EDITO : La (demi-)pub de la discorde

Comic Talk Pub Edito

Jeffzewanderer Par

Les pubs dans les comics, c’est un peu comme la pluie pendant les vacances : personne n’aime vraiment ça mais bon, comme on n’y peut rien on s’en accommode. De tous temps les comics du Big Two Marvel et DC ont été remplis de réclames diverses. J’avoue même prendre une sorte de plaisir nostalgique pervers à revoir certaines vieilles pub dans d’anciens comics : les jeux X-Men sur Megadrive…

Mais ce mois-ci DC a brisé ce qui était un tabou depuis des années. Dans plusieurs de leurs titres, on trouve deux demi-pages de pub, côté à côte. Une image vaut mieux qu’un long descriptif :

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Double demi-page de pub dans Batman #41. Notez le décalage de hauteur entre les cases des deux demi-page d’histoire, révélateur du caractère artificiel de la coupure.

Et là c’est ma ligne dans le sable. Le point à partir duquel j’ai envie de prendre le clavier pour m’insurger. Parce qu’à partir de ce point la pub devient vraiment intrusive et nuit au plaisir de lecture. Cette limite est éminemment subjective. Peut-être que certains parmi vous trouvent qu’il n’y a pas de quoi faire un pataquès pareil. Peut-être que pour d’autres cette limite a été franchie dès la première pub entre deux pages d’histoire.

Mais si je trace la ligne dans le sable à ce point, ce n’est pas un hasard. La  page c’est, selon moi, l’unité de lecture de base en BD, le tout insécable. Les cases ne valent pas par elles-mêmes. Oui, UNE case peut-être particulièrement réussie (ou ratée), mais elle n’est pas divisible du tout qu’elle compose. Et ce tout c’est la page.

Par rapport au cinéma, l’enchaînement des pages, et surtout la séparation entre chaque page introduit une cassure bien plus nette que ce qui peut exister entre deux scènes, car cette délimitation est physique. On tourne la page. Les scènes s’enchaînent sans qu’on n’ait rien à faire. Par rapport à la prose, il n’y a pas de réel sens à parler en page lorsqu’on analyse un roman, poème, etc. Chaque édition va bouleverser la pagination. Et ne rien changer à l’œuvre.

La page serait donc l’atome du comic, de la BD en général d’ailleurs, au sens premier. L’insécable. Parce que c’est elle qui rythme la narration. Elle constitue une entité cohérente, dont la somme devient le récit, le numéro. Elle impose le rythme, par exemple avec le procédé bien connu de tous les feuilletonistes qu’est le suspens de bas de page. Car le cliffhanger auquel on est si habitués par le biais des séries mensuelles n’est qu’une variante de ce suspens de bas de page. Dans un numéro rythmé il peut y avoir plusieurs cliffhangers. Mais chacun se devra d’être en bas de page. Autre exemple, le climax, ce point d’orgue qui nous fait nous arrêter un instant pour le contempler, ce sera par exemple une splash page. Voire une double splash page. Ces moments de narrations innovants qui nous font repenser la manière d’écrire et de lire des comics comme le célèbre labyrinthe de Jim Steranko dans Nick Fury Agent Of SHIELD, c’est encore à l’échelle de la page qu’ils se déroulent.

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Jim Steranko dans ses oeuvres…

En cassant la page, l’éditeur attente donc à la narration, il trahit le travail des auteurs. Il casse leur œuvre de narration en introduisant une cassure là où elle n’a pas lieu d’être, là où elle n’a pas de sens narratif. D’où l’idée d’atteinte réelle au plaisir de lecture. Peut-être est-ce là aussi une habitude. Finalement on s’est habitué à ce que la page forme un tout et à ce qu’on  ne fasse pas si attention que ça aux pubs entres elles. Si bien que les efforts de la plupart (voire de tous ? Je n’ai pas un panel exhaustif…) des éditeurs tiers pour ne pas mettre de pub entre leurs pages passeraient presque inaperçus. Ils sont un plaisir auquel on ne fait pas vraiment attention, et ne deviennent pas un réel élément d’attraction.

Mais je reste persuadé que la délimitation physique (au sens propre) que représente la page dans l’expérience de lecture demeure un facteur déterminant. Et que pour cette raison on ne s’habituera jamais à les voir coupées par des réclames. Un élément qui viendrait appuyer cette hypothèse pourrait être que justement le tabou que DC a brisé n’en a pas toujours été un. Par la passé (durant les Golden et Silver Age notamment) la demi-page de pub sur une page de narration existait déjà. Et elle a fini par être abandonnée, alors que la présence de pubs entre les pages n’a elle jamais été aussi totalement remise en cause.

Pour en revenir aux racines du mal, précisons que cette (déplorable) initiative de DC n’aurait vocation qu’à avoir lieu en juin, sans doute pour profiter de plusieurs lancements de grosses séries (Justice League Of America de Brian Hitch, les nouvelles versions de Batman, Superman et Wonder Woman, la kyrielle de nouvelles séries comme Starfire, Robin, Black Canary…). Néanmoins d’autres articles semblent indiquer qu’il pourrait ne pas s’agir d’un coup unique. La vigilance s’impose donc, et elle semble bien en place vues les réactions suscitées par cette campagne sur les réseaux sociaux (comme quoi je ne suis pas le seul parano à m’énerver sur le sujet, ça rassure).

Enfin vous me permettrez de souligner un dernier point : la solution idéale à ce mal pourrait être de ne pas acheter les numéros comportant ces publicités offensantes. Et pourquoi pas. Mais ce serait aussi punir les créateurs d’une certaine manière, alors que ceux-ci n’ont aucun contrôle sur le phénomène. C’est notamment Greg Capullo qui a avancé cet argument pertinent. Sachant aussi que cette punition n’en est réellement une que si l’auteur touche des royalties liées au vente et pas un prix forfaitaire. Mais s’il faut se plonger dans les contrats de chaque collaborateur pour savoir comment râler efficacement, on n’est pas sortis des ronces. Alors en attendant débattons-en plutôt sur ce bel espace qu’est Internet, ce sera déjà ça.

D’accord, pas d’accord ? Les comm’ sont là pour ça !

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3 Responses to EDITO : La (demi-)pub de la discorde

  1. Je ne peux qu’être d’accord. D’autant que, dans cet exemple, les publicités produisent un effet comique involontaire et non négligeable : le lecteur peut avoir l’impression qu’elles s’affichent de manière intempestive sur la tablette des deux personnages… Si cette version de Batman ne sait même pas gérer les fenêtres pop-up, arrêter les criminels ne va pas être facile !
    Ou alors, il faut y voir une critique du système au Xème degré ? ^_^

  2. Lightsplasher dit :

    Je suis moi aussi d’accord , mais le pire dans tout ça , c’est le fait que Dan DiDio ne se rend sûrement même pas compte que dans ce cas , la pub vient carrément rompre l’immersion lors de la lecture ! J’espère que c’était juste un cas isolé…

  3. jb dit :

    Quand j’étais enfant( a long long time ago), au fin fond de ma campagne j’aimais bien les pubs des comics v.o car elles me permettaient de découvrir un pan de la culture populaire américaine par le biais de la consommation de masse. Je comprends donc très bien ton « plaisir nostalgique pervers ». Maintenant, par contre, j’avoue avoir ces pubs en horreur et des lors qu’il s’agit de DC ou de Marvel j’attends et j’achète des TPB. Ceci dit vu la qualité générale de ce qu’ils( les deux gros) produisent en ce moment mes sous vont plutôt aux « indépendants » et, du coup, plus de problèmes de pubs intrusives.
    Sinon , chapeau bas article très intéressant.

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