La quête d’accessibilité des comics

By The Way Comic Talk Accessibilité

Jeffzewanderer Par

Petite expérience : prenez le spectateur (ou la spectatrice, point de sexisme ici) lambda à la sortie d’une salle de cinéma projetant AvengersSupermanWolverine ou un autre film de ce genre, et demandez lui s’il (si elle) lit des comics. Je prends tous les paris que la majorité écrasante des réponses sera « non ».

Et si vous demandez à cette personne une raison à cela, il y a de fortes chances qu’un des motifs avancés soit la difficulté pour s’y mettre. Bref, le manque d’accessibilité. Et on touche ainsi du doigt l’une des obsessions des éditeurs, qu’il s’agisse du Big Two Marvel/DC ou des plus petits éditeurs tiers style Big Dog Ink ou Boom.

Walking On The Edge

Car quand on parle de personnages existant depuis les années 60, voir 40 (ou même 30 si on veut être précis), et dont les aventures ont fait l’objet de centaines, voire de milliers de numéros, ça peut décontenancer le lecteur néophyte. Ajoutez à cela les changements fréquents d’auteurs pour un même personnage (chose assez propre aux comics), ainsi que l’étrange mélange d’évolution et d’intemporalité de l’univers de chaque titre, et il y a de quoi décourager les meilleures volontés.

De plus les éditeurs sont constamment face à un terrible dilemme dans leur quête d’accessibilité. Car ce qui fait aussi une grande partie du charme des comics, c’est la sacro-sainte continuité. C’est le fait que les héros aient un passé qui se construit sous nos yeux au fil de leurs aventures. Que le dixième affrontement entre Wolverine et Sabretooth n’ait pas la même saveur que le premier car il sera chargé de tout un bagage émotionnel accumulé d’une joute à l’autre. C’est l’existence de cette continuité qui va donner toute sa saveur à une trahison, son poids à une mort, et son impact à une révélation. C’est la continuité qui nous fait saliver d’avance à l’idée du prochain affrontement entre Batman et le Joker. Et c’est aussi elle qui frustre les auteurs, suscite l’hystérie des fans et fait fuir les nouveaux venus.

Les éditeurs ont donc éminemment conscience de ceci. Mais ils ont quand même une envie aussi légitime qu’indispensable à leur survie d’appâter le chaland. Alors ils déploient des stratégies diverses et variées pour aguicher le nouveau lecteur, tout en dansant en permanence sur le fil du rasoir.

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Le Reboot : Tabula Rasa

La méthode la plus radicale pour être accessible c’est le reboot : faire table rase du passé et reprendre à zéro. On oublie tout ce qui existé avant et on repart depuis le début. DC en avait fait un célèbre dans les années 80 suite à Crisis On Infinite Earths, pour faire le ménage dans un univers où les réalités alternatives s’étaient accumulées (le cas récent des New 52 est un peu plus particulier, et mérite une étude à part). Gen 13 y eut aussi droit assez récemment, dans le cadre de la dernière version de l’univers Wildstorm avant son absorption au sein du DC-verse. Niveau accessibilité, c’est l’idéal. Tout ce que le nouveau lecteur a à faire c’est de se saisir de l’opuscule frappé du numéro un et en avant la musique. Mais cette méthode comporte de nombreux inconvénients.

Déjà, la quasi-certitude de susciter l’ire de ceux qui lisaient déjà le titre. Parce que traquer le nouveau lecteur c’est bien, mais ce n’est pas une raison pour oublier ceux qui étaient déjà là. Et ceux-là peuvent mal prendre qu’on leur annonce que tout ce qu’ils ont lu jusque-là compte pour des prunes. Sans compter que la perspective de se retaper des passages obligés (origine du héro, première rencontre avec chaque ennemi…) peut agacer. Et si ces fameux passages sont différents en « version reboot », autant ça peut faire passer la pilule, autant ça peut la rendre plus amère si on était attaché à la première version des évènements. Bref du perdant/perdant.

Marvel avait cependant brillamment évité ces écueils avec la création de sa ligne Ultimate en 2000, qui fut lancée en parallèle avec l’univers Marvel classique. En gros on rebootait « à côté », et on préservait les « originaux » en même temps. Bon le défaut fut la coexistence de plusieurs versions des personnages (ah la confusion autour de la mort de Peter Parker et l’arrivée deMiles Morales…). Mais c’était gérable, et ça avait l’air de la solution idéale. Sauf que…

Sauf que le défaut du reboot, même « à coté » de l’original, c’est que c’est l’archétype du fusil à un coup. On ne peut systématiser le procédé, au risque de lasser, et de détruire jusqu’à l’idée de continuité, et surtout son intérêt. Et du coup le temps passe, les numéros et les aventures s’accumulent, et on se retrouve au point de départ avant d’avoir compris comment. C’est d’ailleurs ce qui fut l’un des points clés de la déchéance de l’univers Ultimate, cité plus tôt en exemple (et qui semble au passage vivre ses dernier mois).

Crisis On Infinite Earths By The Way Comic Talk L'accessibilité des comics

Le Relaunch : Nummaeins Ist Zurück

L’alternative au reboot, c’est le relaunch, c’est-à-dire relancer une série au numéro 1 (éventuellement en changeant un poil le titre). Mais on n’efface rien de la continuité. Ce procédé s’accompagne généralement d’un changement de l’équipe créative, même si ce n’est pas systématique. Captain America fournit un exemple des deux cas de figure. Le dernier relaunch en date, dans le cadre de Marvel Now, a vu l’arrivée d’une nouvelle équipe créative. Mais pour le relaunch précédent Ed Brubaker était resté au scénario. L’idée est simple : le lecteur aura moins d’hésitation à acheter un titre portant le numéro un, persuadé que justement il arrivera au début de l’aventure. Et soyons juste, commercialement ça marche, les numéros 1 se vendant quasi-systématiquement mieux. Mais ça peut-être trompeur.

Déjà parce que la présence d’un numéro un ne garantit en rien que le contenu du titre sera accessible au nouveau venu. En effet, All-New X-Men et la dernière mouture d’Uncanny X-Men se reposent énormément sur la continuité plus ou moins récente (voyage dans le temps des premiers X-Men dans All-New, et conséquences de l’event AvX dans Uncanny). Brian Bendis (auteur des titres susmentionnés) est d’ailleurs habitué du procédé. Son relaunch d’Avengers et New Avengers après Siege était aussi dans la droite lignée de ce qu’il venait de faire sur le titre et n’avait de numéro 1 que le nom. Cependant ce cas de figure, du « faux numéro un » est relativement rare, heureusement.

Par contre il est beaucoup plus fréquent qu’il y ait des relaunches qui n’en portent pas le nom, en gros à chaque fois que le scénariste change sur une série (pas les dessinateurs, qui tournent beaucoup plus), et sans qu’on éprouve le besoin de changer la numérotation. Ainsi Journey Into Mystery, dans le cadre de Marvel Now, a gardé sa numérotation mais a changé tout le reste (scénariste, artiste, personnage principal…). Avant cela l’arrivé deJonathan Hickman sur Fantastic Four n’avait pas donné lieu à une renumérotation. Ni celle de Joe Straczynskisur Amazing Spider-Man. Et pourtant à chaque fois ça avait tout d’un nouveau départ. Mais ça n’avait pas la « visibilité » d’un nouveau numéro un, d’où la profusion de ceux-ci au détriment des numéros impressionnants sur les couvertures.

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Et Le Reste…

Si reboot et relaunch sont les deux principales manières pour un éditeur de garantir l’accessibilité de son catalogue, il en existe d’autres. Déjà il y a la pub pour vanter l’arrivée d’une nouvelle équipe créative et donc d’un nouveau « chapitre » de telle ou telle série.

Dark Horse a aussi tenté une approche assez rusée (voire fourbe) consistant à produire des séries de mini-séries. Comprenez que chaque mini-série correspond à un story arc, mais qu’on repart au numéro un à chaque fois. Il y a ainsi l’avantage d’avoir toujours un nouveau numéro 1 à présenter. Et de laisser le créateur respirer au lieu de lui faire tenir un rythme mensuel. Hellboy en est un exemple magnifique.

Il y a aussi parfois le même défaut que pour les « faux relaunches » évoqués au paragraphe précédent, à savoir que niveau accessibilité, le lecteur n’est au mieux pas plus avancé que s’il avait pris la série en cours au début d’un arc. Et au pire complètement paumé s’il y a beaucoup de références à la mini précédente, la séparation pouvant être artificielle (voir la mini Star Wars Legacy : War, suite on ne peut plus directe de la série régulière). Mais bon, la visibilité peut aussi y gagner, et les numéros 1 vendent.

Les éditeurs font aussi aujourd’hui dans l’ensemble des efforts pour rendre chaque série facile à suivre par elle-même. L’époque où le malheureux qui voulait suivre Spider-Man ou Superman se retrouvait obligé d’acheter 4 séries chaque mois est heureusement révolue (essayer de lire le Superman de Loeb au numéro relève de la gageure, j’en sais quelque chose : j’ai un run quasi complet et tous les deux numéros ou presque il me manque la fin de l’histoire). Bon, par contre Bendis n’a pas eu le mémo à en croire son traitement des Avengers puis des X-Men…

Enfin avoir une bonne politique d’édition de trade paperbacks, regroupant les anciens numéros est aussi une stratégie très efficace. Ainsi le lecteur peut avoir facilement accès aux séries. Les tpbs sont en effet beaucoup plus faciles à se procurer que les anciens numéros individuels et ont l’énorme avantage de contenir des story-arcs (arcs scénaristiques, un ensemble de numéros formant un tout) complets. On ne risque donc pas de prendre le train en marche ni de se retrouver le bec dans l’eau. Le fan conquis pourra même facilement rattraper son retard et basculer ensuite vers l’achat au numéro. Il y a aussi la réédition des grands classiques pour chaque personnage/équipe, qui permet de découvrir des héros avant de se plonger dans la lecture régulière de leurs péripéties. Evidemment, arrivé à un certain nombre de volumes ça peut s’avérer moins efficace (devoir rattraper 20 ou 30 volumes ça décourage parfois autant que 100 ou même 900 numéros). D’où l’intérêt des relaunches pour remettre aussi la collection de tpbs au numéro 1.

Hellboy By The Way Comic Talk L'accessibilité des comics

Le Rasoir D’Occam

Mais au final, la chose la plus importantes à savoir c’est que contrairement au manga et à la franco-belge, les comics sont faits pour être pris en cours de route. Il n’y a pas besoin de commencer par les origines de chaque héros pour apprécier ses aventures, et encore moins par ses premières apparitions, souvent illisibles pour des lecteurs modernes. La façon dont les histoires sont écrites tient compte de cela. C’est atavique. Le moyen le plus facile de se rendre les comics accessible c’est d’en ouvrir un, et de le lire sans se poser de questions avant de passer au suivant. Tout le reste n’est que placebo.

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