Bitch Planet : Extraordinary Machine, la review

Comic Talk Bitch Planet

Jeffzewanderer Par

Le lien entre les comics et les thèmes de société n’est pas nouveau, ni même rare. Des Comix underground aux titres de super-héros mainstream quand ils parlent de racisme, de drogue ou d’homosexualité, ce ne sont pas les messages qui manquent dans la BD Américaine. Pourtant, au sein de cette solide tradition, Bitch Planet par Kelly Sue DeConnick et Valentine De Landro a quelque chose d’unique.

Are you WOMAN enough to survive…

Ce qui rend Bitch Planet si spécial, c’est son côté presque agressivement militant. Le terme « agressif » ne doit pas être pris comme une critique mais plutôt comme un constat : Bitch Planet est un comic féministe et il vous le balance en pleine poire page après page. Il le revendique, certes par le biais de son histoire, mais surtout de tout ce qui l’entoure.

Une histoire qui ne paie pas de mine à première vue, et n’est d’ailleurs pas encore très développé alors que 7 numéros sont déjà sortis outre-atlantique. On suit un groupe de femmes emprisonnées dans une prison spatiale surnommée Bitch Planet. Leur leader, Kamau Kogo dite Kam, est forcée de monter une équipe de Megaton (un genre de foot US encore plus hardcore). Pour l’y « inciter », on lui fait miroiter la promesse de retrouver son frère. Quant à l’idée de l’équipe de prisonnières, elle vient d’en haut, pour financer l’établissement carcéral via les rentrées d’argent publicitaires ainsi générées. Et c’est à peu près tout. Le reste des péripéties est convenu pour ce genre d’histoire (les difficultés à monter l’équipe, les magouilles en coulisses, la triche…).

Attention à ne pas non plus prendre Bitch Planet pour un comic mal écrit. Le travail sur les personnages est bien plus poussé, contribue grandement à maintenir l’intérêt de la série. Des numéros « interlude » (#3 et 6) permettent notamment de découvrir l’histoire de chacune des membres de l’équipe, ce qui les a fait atterrir sur Bitch Planet… Les portraits des femmes qu’on découvre (Penny Rolle et Meiko) sont à la fois poignants et riches. Le numéro sur Penny en est le plus bel exemple. Celui sur Meiko sait aussi faire preuve d’une délicatesse admirable pour évoquer une scène particulièrement douloureuse. Le discours féministe évoqué plus tôt est très prégnant dans ces interludes, et plus fin dans la forme. C’est en effet dans ces numéros que la scénariste semble réellement utiliser une histoire pour faire passer son message, au lieu de simplement marteler celui-ci à l’occasion de ladite histoire.

Autre point à mettre au crédit de la série, même si vu son propos ça peut sembler un minimum, la nudité et la violence sont très présentes mais toujours traitées sans complaisance. Aucune « scène de douche, passage obligé de tout récit carcéral, n’est là pour racoler, au contraire. Mieux, les auteurs savent s’amuser de ces dérives habituelles, et les utiliser pour leur narration.

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NC (Non Compliant)

Car le côté « agressivement militant » évoqué plus haut est par ailleurs omniprésent dans tous les autres aspects du titre. A commencer par la construction de l’univers. Car Bitch Planet se déroule dans un monde totalement patriarcal. Comprenez que l’idée même d’égalité homme/femme est une aberration. La femme se doit d’être docile, attentive au seul bonheur de son mari, aimable, désirable, et elle doit bien sûr accomplir toutes les corvées. Toute la société, dirigée par un « Father » bienveillant (assisté par un conseil du même acabit) est construite selon ce principe, et les lois sont là pour s’assurer de la pérennité du système. Quant aux femmes qui ne restent pas à leur place ? Elles sont qualifiées de Non Compliant (« non-conforme » littéralement, mais plutôt au sens de « ne pas se conformer à des règles ») et envoyé dans des prisons pour être « corrigées ».

La construction de cet univers, et surtout son fonctionnement, occupent la majeure partie des pages de la série. Entre misogynie aussi extrême que banalisée et résistance de quelques êtres qui n’ont pas adopté cette idéologie infecte, le message féministe est donc martelé page après page. Il est délivré avec toute la finesse d’un coup de pied dans les noix, ce qui donne au titre son aura mais peut aussi s’avérer un peu agaçant à la longue. La société peinte par Kelly Sue DeConnick est si caricaturale que le propos s’en trouve parfois noyé sous l’absurdité du contexte. Mais d’un autre côté, on sent que cette exagération est non seulement assumée, mais revendiquée. Il serait même tentant de dire que cette attitude provocante (dans le bon sens du terme) est l’une des marques de la scénariste.

Bitch Planet veut poser les questions qui dérangent (certains), cherche à provoquer la réflexion, et ça ne se limite pas à l’histoire. Chaque numéro contient en sus un essai écrit par une féministe et traitant de sujet aussi divers que l’image de soi ou le statut de victime et tout ce qu’il comporte parfois d’injustement stigmatisant. Le style est souvent virulent, à l’image de la série. Mais le propos n’en demeure pas moins intéressant, d’autant plus qu’il est en général lié au thème du numéro qu’on vient de lire. Les fausses publicités présentées en quatrième de couverture sont elles aussi autant de saillies teintées d’humour corrosif contre la misogynie, imitant notamment le style des vieilles réclames des années 60-70. Les couvertures elles-mêmes empruntent beaucoup aux affiches de propagandes, par leur style et leur composition, là encore pour mieux asséner leur message coup de poing. Un message qui semble prendre, une véritable communauté s’étant formé autour du titre, avec le fameux tatouage NC comme signe de ralliement.

Comic Talk Bitch Planet

LE BILAN : Bitch Planet est un authentique comic poil à gratter, un statut non seulement assumé mais dont on sent qu’il est même recherché d’une certaine façon. Pas pour faire du racolage facile mais pour défendre avec force les idées de ses auteurs. Comme un doigt d’honneur à la société ici caricaturée. Le mouvement des tatouages NC est sans doute l’illustration la plus vibrante de la portée du propos de la série. Le résultat n’est cependant pas parfait, ledit propos, louable, étant parfois difficilement audible à cause de la manière tapageuse dont il est tenu. D’autres thèmes, tels qu’une critique acerbe du libéralisme économique effréné, du consumérisme et de la société du divertissement à tout prix, ou du racisme, sont un peu éclipsés. Et l’histoire elle-même peut paraître secondaire dans cette série qui semble parfois tenir plus du pamphlet que de la fiction. La qualité du traitement des personnages, ainsi que du dessin, aident néanmoins à faire de cette série plus qu’une curiosité idéologique et lui confèrent jusque-là une authentique valeur littéraire. A voir si cela durera.

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