Brian Michael Bendis et l’ambiguïté du Héros

Scarlet Uncanny X-Men Comic Talk By The Way Bendis

Jeffzewanderer Par

Dans le précédent dossier consacré au rapport du Super-Héros au Système, l’un des points clés était l’absolu de la volonté de l’auteur lorsqu’il crée son récit et le conte. C’est lui qui détermine le Bien et le Mal, trace la limite entre le justicier et le sociopathe, le noble rebelle et le vil terroriste, au sein d’un univers dont il est le seul maître. Néanmoins cela peut parfois se retourner contre lui lorsqu’il désire justement introduire une dose d’ambiguïté à propos d’un personnage, surtout s’il veut laisser le lecteur juger ledit personnage par lui-même. Brian Michael Bendis s’est notamment trouvé dans cette situation à deux reprises, avec Scarlet d’abord, puis Uncanny X-Men.

The Scarlet Rose

Pour la série Scarlet, co-crée avec Alex Maleev et publiée dans la ligne Icons de Marvel, l’ambition du scénariste était donc de laisser le lecteur se faire sa propre idée quant à l’héroïne. A lui de décider si l’héroïne éponyme, un jeune femme victime de nombreuses injustices (dont le meurtre de son petit ami) et en lutte contre l’autorité, était justement une rebelle héroïque ou une dangereuse terroriste.

L’ambition était noble, mais le résultat n’a pas suivi. Car pour nous raconter l’histoire de Scarlet, Bendis nous a montré, et même fait vivre, les injustices qu’elle a subies (corruption de la police, fausse accusation de trafic de drogue, meurtre de son petit ami). Certes c’était elle qui nous racontait ces évènements, parfois même lors d’apartés qui la plaçaient en position de narrateur (à la House Of Cards pour un exemple récent de cette technique), mais son propos ne laissait pas de place à l’ambiguïté. On voyait tout se dérouler sous nos yeux. On savait donc déjà ce qui était vrai ou pas, et on n’en doutait pas puisque l’auteur nous le confirmait à travers son personnage. Personnage dont rien n’indiquait qu’il mentait, bien au contraire.

Ce qui élimine une grosse part de l’ambiguïté à laquelle on serait confronté dans la vraie vie. Oui, les évènements paraissent incroyables, mais on les a vus se dérouler, on nous les a littéralement montrés, donc le caractère incroyable disparaît. Le policier assassin était VRAIMENT véreux.

Scarlet Comic Talk By The Way Bendis

De plus, en tant que lecteur on a « vécu » ces évènements de la même façon que l’héroïne, ce qui fausse notre perspective. On est impliqué émotionnellement. C’est nécessaire pour que le récit ait une valeur littéraire (lire un rapport d’incident détaillé aurait été indigeste), mais la prétendue neutralité de l’auteur en prend un sacré coup. Et la perception du lecteur s’en trouve influencée. Loin de nous faire douter de Scarlet, cela donnait encore plus de force à ses affirmations.

Du coup, Bendis écrivant son héroïne comme la victime incontestable d’une injustice bien réelle, et la présentant comme une rebelle, comment ne pas l’accepter ? Après tout c’est lui qui décide en fin de compte. A cela s’ajoute le fait déjà évoqué qu’on accepte toujours plus d’un personnage, et d’un récit, de fiction que d’un individu ou de faits réels.

En effet, le degré de corruption hallucinant de la police dans le récit de Bendis pourrait faire tiquer si on le découvrait dans un journal ou au 20 heures. Surtout en n’ayant que le récit de la principale actrice du drame pour contredire la version officielle. Mais pas dans un comic. Parce que pour réaliste que le récit soit (et il l’est), il reste de la fiction. Idem pour notre réaction aux manifestations violentes qui se déroulaient plus tard dans la série. Le prisme de la fiction nous en détachait assez pour qu’à partir du moment où elles paraissaient justifiées, on ne cherche pas plus loin.

Ainsi, malgré ce que Bendis espérait, on ne pouvait considérer Scarlet que comme une héroïne et en rien comme une terroriste, car c’était visiblement ce que lui avait décidé.

Scarlet Comic Talk By The Way Bendis

X Marks The Spot 

Quelques années plus tard, le divin chauve de l’Oregon a eu l’occasion d’explorer à nouveau l’idée d’un héros moralement ambigu avec Uncanny X-Men. Lancée au sortir du crossover Avengers Vs X-Men, cette série est centrée sur une équipe d’X-Men menée par Cyclops, aka Scott Summers, qui veulent protéger les mutants à tout prix contre un monde qui les déteste. Ils s’opposent, par leur attitude agressive, à l’équipe « officielle » menée par Wolverine, qui se pose en héritier du rêve de Charles Xavier.

Et pour couronner le tout, dans cette série Cyclops est un fugitif recherché suite à ses actes durant AvsX, alors qu’il était en possession des pouvoirs du Phoenix, et plus ou moins sous l’emprise de cette entité. Outre le fait de s’improviser démiurge d’un monde idéal qu’il voulait bâtir (ce qui n’est déjà pas mal pour se mettre un paquet de monde à dos), Scott a aussi tué son mentor, le professeur Charles Xavier.

Cyclops se retrouve donc plus que jamais dans a peau de celui « haï et craint par ceux qu’il a juré de protéger ». Et Brian Bendis réussit cette fois à introduire une certaine dose d’ambiguïté dans son traitement du personnage. Paradoxalement, ce n’est pas tant de sa position plus radicale que celle de Wolverine et sa Jean Grey School que cela vient. Ce positionnement joue, certes, mais déjà Cyclops & co ne s’en prennent pas systématiquement aux humains, à la différence de ce que Magneto avait pu faire à sa grande époque. Et quand ils s’opposent aux autorités, celles-ci ont rarement eu un comportement préalable irréprochable (insultes racistes anti-mutantes, sentinelles…).

Uncanny X-Men Comic Talk By The Way Bendis

On serait donc tenté de dire qu’on retrouve le syndrome Scarlet : vu la nature de l’adversaire, on ne peut voir le personnage et sa rébellion que positivement. Mais d’autres éléments viennent déjouer ce piège. Le premier, et non des moindres, est que Wolverine et les siens, incontestables partisans de la coexistence pacifique, comptent parmi les adversaires de Cyclops. Et si celui qui s’oppose à un « vilain » est à priori plutôt un gentil, celui qui s’oppose clairement aux « gentils », malgré des motivations pas forcément mauvaises, est au moins suspect. On l’avait déjà vu en partie dans AvsX (au passage peut-être plus subtil qu’il y paraît, au moins en son milieu, quand il s’agit de savoir qui des X-Men ou des Avengers ont tort. Bon ça se gâte vite quand les X-Men pètent les plombs, mais il y avait quelque chose à un moment, presque à la Civil War. Presque.).

Au-delà du choix de l’adversaire, Bendis a aussi réussi à éviter en partie le piège du manichéisme grâce à son traitement de Cyclops. Déjà il y a sa vision quasi-militariste de ce que doit être la formation donnée aux jeunes mutants. Ils doivent obligatoirement être prêts au combat. Un aspect du personnage hérité des runs de Matt Fraction, Kieron Gillen et du Schism de Jason Aaron, bien respecté et utilisé.

Mais surtout il y a la paranoïa systématique dont Cyclops semble faire preuve vis-à-vis de l’humanité. Paranoïa en partie justifiée, certes, mais en partie seulement (par exemple : il est quand même un meurtrier évadé, donc la volonté du SHIELD de l’arrêter ne peut être réduite à de la persécution anti-mutants). Et ses associations douteuses (Magneto, Emma Frost) jouent aussi.

Ainsi, dans son Uncanny X-Men, Brian Bendis réussit cette fois à nous dépeindre un personnage qui reste certes encore globalement positif, mais au sujet de la nature duquel le lecteur pourra aussi se poser quelques questions.

Uncanny X-Men Comic Talk By The Way Bendis

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