Batman vs Guy Fawkes (ou : le Super-Héros et le Système)

Batman Guy Fawkes By The Way Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Le 5 novembre n’est pas que le jour de la naissance de Comic Talk. C’est aussi (bon ok, surtout, mais c’est méchant de briser mes accès de mégalomanie) un jour particulier dans la culture britannique, puisqu’il s’agit de Guy Fawkes Day. Une célébration totalement inconnue hors du royaume de sa gracieuse majesté la reine Elisabeth II, mais qui a un certain retentissement dans la communauté geek à cause du V Pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd, dont le héros éponyme arbore un masque de Guy Fawkes et lutte contre le gouvernement d’une Angleterre fasciste. On attribue aussi à cette œuvre l’origine des masques arborés par les membres des Anonymous (même si là j’ai des doutes).

Quoi qu’il en soit, en plus de donner une excuse pour se prendre en photo avec un masque parce que ça fait cool et rebelle, le Guy Fawkes Day et tout ce qui l’entoure fournit aussi une belle occasion de s’interroger sur le rapport des super-héros à l’autorité. Ou plus précisément leur rapport avec les pouvoirs et les institutions. Le Système.

Mais pour cela, un bref rappel historique s’impose en premier lieu.

History 101

Aussi appelé Guy Fawkes Night ou Bonfire Night, parce qu’un seul nom c’est trop simple, Guy Fawkes Day commémore l’échec de la conspiration des poudres (« gunpowder plot ») en 1605. Guy Fawkes, conspirateur arrêté alors qu’il gardait la poudre qui devait permettre de faire sauter le parlement et assassiner le roi James I, en est devenu le héros malheureux. Cette tentative d’assassinat avait été orchestrée sur fond de conflit religieux (d’où son autre nom de « trahison jésuite ») et devait être le prélude à un soulèvement catholique contre la monarchie protestante.

Les célébrations furent donc organisées, avec les encouragements bienveillants du pouvoir pour célébrer l’échec de cette conspiration contre le roi. Des bûchers étaient dressés et des effigies de ce cher Guy (diminutif moqueur de Guido, son vrai prénom) y étaient brûlées. Le Guy Fawkes Day ne consiste donc pas du tout en la célébration de la rébellion contre le pouvoir. On fera abstraction des considérations religieuses, qui n’ont pas leur place dans cet article, car elles sont sans rapport avec l’héritage de Guy Fawkes dans les comics.

Batman Guy Fawkes By The Way Comic Talk

C’est l’histoire d’un Guy…

Voyageons plutôt dans le temps, jusqu’aux années 80, où Alan Moore et David Lloyd donc décident de récupérer le masque de Guy Fawkes et d’en faire le seul visage de leur héros, V. Et le conspirateur honni de devenir le symbole de la juste rébellion contre un pouvoir totalitaire. On peut au passage supposer que le choix de transformer un personnage plutôt négatif en symbole positif était une réelle volonté de l’iconoclaste Alan Moore.

C’est donc cette image de rebelle champion de la liberté, qui a séduit les geeks du monde (et les Anonymous). Une image bien différente de celle des origines véhiculée par les célébrations du Guy Fawkes Day.

A noter néanmoins que ce basculement n’est pas imputable qu’à V Pour Vendetta, puisque certains romans et livres pour enfant avaient déjà rendu Fawkes plus sympathique largement avant (Guy Fawkes or : The Gunpowder Treason de William Harrison Ainsworth en 1841 par exemple, ou The Boyhood Days Of Guy Fawkes or : The Conspirators Of Old London).

Batman Guy Fawkes By The Way Comic Talk

Law & Order

Guy Fawkes serait donc le champion des opprimés contre la tyrannie. C’est noble. Héroïque même. Mais est-ce bien une définition qui correspondrait à la plupart des super-héros ? Sans doute pas à priori.

En effet dans l’imaginaire populaire Guy Fawkes et le masque de son visage sont devenus le symbole de la lutte contre le Système (majuscule volontaire). Cela dépasse même la simple rébellion contre un système pour entrer de plein pied dans ce qui s’apparente à de l’anarchisme.

Or les super-héros sont dans leur écrasante majorité des défenseurs du système. Des partisans de l’Ordre (re-majuscule volontaire). Il protègent les institutions, et s’y soumettent. Ainsi quand Batman, Superman ou Spider-Man arrêtent un malfaiteur, du voleur à la tire au super-vilain voulant conquérir le monde, ils le remettent ensuite aux autorités afin qu’il soit jugé, emprisonné etc.… Ceux qui font justice eux-mêmes (le Punisher, Wolverine…) sont d’ailleurs qualifiés d’anti-héros. Plus généralement les super-héros, dans l’écrasante majorité des cas défendent les institutions, les protègent.

Certains opèrent même directement au sein de ce système. Citons par exemple les Avengers, qui ont longtemps opéré sous mandat des Nations Unies et en liaison avec la Maison Blanche. Ou leur alter ego de l’univers Ultimate, les Ultimates, qui étaient un projet gouvernemental à l’origine. On pourrait aussi évoquer le rôle de Tony Stark/Iron Man en tant que champion du Registration Act et patron de The Initiative, programme gouvernemental consistant à encadrer les super-héros. Ou encore la dernière incarnation de la JLA dans les New 52, formée comme un groupe soumis aux autorités.

On est donc très loin de l’anarchie. Bref si Batman croisait Guy Fawkes, il s’empresserait probablement de l’arrêter.

Batman Guy Fawkes By The Way Comic Talk

Fight The Power

Néanmoins ce constat doit être fortement nuancé. En effet on ne compte plus les exemples de situation où un super-héros normalement respectueux des lois et règlements s’est opposé au pouvoir.

Captain America, pour beaucoup le symbole du boy-scout patriote qui joue les toutous du gouvernement, a en fait une longue tradition d’opposition au pouvoir. Pour ne citer que les épisodes les plus connus, il y a la fois où Steve Rogers renonce au rôle de Captain America pour devenir Nomad justement afin d’éviter d’être un pion du gouvernement. Et il y a sa position anti-enregistrement (donc hors-la-loi) à l’occasion de Civil War, où il s’oppose à Iron Man.

Pour reprendre les exemples cités plus haut, les Avengers ont plusieurs fois abandonné leur mandat de l’ONU, parfois contraints et forcés, mais parfois volontairement car il devenait une entrave à leurs activités héroïques. Et les Ultimates se sont aussi affranchis de la tutelle du SHIELD à la fin du deuxième volume de leurs aventures. Même Iron Man est revenu sur ses positions. Et la JLA mentionnée plus tôt a justement vocation à contrer la Justice League de Superman, Batman et consorts qui, elle, est farouchement indépendante du gouvernement mais néanmoins héroïque.

Difficile de ne pas voir dans ces prises de positions des illustrations de la méfiance atavique des américains envers le pouvoir, surtout étatique, qui est notamment à la base de leur organisation constitutionnelle. Surprenante dichotomie d’un peuple qui veut l’Ordre et se méfie des institutions supposées le défendre.

Le super-héros, pris en tant que concept, se trouve au beau milieu de ce paradoxe.

Batman Guy Fawkes By The Way Comic Talk

Outlaws

En effet par son essence même, le super-héros est porteur de l’idée que même si le Système est bon, il est faillible, et surtout tellement faillible qu’il faille parfois s’en affranchir pour faire régner la Justice, préserver le véritable Ordre.

On n’a pas besoin d’aller dans les extrêmes telles que les anti-héros du style Wolverine, Punisher ou encore Spawn. Ni même The Authority. Prenons le boy-scout ultime, Superman. Il se substitue à la police en combattant le crime. Idem pour Spider-Man, Batman etc.… Et même si en fin de compte le malfrat est remis à la maréchaussée, implicitement on est confronté à l’idée que ladite maréchaussée a failli.

Les super pouvoirs des vilains, contre lesquels un revolver et une matraque ne peuvent rien, ne suffisent pas à justifier cette situation. Car si c’était le seul problème Superman et compagnie n’auraient qu’à porter badge et uniforme de la police.

Un autre exemple particulièrement parlant est celui de Daredevil. Avocat à la ville, donc en plein dans les rouages du fameux Système, il éprouve le besoin d’opérer hors de celui-ci en revêtant son costume lorsqu’il est confronté à ses failles.

Guy Fawkes, et l’incarnation moderne de ce qu’il représente, V, ne sont donc pas si éloignés que ça des super-héros classiques. Tous choisissent d’opérer hors du Système pour faire triompher des idéaux que celui-ci bafoue alors qu’il devrait les défendre. Et si Batman aurait sans doute mis ce cher Guy sous les verrous, comment ne pas tracer un parallèle entre V et le Batman vieillissant mais pas moins déterminé qui fera trembler le pouvoir dans The Dark Knight et sa (désastreuse) suite The Dark Knight Strikes Again ?

Batman Guy Fawkes By The Way Comic Talk

Who Are You ?

On nage donc en plein paradoxe. Les super-héros, défenseurs de la société et porteurs de nobles valeurs seraient donc autant des hors-la-loi que ceux qu’ils combattent ? Les champions de la Vérité, la Justice et la tarte aux pommes n’auraient que l’arbitraire de leur conviction pour justifier leurs actes ? Et si Batman existait réellement, en tant que citoyen(ne) lambda, vous réjouiriez-vous de la présence de ce sombre chevalier dans vos rues ou craindriez vous cette homme qui s’autoproclame gardien de l’ordre ? Vrai justicier ou sociopathe incontrôlable et dangereux ? Rebelle ou terroriste ?

On en arrive à la question centrale. Comment juger qui est le gentil ? La méthode compte. Tuer ou ne pas tuer. La nature des cibles choisies. Mais elle ne suffit pas. Si un policier faisait la moitié de ce que Batman inflige à certains voyous, il serait radié avant d’avoir compris ce qui lui arrive. Et pourtant Batman reste un héros indiscutablement positif. Alors comment justifier notre admiration en tant que lecteurs pour des êtres qui, s’ils existaient réellement nous inspireraient probablement la terreur ou au moins la méfiance ?

Le critère, qui explique qu’on soit systématiquement du côté du super-héros est la nature de son adversaire. Oui le héros s’affranchit du Système, mais toujours parce que le Système est soit inefficace pour lutter contre le Mal, ou lui-même Mauvais. Le héros ne peut donc qu’être rebelle, jamais terroriste.

Et ce qui rend ce critère si efficace, c’est le prisme de la fiction.

Batman Guy Fawkes By The Way Comic Talk

« Tu apprendras que beaucoup de vérités auxquelles nous tenons dépendent avant tout de notre propre point de vue. » Obi-Wan Kenobi

Il y a d’abord le fait non négligeable qu’on accepte beaucoup plus facilement quelque chose de la part d’un personnage de fiction que d’un être réel. Sinon je ne vois pas qui, à part le pire des psychopathes, pourrait éprouver la moindre sympathie pour de véritables génocides sur pattes comme le Punisher ou Wolverine.

Mais cette acceptation va plus loin. Car l’univers de fiction est l’œuvre de son créateur, qui peut le manipuler et le contrôler pour en faire ce qu’il veut. Et surtout le lecteur sait que cet univers est artificiel et contrôlé. En poussant le trait, on peut même dire que ledit lecteur sait qu’il peut tout prendre « pour argent comptant », puisque rien n’est le fait du hasard et qu’au contraire tout résulte de la volonté consciente du créateur (minuscule volontaire, n’en déplaise aux ego des auteurs).

Du coup la frontière parfois si ambiguë en réalité entre le rebelle et le terroriste, le vrai héros et le sociopathe se prétendant justicier, se trouve clairement délimitée par l’auteur, et le lecteur ne peut qu’accepter cette délimitation puisqu’en créant son œuvre, son univers, l’auteur transforme sa subjectivité en objectivité.

Batman est incontestablement un héros car c’est le message que nous fait passer l’auteur à travers les situations dans lequel il le place. V ne peut être que le rebelle qu’on encourage car Alan Moore l’a placé face à un adversaire incontestablement mauvais, un gouvernement indiscutablement fasciste et inacceptable. On en vient même à excuser les méthodes parfois discutables du héros, certains que nous sommes de son bon droit en fin de compte, car c’est le message que veut faire passer l’auteur. Même si V n’est pas parfait, il est le « gentil » de l’histoire.

Dans la Bible Lucifer/le Diable est le mal incarné. Il ne peut pas être bon. Quand Mike Carey écrit Lucifer il en fait un rebelle sympathique voulant s’affranchir de la tyrannie divine. Voilà un autre exemple de la toute-puissance de la volonté de l’auteur. Et même si le statut du personnage, entre héros ou menace, peut rester ambiguë, comme c’est le cas avec les anti-héros, là encore c’est la volonté de l’auteur, que le lecteur ne peut qu’accepter puisqu’elle est absolue.

Le super-héros entretient donc des rapports complexes avec le Système. Il est prompt à en faire respecter les règles tout en s’en affranchissant lui-même, et pourra même s’arroger le droit de le combattre. Mais cette complexité disparaît grâce au prisme de la fiction et à la volonté absolue des auteurs, qui nous garantissent que Superman et les siens seront toujours des Justiciers au sens le plus noble du terme.

Batman Guy Fawkes By The Way Comic Talk

3 Responses to Batman vs Guy Fawkes (ou : le Super-Héros et le Système)

  1. The_Wolf dit :

    Un superbe article qui pousse à réfléchir et ça fait un bien fou !

  2. R-bert dit :

    En effet, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas eu ce genre de bon gros pavé roboratif!

    Un mot « succulent »!

  3. c’est vraiment cool comme article ^^, toute ta réflexion est super intéressante !!!

Poster un commentaire