Eloge du réalisme dans les comics

Comics Super-héros Réalisme Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Les enfants comprennent que les vrais crabes ne chantent pas comme ceux de La Petite Sirène. Mais donnez de la fiction à un adulte, et l’adulte commence à poser des questions vraiment stupides comme « comment Superman vole ? Comment ses rayons optiques marchent ? Qui gonfle les pneus de la Batmobile ? ». C’est une histoire inventée, idiot ! Personne ne gonfle les pneus !

Grant Morrison

C’est cette citation (ici expurgée de quelques « fuck ») qui a été à l’origine d’une des récentes sorties d’Erik Larsen sur Twitter. Le créateur de Savage Dragon s’est donc lancé dans une série de tweets semblant condamner la mode du « réalisme » dans les comics. Le plus significatif est sans doute le premier :

« Quand vous commencez à demander comment Superman vole et pourquoi le pantalon de Hulk lui va encore vous devriez arrêter de lire des comics, pas commencer à en écrire »

Ce tweet est assez emblématique de la tendance à l’excès d’Erik Larsen et de sa vision personnelle des comics de super-héros, qu’il semble souvent, dans ses déclarations publiques en tous cas, vouloir réduire à des distractions enfantines (voire infantiles) à ne surtout pas prendre au sérieux. Il parlait par exemple de « fun, dopey superhero comic books » (« les comics de super-héros fun, couillons ») dans un autre tweet. Mais il serait réducteur de résumer ainsi la position d’Erik Larsen, déjà parce que d’autres tweets issus de cette même sortie sont venus nuancer ces propos, mais surtout parce que ce serait occulter nombre de points intéressants qu’il soulève.

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La citation dont tout est parti (source : quotesoncomics.com)

Seeing is believing

L’adage anglo-saxon « voir c’est croire » (qui n’a pas d’équivalent exact en français) est selon Erik Larsen lui-même un de ceux qui s’appliquent ici. Le simple fait de montrer le super-héros accomplissant un acte extraordinaire serait suffisant pour le rendre crédible, et il n’y aurait nul besoin d’une explication complémentaire. Cet argument renvoie à ce qu’on appel la « suspension de l’incrédulité » (« suspension of disbelief », NdA : pardon s’il existe un équivalent plus français consacré, je ne le connais pas n’ayant rencontré le terme qu’en anglais).

La suspension de l’incrédulité, c’est le postulat de base que doit accepter tout lecteur/spectateur d’un récit de fiction fantastique. Elle consiste à admettre que les évènements auxquels on va assister sont certes irréalistes, mais à faire fi de cette considération et à les accepter comme donnés au sein de l’univers fictif. En clair, c’est accepter qu’un homme puisse voler par ses propres moyens, oubliant le temps du récit que c’est totalement impossible. Cette suspension de l’incrédulité est indispensable pour la lecture de tout récit fantastique car sans elle l’ensemble de l’œuvre devrait être balayé d’un revers de main comme un tissu d’aberrations pures et simples.

Cependant il est habituel de ne pas demander au lecteur d’adopter la posture du gogo béat prêt à gober tout ce qu’on lui présente. Il faut en fait toujours un minimum d’explications. Car même dire « c’est magique et puis c’est tout », c’est déjà expliquer. Si Superman vole, c’est parce qu’il est d’une autre planète et que ça lui donne de pouvoir. On n’explique pas ici comment il vole, mais quand même pourquoi. Erik Larsen lui-même semblait conscient de cette nécessité, et évoquait dans ses tweets ce second point fort intéressant : la différence entre expliquer et trop expliquer (« over explain »). Citons notamment ce tweet :

« […] L’idée c’est que trop expliquer les choses les rend ennuyeuses. »

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I believe he can fly…

Réalisme et cohérence

De là, on peut à priori dire que le « réalisme » dans les comics consiste à placer le curseur entre trop grande exigence de suspension de l’incrédulité d’une part, et trop d’explication d’autre part. Au-delà de ces repères l’œuvre serait respectivement soit trop aberrante, soit trop ennuyeuse. Et le placement de ce curseur, mais aussi des « bornes » que sont suspension de l’incrédulité et explications excessives, est éminemment subjectif. Chacun déterminera pour lui-même à quel moment un récit passe de distrayant par son côté fantaisiste à agaçant par ses délires, ou d’intéressant par ses explications à ennuyeux du fait de son verbiage.

Précisons aussi une dernière chose : le réalisme ne doit pas être confondu avec la cohérence interne du récit car ce sont deux notions bien différentes. Le réalisme est une façon de raconter une histoire, un parti pris narratif qu’on peut moduler pour chaque histoire. La cohérence interne d’un récit est une exigence de base liée à la qualité même de la narration.

Dire que Superman a des super pouvoirs mais est vulnérable à la kryptonite est évidemment irréaliste dès le départ. Mais cohérent. Si par contre un jour il est vulnérable à la kryptonique, mais que le lendemain elle ne lui fait plus rien sans raison, le problème ne vient pas d’un manque de réalisme mais de cohérence interne au récit. Idem quand on pose que Magneto maîtrise le magnétisme (irréalisme) mais qu’on le voit détruire grâce à ses seuls pouvoirs des missiles dont on venait de nous dire qu’ils avaient été conçus pour résister auxdits pouvoirs justement. Le missile en plastique c’est irréaliste mais ça ne pose pas de problème, que Magneto le détruise c’est une incohérence gênante.

Le seul lien à établir entre réalisme et cohérence est que plus un récit se prétendra réaliste, même avec un postulat de départ qui ne l’est pas, plus on examinera sa cohérence interne avec soin (Magneto et ses missiles). Inversement plus le récit sera fantasque, moins on sera enclin à se poser la question (voir les personnages de cartoons qui sortent mille objets d’on ne sait où, explosent, etc…).

Ceci dit, il semble désormais intéressant de se pencher sur la façon dont les éditeurs ont placé le curseur du réalisme et les bornes de la suspension de l’incrédulité et les explications excessives au fil des années. Car une réelle mode du « réalisme » semble être apparue dans les comics de super-héros, notamment au cours de la dernière décennie (la question se pose d’ailleurs essentiellement pour ce type de récit mêlant éléments fantastiques et réalistes, pas pour les comics ne donnant que dans un de ces deux registres).

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Magneto dans ses oeuvres (et en plus il respire dans l’espace).

Le réalisme des origines

En fait le lien entre comics de super-héros et réalisme est à peu près aussi ancien que lesdits comics. En effet si Superman et Batman, pères fondateurs du genre, évoluaient dans des villes imaginaires (Metropolis et Gotham), celles-ci étaient quand même essentiellement réalistes, semblables aux villes du monde réel. Et cette observation vaut pour la plupart des héros du Golden Age. Leurs mondes étaient le reflet du notre, lui étaient semblables. Un exemple particulièrement parlant pourrait être l’implication d’un nombre impressionnant de ces héros dans la Seconde Guerre Mondiale, preuve de leur ancrage dans le monde réel. Et pourtant ils étaient bien dotés de pouvoirs extraordinaires.

Cet ancrage dans le réel est sans doute un facteur déterminant (bien que ce soit loin d’être le seul) pour établir la distinction entre récits de super-héros et récits de science-fiction ou récits fantastiques. En effet les récits entrant dans ces deux dernières catégories se déroulent en général dans des mondes bien différents de la réalité (futur lointain, monde totalement imaginaire…).

Le lien entre super-héros et réalisme s’est encore accentué avec le Silver Age, et surtout l’arrivée des héros Marvel. Ce n’est pas uniquement le fait qu’ils évoluent dans des villes réelles (New York souvent), qui n’est pas inédit, mais plus le fait que ces super-héros vont être confrontés à des problèmes du monde réel. En effet les Fantastic Four ne doivent pas seulement lutter contre Dr Doom ou le Mole Man, mais aussi payer leur loyer sous peine d’être purement et simplement expulsés de leur logement (Fantastic Four #9). Le cas Spider-Man est encore plus parlant : les tribulations dans le monde réel de Peter Parker, sympathique galérien fauché et maladroit avec les filles, sont un élément aussi essentiel à la série que les aventures fantastiques qu’il vit en tant que Spidey. Et quand Marvel comme DC se sont attaqués à des sujets comme la drogue ou le racisme, comment ne pas voir là un ancrage encore plus poussé dans la réalité ?

Stan Lee se hasarde même à expliquer certaines choses, comme le fait que le costume de la Torche Humaine ne brûle pas quand il utilise ses pouvoirs. Certes la notion d’uniformes en « molécules instables » n’est pas en elle-même réaliste, mais songer à expliquer pourquoi Johnny Storm ne finit pas tout le temps nu est symptomatique d’un souci de « réalisme », et pas seulement de cohérence interne. Finalement c’est la même chose que se demander pourquoi le pantalon de Hulk lui va encore, sauf que là on a la réponse.

Enfin deux œuvres aujourd’hui considérées comme des classiques ont constitué une étape déterminante dans l’évolution des récits de super-héros vers plus de réalisme : Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons, et Batman : Year One de Frank Miller et David Mazzucchelli.

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Les Fantastic Four expulsés de chez eux (Fantastic Four #9, 1962)

La mode du réalisme

Watchmen et Year One ont symboliquement posé les bases de ce qui deviendront les principales marques du réalisme dans les comics au début des années 2000. Le premier a poussé jusqu’à l’extrême l’analyse de l’impact des super-héros sur le monde et de la psychologie des ces individus en collant moulants. Le second a détaillé le processus de la naissance d’un super-héros, sa formation et sa transformation. On pourrait bien sûr aussi citer d’autres titres, comme le Squadron Supreme de Mark Gruenwald et ses personnages qui entreprenaient de créer une utopie, qui avait exploré l’impact des super-héros sur le monde (avant Watchmen d’ailleurs). Mais l’essentiel ici n’est pas de faire un inventaire à la Prévert de ces titres, mais plutôt de mettre en lumière les éléments qu’ils ont mis en place et qui ont été à la base de la mode du réalisme. Eléments qui sont sans doute le mieux utilisés et poussés le plus loin dans la série The Ultimates de Mark Millar et Brian Hitch.

Ce reboot à la sauce Ultimate Marvel des Avengers est, à défaut d’être le comic qui a lancé la mode du réalisme (il est d’ailleurs à priori impossible de citer un titre pouvant se vanter de cela), sans doute celui qui la symbolise le mieux. On trouve en effet dans cette série (le premier volume notamment) les trois éléments caractéristiques du traitement réaliste des super-héros au XXIème siècle.

Le premier, et sans doute le moins exploité, c’est la conséquence de l’activité super-héroïque sur la psyché des personnages. Tony Stark doit être bourré pour songer à monter dans son armure. Hank Pym craque à cause du stress et bât sa compagne. Cet élément est aussi le moins original finalement, le travail sur la psychologie des personnage étant déjà ancré dans les codes narratifs des comics depuis des décennies (d’ailleurs l’alcoolisme de Stark ou le pétage de plomb de Pym avaient déjà eu lieu dans l’univers Marvel classique).

Le deuxième c’est l’exploration du fonctionnement des pouvoirs, et de leurs conséquences. Hulk perd bien son pantalon quand il se transforme. L’armure Iron Man de Tony Stark a besoin de tout un équipage et un centre de commandement pour être lancée et fonctionner. Hawkeye est un tireur à la précision surhumaine grâce à des implants cybernétiques. Là encore chaque explication n’est pas forcément réaliste en elle-même, mais elle est quand même là.

Le troisième et peut-être le principal, c’est le traitement de la réaction du monde à l’existence des super-héros. Les Ultimates sont un programme gouvernemental, mis en place en réaction à l’apparition d’êtres dotés de super-pouvoirs. C’est finalement l’étape ultime de l’ancrage des super-héros dans le réel présent dès les origines : on essaie d’imaginer comment notre monde réagirait à la présence des super-héros et vilains.

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Ultimate Iron Man et son imposante armure

Réalisme et décompression

Au-delà de ces trois éléments, qu’on retrouvera déclinés avec plus ou moins d’intensité dans la majorité des séries de super-héros depuis les années 2000, la mode du réalisme s’est traduite d’une autre façon : par l’avènement de la narration décompressée. La décompression consiste en substance à étaler les évènements composant le récit dans le temps. Elle se traduit au niveau de la construction globale de l’intrigue, son découpage en « chapitres », et même au niveau de la narration au sein d’un numéro. Décompresser une histoire ce sera par exemple la structurer en six chapitres plutôt qu’en trois, en espaçant les diverses étapes clés. Et ce sera aussi présenter une scène en deux pages au lieu d’une, en mettant moins de bulles par case, moins de texte. Cette place accrue accordée au dessin par rapport au texte dans la narration, à l’image du cinéma, est d’ailleurs ce qui caractérisait la narration décompressée à l’origine, avant que le sens du terme évolue.

Mais décompresser une histoire c’est aussi une marque du réalisme, au sens où en étalant le récit dans le temps, on s’efforce de l’inscrire dans une temporalité plus proche de la réalité. On ne trouve plus les raccourcis parfois saisissants des anciens comics, on ne les accepte plus. L’exemple le plus caricatural pourrait être celui des histoires d’amour. Au bon vieux temps le héros pouvait rencontrer sa dulcinée à la page deux et être fou amoureux d’elle à la page quatre. Désormais une histoire d’amour doit s’inscrire dans la durée sous peine d’être considérée comme ridicule et peu vraisemblable.

Mais c’est sans doute au niveau du récit des origines des héros que ce changement a eu le plus de conséquences. On retrouve là l’héritage de Year One, au sens ou on n’accepte de moins en moins que le héros devienne subitement un justicier accompli. Le processus menant à sa transformation doit s’étaler dans le temps. Ainsi là où les origines de Spider-Man étaient pliées en un numéro dans les années 60 (Amazing Fantasy #15), celles de la version Ultimate s’étalent sur six numéros. De même entre la création de l’équipe des Ultimates, sa mise en place, et finalement leur premier combat contre Hulk, cinq numéros s’écoulent. Et on ne compte plus les « origines secrètes » des héros révélées au cours d’arcs en plusieurs numéros qui retracent son parcours initiatique (l’arc Secret Origin de Green Lantern par Geoff Johns est particulièrement emblématique par exemple).

A noter que le cinéma a adopté avec enthousiasme la décompression narrative lorsqu’il adapte les comics (ce qui n’est que justice, vu que c’est lui qui est à l’origine de ce procédé), accordant une grande place aux origines du héros dans les premiers volets des sagas. Il y a des exceptions (Blade…) mais elles confirment surtout la règle (Batman Begins, Man Of Steel, Iron Man, Fantastic Four…).

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Ultimate Peter Parker, encore loin de revêtir son costume.

Vive le réalisme !

Mais finalement, une fois qu’on a constaté que les liens entre super-héros et réalisme ont  toujours existé, et que cette tendance s’est accrue au cours de la dernière décennie, on n’a toujours pas déterminé si c’était une bonne ou une mauvaise chose. Je pense personnellement que c’est une tendance globalement positive. Ajouter une dose de réalisme dans un récit fantastique lui donne du poids, de la substance. A partir du moment où son univers n’est pas totalement fantasque, ancrer les évènements qui le composent dans la réalité fait ressortir leur dimension extraordinaire, en renforçant le contraste par rapport à ce qu’on connaît. L’incroyable est rendu crédible.

Pour en revenir à la citation de Grant Morrison, les crabes chantants et Superman ne poursuivent pas le même but. Les premiers sont là pour créer une impression de féerie, qui en effet s’accommode mal de réalisme. Le Prince Charmant rompt le sort avec un baiser d’amour sincère à une femme qu’il ne connaît même pas, et c’est très bien ainsi. Les super-héros, eux, n’ont pas vocation à être féeriques, mais plutôt épiques. D’où l’intérêt de bien faire ressortir le caractère extraordinaire de leurs actes en les plaçant dans un contexte qui nous est familier. La décompression a elle aussi ses vertus. En étalant le récit dans le temps, elle permet de mieux faire monter la tension, rendant le pic de tension encore plus intense lorsque l’action arrive, car elle est plus exceptionnelle. C’était par exemple le but de Greg Rucka sur Wolverine lorsqu’il avait décidé d’attendre le plus possible avant de montrer Logan toutes griffes dehors. Le « snikt » si banal jusque là devenait un grand moment. Et inscrire les émotions et réactions des personnages dans la durée les rend aussi plus crédibles, renforçant leur impact. Voir l’exemple des histoires d’amour : qui croit à celle qui naît en deux pages ?

Mais évidemment le réalisme n’est pas l’alpha et l’oméga des comics ; Il existe de très bonnes séries qui ne cherchent pas à jouer la carte du réalisme. Même pas besoin d’aller chercher dans le fantastique comme le génial Bone de Jeff Smith. On peut par exemple citer Wolverine & The X-Men de Jason Aaron, série loufoque, à la narration globalement dense (plus que la moyenne en tous cas) qui ne cherchait que rarement à faire entrer le monde réel dans son univers (à part la visite des inspecteurs d’académie au début, la Jean Grey School semble être dans sa bulle). Et ce genre de récit a ses qualités aussi et peut-être tout aussi bon qu’une œuvre se voulant réaliste.

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La Jean Grey School de Wolverine & The X-Men, ou le pied de nez au réalisme.

De même la décompression, si elle a ses vertus, peut aussi devenir ennuyeuse si on en abuse. Combien d’events auraient gagné à être raccourcis de deux ou trois numéros pour être plus efficaces et éviter de tourner à l’éloge du vide (Forever Evil, Secret Invasion…) ? De même il arrive qu’on referme un numéro en ayant le sentiment que l’intrigue n’a pas progressé d’un iota en vingt-deux pages. Tout est dans la mesure.

Mais surtout, pour savoir quand le réalisme devient source de lourdeur et cesse d’apporter à l’intrigue, il convient de revenir à l’idée de « trop expliquer » avancée par Erik Larsen. Là encore on se frotte à la subjectivité ? Cependant une limite quasi objective peut être posée : trop expliquer ce serait faire de l’explication d’un phénomène irréaliste la seule finalité du récit. C’est faire toute une histoire pour expliquer pourquoi le pantalon de Hulk lui va encore et vire au violet. Ce genre de débat est très amusant à avoir entre fans, mais ça ne fait pas une bonne histoire car en fait il n’y a PAS d’histoire là dedans. Alors on peut balancer ça au détour d’une réplique, bien sûr, mais pas plus. Sinon ce n’est pas tant qu’on tue la magie, c’est surtout qu’on ne raconte rien.

Par contre, quand elle devient prétexte à un récit, l’explication peut-être très bienvenue. Qui gonfle les pneus de la Batmobile M. Morrison ? Dans Batman The Animated Series il s’appelle Earl Cooper, a conçu la Batmobile, et quand sa fille est prise en otage par le Pingouin pour s’attaquer à Batman en sabotant sa voiture, ça donne l’excellent épisode « Le super mécanicien ». Comme quoi quand une explication n’est pas une fin en soi, elle peut parfaitement servir le récit.

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Earl Cooper et sa fille Marva travaillant sur la Batmobile (Batman TAS : The Mechanic).

NB : Pour les plus méticuleux, dans les comics le mécano s’appelle Harold Allnut et joue un rôle mineur mais clé dans Hush et dans Knightfall.

NB2 : Et si vous voulez un autre avis sur le sujet, je vous invite à lire le billet de Noisybear sur The Mighty Blog, inspiré par la même conversation.

5 Responses to Eloge du réalisme dans les comics

  1. Arnonaud dit :

    Pour la décompression, ce n’est pas forcément moins de textes, il suffit de voir les dialogues à la Bendis qui sont biens tout aussi verbeux que ceux du silver age mais dans un genre radicalement différent. Il ne s’agit plus de surexpliquer une situation ou ce qui est illustré, mais de rendre le plus réaliste, le plus naturel possible le dialogue.
    Personnellement, j’aime bien le réalisme dans les comics quand c’est celui, par exemple, de la série Alias de Bendis. Je trouve ça merveilleux de voir la banalité s’installer dans un univers de super héros. Pareil dans Superior Foes of Spider-Man. On a pas à savoir ce que fond les méchants une fois l’épisode fini, on s’en fout même, mais c’est quand même un régal de découvrir leur vie et de les dépeindre comme des êtres normaux, bourrés de défauts, qui pour une raison mystérieuse mettent des collants ridicules et vont éternellement braquer des banques.
    L’existence de Damage Control dans l’univers Marvel est très drôle aussi et donne du réalisme tout en restant assez crétin. Cette société qui n’existe que pour réparer les dommages fait par les super héros et vilains dans les villes est vraiment une bonne idée.
    J’aime, bien entendu, les côté les plus fantasques des super héros. Les histoires cosmiques limite abstraites de Starlin et d’autres scénaristes sont un régal, mais le réalisme chez les super héros n’est pas une mauvaise chose, ça peut vraiment être excellent. Civil War est un bel entre deux avec des répercussions réalistes d’un événement super-héroïque au début et à la fin un délire avec des prisons dans la zone négative complètement absurde en soi. Mais j’avoue que ce que je préfère dans le réalisme en comics c’est quand on confronte les super héros et vilains à la banalité de tous les jours, aux galères du quotidien, aux tranches de vie.
    Autre bel exemple de réalisme, la série Runaways de Vaughan, avec des relations entre les personnages hyper soignée pour être les plus crédibles possibles, et la dangerosité des menaces qui est palpable par la mort de certains d’entre eux, et la séquence où ils vont au super marché qui ne fait que renforcer notre identification au petit groupe.
    Bel article, et tu as bien raison de défendre le réalisme dans les comics. Ce n’est pas un problème en soi, comme d’hab’ le vrai problème est la façon de faire la chose, pas la chose en elle même (c’est la même histoire avec le fait de pouvoir ou non raconter des histoires intéressantes avec un super-héros marié).

  2. PurpleTax dit :

    Excellent article, extrêmement intéressant.

    Je rajouterai toutefois quelques écueils au réalisme et à la décompression dans les comics… et dans leurs adaptations au cinéma.

    Déjà, trop d’explications tuent l’explication. Voyez le premier film Hulk, où l’origine du titan d’émeraude était due à plusieurs facteurs improbables : ADN mutant, nanotechnologie, irradiation… Vous avez aimé ? J’ai trouvé ça lourdingue et ennuyeux. Dommage, car Ang Lee filme magnifiquement Hulk. Et la décompression prouve par contre toute sa valeur quand Hulk bondit ! Le temps consacré à un simple saut – et le réalisme de la mise en scène – rend celui-ci non seulement plus spectaculaire mais aussi plus poétique. Et fait d’autant plus regretter le temps passé à raconter une histoire boursouflée et boiteuse, pour justifier la possibilité d’un tel saut.

    Bref, aller à l’essentiel n’est pas toujours inopportun.

    Autre problème, le réalisme incohérent, ou à temps partiel – déjà évoqué dans l’article, mais je vais citer un exemple qui me tient à coeur. Je fais partie des rares fans à avoir détesté le dernier Batman de Nolan. Et encore, détester est un mot faible. Il faut quand même admettre que celui-ci est vendu comme un film de super-héros réaliste et noir… mais comporte des scènes si irréalistes qu’elles frisent le grotesque. Les policiers de la ville, ressortant d’une longue captivité dans les égouts impeccablement rasés, coiffés, uniformes repassés, qui chargent des terroristes armés de mitrailleuses lourdes avec leurs simples matraques… et qui gagnent ! Aaaarg. Ok, c’est épique. Mais l’incohérence avec le propos du film m’a pour le moins dérangé.
    Le Joker, pure incarnation du chaos dans le film précédent, permettait d’éviter cet écueil en dynamisant – et en dynamitant – le récit. Dès son apparition, s’attacher au réalisme ou à la cohérence était illusoire – et c’est tant mieux ! Bane, par contre, se montre beaucoup plus rationnel, plus réfléchi, ses motivations sont détaillées – contrairement à celles du Joker, à jamais un mystère. Et c’est là que le bât blesse : comme croire à son plan abracadabrantesque ? « Je te laisse croupir trois mois ici, je vais à Gotham, j’y fais exploser une bombe atomique, et je reviens te tuer. Ouais, je serai radioactif, donc plus fort. Hein ? Je confonds avec l’univers Marvel ? Et m… »

    A titre personnel, je préfère l’irréalisme cohérent du Joker (ou de Loki, prince de la discorde et diva reconnue) au réalisme incohérent de Bane.
    C’est un goût personnel, je le reconnais ! ^_^

    J’ai l’air de critiquer le réalisme, mais c’est surtout son mauvais dosage dans les films que je regrette. Dans les comics, j’adorais le traitement réaliste de la gestion des super-héros dans Avengers : The Initiative. Dans la même veine, la némésis d’Avengers Academy, surhomme utilisant ses pouvoirs pour… créer une entreprise et devenir riche, se révélait jubilatoire.

    Enfin, tout ça, ce n’est que mon avis ! ^_^

    • Noisybear dit :

      J’ai détesté les 3 Batman de Nolan et Inception pour les raisons que tu cites : le réalisme et la surexplication mais à temps partiel.

      Comme je hais Nolan pour avoir donné un sens à tout dans Inception. Ils sont dans des rêves p***n si un train arrive parce que l’un d’entre eux a faibli je trouve ça normal (vu le contexte). Moi ça me suffisait…

      Bref, c’est l’exemple même du problème évoqué par Morrison.

      Sinon je ne sais pas si tu as lu Batman #30 mais Nolan fait la même chose que Nolan avec la disparition de Batman sauf que d’un claquement doigt (enfin une ouverture de rideaux) il fait oublier le problème.

  3. Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

    Merci beaucoup pour vos commentaires et compliments :-)

    Cher Purple Tax : tu n’es pas le seul à ne pas être fan du dernier Batman de Nolan :-) Et comme tu le dis très justement en effet ce sont souvent des problèmes de cohérience (notamment dans la gestion du réalisme, mais pas que) qui plombent le film. alors que le Joker respectait toujours sa propre logique.

    Cher Arnonaud : Je dirais quand même que les dialogues de Bendis sont moins « verbeux » que ceux du Silver Age car si la quantité est là, ils paraissent qaund même plus naturels, alors que certains dialogues du anciens n’auraient jamais été prononcés (les inénarrables speech de vilains par exemple). Je pense que la quantité de dialogue n’est pas le seul critère de leur verbosité (en même temps je viens d’écrire un dossier de 5 pages, donc je suis partial j’avoue ;-) )
    Mais je suis quand même d’accord avec toi pour dire que la décompression ne se résume pas/plus à « moins de dialogue/plus d’image ».

    Et comme vous le dites justement tous les deux, le problème avec le réalisme vient du dosage, de l’utilisation qu’on en fait, pas du concept lui-même.

  4. Eddyvanleffe dit :

    Le réalisme dans le comics est une sorte d’aburdité en soi, qui donne au lecteur la sensation qu’on se fout moins de sa gueule qu’ailleurs. Gamin j’avais le choix entre Picsou, Pif et Strange. Les super héros de par leurs graphismes et le monde dans lequel ils étaient censé évoluer donnaient une certaine illusion de « sérieux ». Surtout qu’à l’époque la continuité ou cohérence interne ajoutée aux divers messages distillés par les auteurs concourrait à cette impression. Aujourd’hui je pense que c’est un grand qui-pro-quo. Tout ceci est fabuleux et même cette cohérence du récit craquelle de toute part dès qu’on mélange les séries entre elles. Le Batman au sein de la ligue n’est pas le même que ce lui évoluant à Gohtam contre ses ennemis urbains. DD s’accomode mal de tout le délire à la doctor strange et fait tâche à coté de Thor. Pourtant tout ceci est acceptable parce qu’on a accepté de lire des aventures dans un monde fantaisiste (au sens anglo saxon du terme) qui tire son extrème richesse de ce coté fait de bric et de broc. Ce qui importe aujourd’hui c’est les qualités intrinséques des runs qui se succèdent comme tout un tas de parenthèses que l’on pioche au gré de nos désirs de lecteurs. Car ça aussi c’est fascinant: On trouve de tout dans le comics et cela malgré les collants et les chiens qui volent.
    La recherche du réalisme est une sorte de piège où certains perfectionnistes se perdent parfois quand ils sont finalement confrontés à leurs contradictions. Les X-men ont sans doute eu les scénarios les plus ambitieusement réalistes qui soient en mainstream (Dieu créé, l’homme détruit, la loi de sfichage des mutants, le programme sentinelle, la montée du racisme très en phase avec notre époque malheureusement) et pourtant ça ne les empèche pas de frayer chez les shi’ars. D’ailleurs le réalisme, les scénaristes semblent de plus en plus vouloir se moucher dedans. Quelles sont les sagas actuelles qui sont les plus plébicités par les fans actuellement chez Marvel? all new x-men et ses Xmen transfuges du passé et Superior spider-man et son échange d’esprit. les idées de départ sont très connes quand même et pourtant ça marche à merveille.

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