C’est quoi un super-héros ? Partie 2 : Les trois archétypes

Super-héros Comic Talk Critères

Jeffzewanderer Par

Dans la  première partie de ce dossier, nous nous sommes efforcé d’identifier et d’analyser les quatre critères caractérisant le super-héros : le costume, les pouvoirs, l’identité secrète et la mission.

Les trois archétypes de super-héros

Mais s’il existe quatre critères pour identifier un super-héros, il existe aussi plusieurs sortes de super-héros. Ce sont plus que les noms et costumes qui différencient Superman de Batman ou Spider-Man. Chacun incarne une variation sur le thème du super-héros, un archétype. Ces archétypes sont des idéaux types wébériens, c’est-à-dire qu’ils sont des modèles abstraits n’ayant vocation qu’à permettre de mieux appréhender la réalité. Contrairement aux critères, ils ne constituent pas une liste de conditions à remplir. Si Superman, Batman et Spider-Man sont les exemples les plus évidents de ces archétypes, ils n’en sont pas les incarnations. Des héros très différents en apparence peuvent donc tous êtres rattachés au même archétype. Et ces archétypes sont : le paladin, le chevalier noir et l’everyman.

LE PALADIN

Le paladin est la version la plus classique du super-héros, et celui qui correspond le mieux à cet archétype est sans surprise le premier d’entre eux : Superman. Il est noble de cœur, ses méthodes sont modérées (il ne tue pas par exemple), il n’est pas stupide mais répugne souvent à avoir recours à la ruse ou surtout au subterfuge. Il est ce boy-scout à la mâchoire carrée souvent raillé car vu comme naïf, vestige d’une époque qu’on croyait plus simple.

Ce qui ne signifie pas qu’il ne peut pas avoir de failles, et pas uniquement physiques. Malgré sa vertu impeccable il peut parfaitement commettre des erreurs, voire douter, pêcher par orgueil ou même se mettre en colère. La nature fondamentalement bonne de ce héros n’en fait pas un être parfait.

Cet archétype est le plus répandu, le modèle du héros positif étant sans surprise le plus répandu, et ses faiblesses possibles l’empêchant de devenir rébarbatif. Et c’est par rapport à lui que les deux autres archétypes sont définis.

Exemples : Superman, Captain America, Thor, Green Lantern, Wonder Woman, Storm, Power Girl…

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Superman, le paladin des temps modernes.

LE CHEVALIER NOIR

Le chevalier noir partage la vocation vertueuse du paladin, mais il a aussi une part d’ombre plus importante. Ses méthodes sont plus radicales, plus violentes. Ses origines relèvent souvent de la tragédie. Et s’il œuvre pour le bien il est plus disposé à faire des compromis, voire des compromissions. Il peut être adepte de la ruse et autres manipulations.

Mais il a tout de même un code moral qui l’empêche de passer totalement du côté obscur. C’est ce point qui suscitera le plus de débats : jusqu’où le chevalier noir peut-il aller ? Peut-il terroriser ? Tuer ? En fait la vraie question est de savoir si l’anti-héro sombre et violent qui a notamment eu son heure de gloire dans les années 90 est un autre archétype, ou s’il n’est que la forme la plus extrême du chevalier noir.

Mais finalement, pour faire la différence entre le chevalier noir et l’anti-héros, peut-être est-il plus pertinent de s’interroger sur sa mission que sur ses méthodes, comme on l’évoquait plus tôt. En effet on peut admettre que le chevalier noir aille jusqu’à tuer (dans les limites du raisonnable pour de la fiction, c’est-à-dire qu’il ne tue que des gros vilains, pas des voleurs de pain au chocolat et encore moins des civils). Mais il doit le faire au nom de sa mission de protection de la veuve et de l’orphelin. Dans ce cas il devra être considéré comme une déclinaison extrême du chevalier noir du fait de ses méthodes particulièrement radicales.

En revanche s’il ne s’est pas donné cette mission, il lui manque un critère pour être un super-héros, il ne peut donc a fortiori pas être l’un des archétypes de super-héros.

Exemples : Batman, Wolverine, Spawn, Huntress, Moon Knight, Black Panther…

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Le Dark Knight de Gotham.

L’EVERYMAN

On pourrait aussi dire « l’homme ordinaire » si on voulait s’attacher à tout prix à la langue de Molière. L’everyman c’est le super-héros qui reste avant tout un homme normal, comme vous et moi. Il a la même mission vertueuse que ses pairs, mais il est aussi rattrapé par le quotidien, il a des soucis et préoccupations qui n’ont rien à voir avec ses aventures costumées. Et même dans le cadre de ses activités super-héroïques il garde une certaine fraîcheur, un regard particulier, jamais blasé sur ce qui lui arrive. Il est finalement celui qui est le plus proche du lecteur. Ce regard peut d’ailleurs parfois suffire pour qu’un personnage puisse être rattaché à cette catégorie. L’approche « taper des monstres c’est juste un boulot » d’Hellboy suffit par exemple à faire de lui un everyman, malgré un quotidien unique.

Il ne faut d’ailleurs pas confondre les failles et doutes du paladin, simple expression de son  humanité, et les préoccupations du quotidien de l’everyman, même si la limite est parfois ténue. En effet la méthode « Stan Lee » (et Marvel en général) a consisté à injecter des préoccupations plus terre-à-terre dans les aventures de ses héros (Spider-Man et ses galères financières ou sentimentales, les Fantastic Four qui ne pouvaient pas payer leur loyer…). Et il les dotait aussi de failles liées à leur caractère (Mr Fantastic distant, Thor arrogant…) voire à leur physique (Daredevil aveugle, Charles Xavier en fauteuil roulant…). Mais il ne faut pas en conclure que Lee n’a créé que des « everymen ». Il en a créé (en gros ceux qui ont une « vraie vie » proche de celle du commun des mortels hors du costume), mais il a aussi créé des paladins simplement plus humains que les icônes alors répandues chez les éditeurs concurrents.

Enfin soulignons que les préoccupations « dans le civil » de l’everyman se doivent en général de rester assez terre-à-terre justement, pour ne pas perdre le côté « super-héros ordinaire ». En gros, même si ses soucis prennent le pas sur ses aventures super-héroïques, un milliardaire, playboy, génie, philanthrope comme Tony Stark ne pourra pas être qualifié d’everyman. Ce qui ne signifie pas non plus qu’il doive forcément être un col bleu des classes populaires. La qualité d’everyman n’est pas liée uniquement ni même nécessairement à des considérations financières, il peut tout de même avoir une vie confortable. Juste pas extravagante. Une avocate comme She-Hulk n’est ainsi pas forcément disqualifiée pour être un everyman du seul fait de sa profession. Et il reste des exceptions comme Hellboy, évoqué plus tôt (everyman dans l’âme mais au quotidien tout sauf ordinaire).

Exemples : Spider-Man, Ms. Marvel (Kamalah Khan), Flash, Hellboy…

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Spidey, le super-héros le plus proche de nous.

Et les femmes dans tout ça ?

A ce stade de l’article, il ne vous aura pas échappé que si des super-héroïnes sont citées parmi les exemples de personnages correspondant à chacun des trois archétypes, la super-héroïne n’est pas en elle-même un archétype. La raison est simple : la simple qualité de femme ne confère pas de caractéristique particulière à un personnage. On est à une époque où il est heureusement considéré comme une évidence qu’une super-héroïne peut accomplir les mêmes choses que son équivalent masculin. Toutes peuvent donc correspondre à l’un des trois archétypes précités.

Ceci peut d’ailleurs contribuer à expliquer les difficultés de DC pour mettre en avant la dimension symbolique de Wonder Woman par rapport à Batman et Superman dans sa trinité. Si le kryptonien est le paladin représentant la lumière, et Batman le chevalier noir incarnant les ténèbres, Wonder Woman est en fait une autre incarnation du paladin. Du coup il y a un doublon dans la trinité, d’où les tergiversation pour trouver quoi lui faire représenter d’inédit (ce qui débouche souvent sur le fait d’insister sur son côté guerrier, en la mettant à mi-chemin entre Superman et Batman : elle est un personnage lumineux mais aux méthodes un peu plus rudes que celles de Superman).

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Wonder Woman, icône mais pas archétype.

Il existe cependant un type de personnage exclusivement féminin dont on pourrait se demander s’il ne constitue pas un archétype : la bad girl. Typique des années 90, souvent violente, elle était aussi connue pour son côté hyper sexualisé, essentiellement en ce qui concerne sa tenue. Vampirella (créée en 1969) est considérée comme le premier personnage de ce type, bien qu’étant apparue largement avant les autre représentantes du genre. Sinon celle qui incarnerait le mieux la bad girl est sans doute Lady Death, créée par Brian Pulido et personnage le plus connu de l’éditeur Chaos. On pourrait aussi citer Witchblade (surtout dans les années 90), Angela, Voodoo, Darkchylde ou encore Elektra et Red Sonja (même si ces deux dernières datent d’avant les années 90).

Cependant, au-delà de son caractère hyper sexualisé, la bad girl paraît finalement n’être qu’une déclinaison du chevalier noir (éventuellement dans sa version extrême qu’est l’anti-héros) dont elle partage l’ambiguïté morale et la violence. Mais la simple dimension sexuelle ne suffit pas à en faire un archétype à part entière, surtout que celle-ci s’arrête souvent au costume et n’influe pas vraiment sur le traitement du personnage (il y a bien des exceptions comme Tarot de Jim Balent, mais là on quitte le domaine des super-héros pour aller gaiement vers le porno).

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Lady Death, la bad girl typique des années 90.

Les archétypes secondaires

Il semble donc bien n’exister que trois grands archétypes de super-héros. Mais il existe en réalité bien plus de trois types de super-héros. En effet dire que Superman, Thor et Captain America sont des personnages identiques et interchangeables relève de l’absurdité, même si tous trois correspondent à l’archétype du paladin. Et on pourrait décliner ce raisonnement pour chacun des trois archétypes. Dans le même sens, les développements à propos des anti-héros et bad girls laisse supposer que la classification de différents types de héros pourrait être affinée, sans pour autant remettre en question lesdits archétypes.

On pourrait donc considérer qu’il existe aussi des archétypes secondaires, des modèles de personnages s’inscrivant dans le triptyque paladin/chevalier noir/everyman, mais pouvant être regroupés en sous-ensembles cohérents. Il serait impossible d’énumérer tous ces archétypes secondaires, mais on peut en citer quelques uns : le personnage mythologique (Thor, Hercules, Ares, les Atlantes et autres ressortissants de lieux légendaires…), le magicien (Dr Strange, Dr Fate…), l’espion (Black Widow…), le héros urbain (Daredevil, Luke Cage, Nightwing…), l’alien (Martian Manhunter, Silver Surfer…), le scientifique (Mr Fantastic…), le robot ou cyborg (Vision, Cyborg…).

A noter que des personnages correspondant au même archétype secondaire peuvent être rattachés à plusieurs archétypes « primaires » différents. Ainsi si Thor, Ares et Hercules (version Marvel à chaque fois) sont trois personnages mythologiques, avec ce que ça implique de solennité, puissance, pouvoirs, etc., le premier s’apparente plus au paladin, le deuxième au chevalier noir, et le troisième à l’everyman. Il n’y a donc pas de correspondance systématique entre un archétype primaire et des archétypes secondaires.

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Dr Strange le mystique, Martian Manhunter l’alien, Vision le robot.

En conclusion, le super-héros serait donc un être vêtu d’un costume ou ayant une apparence hors du commun, doté de pouvoirs ou utilisant des gadgets, qui porte un « nom de guerre » et défend activement le bien. Il se décline en trois formes essentielles (paladin, chevalier noir ou everyman) et une myriade de formes secondaires. Normalement il doit donc être possible de faire rentrer tous les super-héros dans ce modèle. Il n’est cependant pas toujours évident de mettre cette idée en pratique. J’avoue par exemple beaucoup hésiter à propos d’Iron Man (paladin aux terribles failles ? Chevalier noir plutôt soft ?). Sachant que la multiplicité des auteurs pouvant présider à la destinée d’un personnage au fil des années vient encore compliquer toute tentative de classement. On pourrait néanmoins arguer que l’appartenance d’un personnage donné à l’un des archétypes primaires constitue en grande partie l’essence de ce personnage, ce noyau dur de sa personnalité que les auteurs successifs se doivent de respecter sous peine de le trahir. Cependant, il ne faut pas oublier non plus qu’un personnage peut aussi évoluer naturellement tout en changeant radicalement en fin de compte. Voyez Cyclops, paladin élève modèle de Charles Xavier devenu chevalier noir chantre de la révolution mutante… Mais c’est un autre débat…

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Cyclops, le paladin devenu chevalier noir.

3 Responses to C’est quoi un super-héros ? Partie 2 : Les trois archétypes

  1. AllStarDK dit :

    Excellent dossier merci!

    Je pense qu’on peut quand même rajouter quelques catégories qui mixe les trois grandes par exemple Iron-Man est plus un « paladin noir » ou bien Robin un « Everywhere Paladin)

    • Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

      Merci :-) J’ai personnellement opté pour limiter le nombre d’archétype justement pour que l’exercice intellectuel ait un sens, mais évidemment avec des idéaux types aussi larges il y a toujours des cas concrets qui sont à la limite. C’est même la caractéristique de l’idéal-type wébérien qui donne une grille de lecture de la réalité mais pa sdes cases bien précises pour la classer. Et clairement il y a un brin de chevalier noir en Iron Man (même si c’est assez récent, l’alcoolisme étant une faille mais pas la marque du chevalier noir, je pense plutôt à un côté cynique, retors, qui me semble plus récent, sachant que je ne suis pas non plus un expert de toute l’histoire de tête de fer).

      Et perso je mettrai carrément Robin en everyman (contrairement à Batman il a une vraie vie hors du costume, et c’est justement un point de conflit avec son mentor). En effet l’everyman est souvent proche du paladin car son côté « ordinaire » s’accomode mal de la noirceur et de la violence inhérentes au chevalier noir qui teintent toute qa vie souvent. Et s’il n’utilise pas ses pouvoirs pour le bien il est soit un petit criminel (The Hood par exemple) ou un branleur (le comic culte Major Bummer) mais en tous cas plus vraiment un super-héros. Donc le super-héros everyman se retrouve par la force des choses proche du paladin. Au point que certains considèrent qu’il n’y a pas trois mais 2 archétyes seulement. Mais je pense que la particularité des aventures de l’everyman, et surtout la révolution qu’il a représentée en termes de narration (avec l’apparition de Spider-Man et l’essort de Marvel) suffisent à dire qu’il consitue bien un troisième archétype.

      • AllStarDK dit :

        Merci pour la réponse!
        C’est vrai qu’Everyman et Paladin peuvent paraître proche mais Everyman et Chevalier noir aussi (Daredevil par exemple), donc trois archétypes me paraissent plus correcte aussi.
        Après ce n’est vraiment qu’une question de point de vue

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