Black Panther, un film à message(s)

Black Panther analyse Comic Talk

Jeffzewanderer Par

/ ! \ ATTENTION, CET ARTICLE CONTIENT DE NOMBREUX SPOILERS SUR LE FILM BLACK PANTHER. NE LE LISEZ PAS AVANT D’ÊTRE ALLE(E) VOIR LE FILM ! / ! \

black-panther-okoye Comic Talk spoiler

Vous êtes prévenus…

Black Panther est un film à message, et ce à de nombreux niveaux. Il y a évidemment le message transmis par son scénario, comme dans toute œuvre de fiction. Mais il y a surtout le fait que l’existence même de ce film est un message.

Parce que dans une Amérique où les tensions raciales sont exacerbées, où l’extrême  droite monte en puissance sous le label hypocrite d’Alt Right, et où le président incontestablement raciste peine à condamner des suprématistes adeptes de la croix gammée et des marches aux flambeaux, sortir un blockbuster mainstream dont le héros ultra positif est le monarque africain d’une nation ultra moderne est en soi un message. Le petit tacle final dans la scène post-générique (le sage construit des ponts là où l’idiot construit des murs) en devient un détail. Mais la dimension et surtout la portée idéologique du film sont bien plus profondes.

Wakanda forever

Le simple fait que cette vision utopique de l’Afrique soit un produit occidental le place en effet sur une corde raide. Il serait facile d’y lire un certain paternalisme au faux air de néo-colonialisme, comme s’il incombait aux occidentaux de montrer aux africains ce dont ces derniers sont capables.

Sans doute éminemment conscient de cet écueil, le film se donne beaucoup de mal pour justement s’efforcer de proposer une vision originale de ce que serait le Wakanda. Il ne donne ainsi pas l’impression d’être ce qu’un américain imaginerait être une nation africaine à la pointe du progrès. Il recherche plutôt une sorte de mélange de « pan-africanisme », mêlant dans l’esthétique et les références culturelles des influences diverses, et ajoutant de la science-fiction à l’ensemble pour lier le tout plutôt que des références à l’occident.

Le résultat est à la fois suffisamment « situé » pour qu’on n’ait pas l’impression d’un lieu parfaitement imaginaire (le design des décors fait beaucoup pour donner un vernis d’authenticité), et assez universel pour qu’on ne voie pas trop l’origine occidentale du film.

La musique joue à ce titre un rôle remarquable. Malgré mon admiration pour Kendrick Lamar, j’avais tiqué à l’idée d’une bande son hip hop, un genre aux origines on ne peut plus américaines. Comme si dans l’esprit des créateurs un personnage noir ne devait correspondre qu’aux clichés qu’on associe aux ghettos made in USA. Mais dans le film les musiques traditionnelles africaines sont bien présentes, notamment pour les passages au Wakanda, remixées juste ce qu’il faut pour ne pas trop dépayser les oreilles occidentales. Et même les morceaux hip hop présents lors de certaines scènes d’action privilégient les percussions, avec peut-être un soupçon d’afrobeat, plutôt que des sonorités qu’on associerait avec les titres peuplant les charts de nos latitudes. Le résultat est une bande son qui ne fait justement pas trop occidentale, tout en restant suffisamment mainstream pour un film qui se revendique comme tel.

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The challenge

Black Panther réussit aussi brillamment à se jouer d’un autre piège, scénaristique cette fois : le rituel du combat qui précède le sacre du monarque. L’idée qu’être le meilleur guerrier du pays soit la preuve de l’aptitude d’un individu à être un bon chef d’état est absurde. C’est digne de récit de fantasy barbare à la Conan, pas d’une nation moderne. Le fait que le phare de la civilisation qu’est le Wakanda ait adopté une coutume aussi aberrante a quelque chose d’incongru. En termes de message, faire que le premier pays africain qu’on nous présente se plie à ce rituel idiot et apparemment rétrograde flirte même avec le racisme. Vous verriez Captain America nommé président des USA juste pour ses muscles ? (dans les films je précise, les comics n’ayant pas toujours reculé devant ce ridicule, preuve au moins qu’on peut taxer Marvel de bêtise mais pas de racisme)

Là encore conscient que la simple excuse du divertissement ne ferait pas passer la pilule, Black Panther circonvient brillamment le problème en insistant d’abord sur la dimension purement symbolique du rituel : les autres chefs des tribus du Wakanda doivent systématiquement refuser de défier le futur monarque, marquant ainsi leur reconnaissance de sa souveraineté et l’unité nationale qui en découle. On passe donc à un rituel qui n’est pas plus sot que le fait de poser un cercle de métal sur la tête d’un individu dont le seul mérite a été de naître dans la bonne famille. Et justement, quand un individu prend le rituel au pied de la lettre (M’Baku d’abord, puis Killmonger) c’est à chaque fois facteur de chaos. C’est une manière d’exploiter une faiblesse des institutions du pays. Ce n’est en aucun cas vu comme une méthode normale de transmission du pouvoir. Et le fait que ça marche et devienne un élément déclencheur des péripéties du film est une concession bien plus acceptable à la fiction et au divertissement. On est dans un film d’action, avec ce que ça implique de suspension de l’incrédulité, mais pas chez des sauvages où taper le plus fort est le seul titre valable.

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Straight outta Compton (ou presque)

L’origine américaine du film transparaît cependant au travers de Killmonger. Prince Wakandien né aux USA d’un renégat en mission secrète, il a grandi dans les ghettos US avant de devenir un super soldat et le vilain qu’on découvre. C’est pour cela qu’il est le seul personnage qui correspond à l’image cliché du « black » américain, phrasé « ghetto/hip hop » à la clé (à la manière du Deadshot de Will Smith dans Suicide Squad). Un bon point pour le film qui nous évite ainsi un T’Challa en baggy et Air Force Ones, fan de basket et de rap (un écueil que certains scénariste comics n’avaient pas toujours évité, Reginald Hudlin notamment, auteur de l’inénarrable réplique de T’Challa à propos de Storm : « You got me straight trippin’ boo »).

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Mais l’influence américaine dans le traitement de Killmonger va bien plus loin. Sa motivation première, héritée de son père (espion Wakandien devenu activiste noir tendance révolutionnaire violent, bref… Black Panthers), est de diffuser la technologie Wakandienne dans le monde pour permettre aux populations noirs opprimées de se défendre contre lesdits oppresseurs. Et par « populations noires opprimées », il faut surtout lire « population afro-américaine » (les exemples de quelques autres pays sont bien mentionnés, l’Angleterre notamment, mais c’est littéralement au détour d’une phrase). Or cette idée d’un lien profond entre les noirs africains et les afro-américains, d’un « peuple noir » lié par ses origines, et que l’Afrique serait la « mère patrie » de tous les afro-américains, est un élément idéologique récurrent chez certains mouvement afro-américains (la Nation Of Islam et les Black Panthers susnommés justement).

La particularité de cette vision est qu’à la différence de l’Europe, où le lien avec le continent africain de nombre d’immigrés remonte parfois à une ou deux générations tout au plus, aux USA ce « lien » relève souvent plus de la théorie, ou de l’idéologie, que d’une réalité sociologique. L’esclavage est aboli depuis 1865 aux USA, ce qui signifie que nombre d’afro-américains n’ont jamais mis un pied sur le sol africain, ni même connu un parent qui l’ait fait. Il comporte aussi une dimension abstraite, ainsi qu’en témoigne la célébration de Kwanzaa (26 décembre – 1er janvier), censée émaner des racines africaines des afro-américains mais qui est en fait un vague agrégat d’influences reposant sur le postulat erroné d’une « culture africaine » monolithique allant au-delà d’un simple fond commun (comme si on parlait d’une « culture européenne » en mettant dans le même sac norvégiens, Irlandais, espagnols, grecs etc.).

Il s’agit donc, en résumé, d’une vision très américaine de l’Afrique qui serait le trait d’union entre tous les noirs du monde. C’est sans doute là la marque la plus profonde de l’origine « made in USA » de Black Panther. Il convient cependant de souligner qu’en cela le film ne trahit pas les racines « comicsiennes » du personnage, dont le lien avec les USA et surtout sa population noire a toujours été très présent (citons pelle mêle les séries « The Crew », ou encore le run de Black Panther Man Without FearT’Challa remplace Daredevil à Hell’s Kitchen, voire celui de Christopher Priest).

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Fight the power

Enfin, il est intéressant de noter le message véhiculé par le film et surtout la manière dont il l’est. Killmonger prône donc un soulèvement armé des populations noires opprimées contre l’oppresseur, et veut devenir monarque du Wakanda pour en exporter l’armement, et rendre tout cela possible jusqu’à arriver à un empire Wakandien régnant sur le monde. En revanche, à la fin du film T’Challa, bien que désapprouvant et reniant l’isolationnisme total mis en place par ses prédécesseurs, refuse tout recours à la violence et privilégie la diplomatie et une diffusion contrôlée du savoir de son pays. Là où Killmonger est un Malcolm X survitaminé, T’Challa se pose donc en Martin Luther King.

Il n’était pas envisageable pour le film d’en arriver à une autre conclusion : le pacifisme et la quête d’un moyen pour tous les humains de cohabiter ensemble est un objectif qui ne peut qu’être approuvé. Qui prônerait la guerre et l’inégalité quand une paix honnête et la reconnaissance de l’égale dignité de tous est une possibilité ?

Mais un brin de cynisme pourrait pousser à suggérer que c’est aussi le message le plus à même de ne pas trop malmener les intérêts des puissants de ce monde, dont Disney (et Marvel aussi, ne nous leurrons pas) est une émanation. Si on admet qu’un message consistant à dire aux opprimés qu’ils n’ont qu’à le rester bien gentiment parce qu’ils le méritent n’est pas admissible et donc inenvisageable, quelle autre choix reste-t-il à part la coexistence avec les modérés, qui sont donc à soutenir ? L’establishment incarné par Disney ne va en effet pas glorifier ceux qui voudraient (littéralement) sa tête. C’est moralement inattaquable, on l’a vu, mais ça les arrange bien aussi. Comme l’Amérique « au pouvoir » (lire « blanche ») avait tout intérêt à ce que les idées de King triomphent par rapport à celles de Malcolm X, des Black Panthers et autre Nation Of Islam, nonobstant tout positionnement moral.

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Il est ainsi intéressant de voir à quel point le révolutionnaire Killmonger est présenté comme violent et cruel. Une emphase sur ses aspects obscurs qui vient empêcher toute réelle empathie de naître chez le spectateur, sauf à la toute fin du film. Le personnage, mourrant, a droit à un final plein de dignité qui lui rend un peu de la noblesse que ses exactions lui avaient enlevée tout au long du film. Bref, il atteint un semblant de rédemption (et ouvre donc la porte à la fameuse empathie pour le spectateur) quand elle ne peut plus avoir de réelles conséquences narratives. Tout le reste du film est voué à le rendre ignoble.

On pourrait y voir une maladresse d’écriture, et une occasion manquée de nous présenter un vilain nuancé et profond, chose qui fait tant défaut aux films Marvel Studios où Loki n’apparaît pas. Mais j’y vois plutôt un mal nécessaire. La fiction est un prisme qui atténue la violence. Un héros comme Wolverine serait un boucher innommable dans la « vraie vie ». Régler ses différents à grands coups de poings est, plus généralement, vu comme un comportement barbare. Mais dans la fiction, c’est monnaie courante. Le fait de savoir que la violence à laquelle on assiste est fausse la rend tout à fait acceptable là où elle serait insupportable en réalité. Du coup, le plan d’insurrection armée de Killmonger ne nous paraît pas si horrible dans le cadre d’un film (n’est ce pas ce que font les rebelles dans Star Wars ?). Répliquer à la violence par la violence est envisageable. D’où la nécessité, pour empêcher la fameuse empathie de naître, d’exagérer à outrance cette violence, pour que même le prisme de la fiction ne puisse l’atténuer au point de la rendre acceptable ou a minima envisageable. Et le film d’ainsi pouvoir délivrer son message pacifiste et mesuré sans passer pour tiède, mais simplement comme le seul choix véritablement légitime. Bref, pour que T’Challa puisse être un héros incontestable, ce qui était clairement le but recherché par le film, il fallait que son adversaire ne soit pas en mesure de lui disputer ce titre. Killmonger devait ainsi être trop odieux pour qu’on le voie comme une alternative légitime au héros. L’avilir était donc bien un mal nécessaire, et sa rédemption trop tardive pour changer les choses une sorte d’hommage à ce personnage sacrifié sur l’autel du message que le film avait décidé de faire passer.

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One Response to Black Panther, un film à message(s)

  1. Eddy Vanleffe dit :

    Hello.
    je dois dire que contrairement à beaucoup de monde, j’ai bien plus de compréhension et d’empathie pour Killmonger que pour le roi légitime parce qu’il est le descendant légitime d’un trône qu’il obtient parce que c’est la « machine 0 défauts »….
    je le trouve légitime, censé et sa violence ou son jusqueboutisme n’est là que pour en faire le méchant…
    un méchant qui se bat pour libérer un peuple…
    Bon évidemment, c’est un extrémiste et dans la vraie vie si les noirs décidaient de se « débarrasser » des blancs, ça ne m’arrangerait pas mais… je ne peux nier une certaine justesse dans leur cause. quand on a fait trop de mal aux gens, on le paie un jour…
    Bien mal acquis….