que si on ne vous prévient pas qu’il s’agit d’une œuvre « d’importation », il est difficile de s’en rendre compte. On ne peut que conjecturer sur la raison de ce parti pris. Souhait pour l’auteur de réaliser son rêve américain et donc de faire un « à la manière de » jouissif pour lui ? Possible. Impossibilité d’échapper au premier déterminisme des codes graphiques de chaque famille de BD, à savoir la taille de la page publiée (en gros le « gaufrier type » de franco-belge est 4 x 3 cases, 3 x 3 pour les comics) ? Ça a sûrement joué aussi. En effet, à titre d’exemple, Saudade, une histoire de Wolverine publiée initialement au format BD (par les français Morvan et Buchet) avait un découpage typiquement européen. Le choix d’opter pour un format comics à peine surdimensionné a donc dû jouer. L’internationalisation des talents qu’on voit dans les comics aussi, les muscles hyper dessinés des 90s qu’on associait aux BD made in USA ayant souvent déserté leurs pages, le trait de Marini est moins exotique.

Même son histoire, tournant autour de la paternité potentielle de Bruce Wayne, n’est pas spécialement « non-américaine ». Comprenez qu’il y a quelques années, le simple fait qu’un héros aussi important que Batman ait une vie sexuelle (avec un « coup d’un soir » en plus) aurait pu paraître typique d’une BD européenne, dont l’image est d’être destinée à un public plus « adulte » (quand elle est réaliste, pour les gosses il y a Tintin et Astérix, c’était le cliché), donc avec des gens nus dedans. Sauf que des super-héros qui ont des relations sexuelles, ça va faire 20 ans que c’est banalisé, même des one night stands. Rien que Batman a fait la bête à deux dos avec Catwoman bon nombre de fois, et on l’a même vu se servant un whisky post-coïtal après une nuit avec une inconnue au cinéma (dans Batman Vs Superman). Bref, le sexe n’est plus la marque de la BD made in Europe, et ne vire pas toujours à l’affaire d’Etat comme avec Damned.

Batman the dark prince charming

Deux pièces, face à face

Faut-il ainsi conclure que Dark Prince Charming et Damned sont des ratés ? Non, loin s’en faut. Il s’agit même de deux excellentes histoires de Batman. Celle de Marini, située hors continuité, démontre que l’italien maîtrise parfaitement les personnages qu’il a idolâtré petit. Son Joker est impeccable de folie meurtrière, et de délire. En fait, si on considérait le Joker d’Azzarello et Bermejo comme celui du film The Dark Knight lâché dans le monde des comics (teinté du réalisme des films), on pourrait dire que celui de Marini est le Joker des comics lâché dans l’univers très urbain/réaliste (ou presque) des films de Nolan. On appréciera aussi une Harley Quinn qui fait la synthèse de la nymphe déjantée « Paul Dinienne » et de la bimbo moderne post Arkham Asylum (le jeu vidéo) qu’on lit aujourd’hui. Le sidekick Droopyesque est aussi un ajout génial.

Batman est quant à lui égal à lui-même, et on sent la déférence de l’auteur pour le personnage. Le thème de la paternité possible du héros ne choque pas autant le lecteur qu’il aurait pu, la faute à Damian Wayne, devenu un personnage habituel dans la continuité officielle. Bref Bruce papa c’est déjà vu alors pourquoi pas bis repetita ? Marini a d’ailleurs évacué Damian, pour justifier que la révélation de l’affaire choque. Le scénario n’en demeure pas moins efficace, malgré des rebondissements un peu prévisibles. Mais ne nous leurrons pas, le principal attrait de ce diptyque de prestige est le dessin. Et oui, il est « style comics », mais surtout nom de nom qu’est-ce qu’il est beau !!!! Aquarelles éthérées, action dynamique, designs réussis, tout y est. On voulait du Marini sur Batman, on l’a et c’est aussi bien qu’espéré.

Batman the dark prince charming

Batman : Damned n’est pas en reste graphiquement. Si voir Bermejo croquer Gotham et ses habitants est moins rare (on lui doit notamment Joker, déjà évoqué, mais aussi Batman : Noel), ça reste un évènement. Sombre, richement détaillé, avec ses noirs denses, son rendu métallique et ses contours caractéristiques, l’artiste est égal à lui-même et toujours aussi inspiré. Le récit lorgne du côté de l’horreur, et le dessin s’y prête, l’atmosphère oppressante étant impeccablement rendue page après page. La fameuse scène de nu, évoquée plus tôt, est à ce titre particulièrement réussie. Son Deadman est aussi très inspiré, et évoque immédiatement le parasite post mortem qu’en a fait Azzarello.

De son côté, le scénariste semble s’en donner à cœur joie. On retrouve son phrasé particulier, ses phrases scindées étrangement et son amour de mots. Niveau pitch c’est pour le moins efficace : le Joker est mort, Batman était sur les lieux du crime, mais il ne se rappelle de rien. Ajoutez John Constantine en narrateur dont on se demande ce qu’il vient faire là, et le premier numéro annonce une intrigue qui vaut le détour. A voir ce que donneront les deux numéros suivants, mais au moins le premier donne envie. Quant à la dimension adulte, elle ne passe ni par la violence, ni par le sexe (nonobstant le Bat-pénis) mais réellement par l’atmosphère torturée du récit. Il en émane quelque chose de profondément gothique, délicieusement macabre, et ce n’est en effet pas un parti pris qu’on imaginerait dans un Batman « classique ». De quoi justifier le lancement d’une ligne ? Non, on a nombre de Elseworlds qui en faisaient autant, mais cette considération marketing ne devrait pas entrer en ligne de compte pour apprécier la série.

Batman Damned Comic talk

Damned et The Dark Prince Charming ne sont donc peut-être pas tout ce qu’on attendait. Aucun n’est exceptionnel pour les raisons marketing avancées (pas si européen, pas plus adulte qu’un tas d’autres à un détail près…). Mais ils n’en demeurent pas moins tous deux d’excellents comics qu’il serait dommage de juger pour ce qu’ils ne sont pas plutôt que ce pour ce qu’il sont.

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