Fables #150 / Hawkeye #22 : La bonne fin ?

Fables 150 Hawkeye 22 comic talk

Jeffzewanderer Par

Cet été a vu la fin de deux monuments modernes des comics. Ok, c’est peut-être un peu exagéré, mais il est indéniables que Fables par Bill Willingham (et de nombreux artistes dont le plus présent fut Mark Buckingham) et Hawkeye par Matt Fraction et David Aja (ainsi qu’Annie Wu pour les parties dédiées à Kate Bishop) furent des séries spéciales.

La première de ces séries représente un des plus gros succès de Vertigo depuis la sainte trinité Hellblazer/Preacher/Sandman, et a connu un retentissement commercial extraordinaire bien au-delà de ce à quoi le label de DC est habitué. Déjà elle a duré 150 numéros, un exploit en soi à notre époque. Elle a donné lieu à un jeu vidéo (The Wolf Among Us), un autre fait marquant pour un comic dont la seule incarnation est en version papier. Et on ne m’ôtera pas de l’idée qu’elle a plus ou moins inspiré la prémisse de la série TV Once Upon A Time.

L’écho d’Hawkeye a certes été moindre, mais cette série a immédiatement bénéficié d’un plébiscite par les fans et a, je le pense, influencé largement la ligne éditoriale de Marvel. Son succès a en effet lancé la mode des « petites séries », moins mises en avant que les Avengers, X-Men ou autres Spider-Man. Ces titres ont un aspect plus arty, avec des expérimentations visuelles et narratives, des partis pris assumés par les auteurs, qui semblent avoir les mains plus libres. On peut citer dans ce registre Iron Fist The Living Weapon (Kaare Andrews), Elektra (W. Haden Blackman et Mike Del Mundo), Moon Knight (écrit successivement par Warren Ellis, Brian Wood et Cullen Bunn) ou plus récemment Spider-Gwen (Jason Latour et Robbi Rodriguez), Winter Soldier (Ales Kot et Marco Rudy), Black Widow (Nathan Edmondson et Phil Noto) ou encore Silver Surfer (Dan Slott et Mike Allred).

Ce n’est cependant pas du retentissement  respectif de ces séries qu’il va être question ici, mais plutôt de leur fin. Car elles représentent chacune une manière pour un auteur de mettre un point final à SON œuvre.

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Hawkeye : la fin sans bruit

Hawkeye a donc duré 22 numéros et bien plus longtemps qu’elle aurait dû en théorie à cause de retards qui sont allés crescendo à mesure que ladite fin approchait. Et une fois ce 22ème et dernier numéro arrivé, mis à part un nombre de pages supérieur à la normale, rien de spécial n’a été prévu. Matt Fraction et David Aja se sont contentés de terminer leur histoire, comme on finit un story arc avant de passer au suivant. L’intrigue en cours est résolue, on a même droit à une petite ouverture possible sur une suite. Pas de fin d’une époque, pas de bouleversement à venir du statu quo. Même pas vraiment de grand aboutissement d’un voyage complexe pour tel ou tel personnage. Clint Barton et Kate Bishop sortent de la série à peu près dans le même état qu’au début, à quelques ecchymoses près.

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Fables : l’apothéose en règle

A l’inverse Fables ne s’est pas contenté de mettre les petits plats dans les grands, elle les a posés sur un table de banquet, a loué un château et invité tout le gratin. En effet narrativement comme éditorialement la série Vertigo a sorti le grand jeu. Déjà le 150ème et dernier numéro est aussi le 22ème tradepaperback de la saga. Littéralement. Le single de 22 pages a laissé sa place à un tpb de plus de 100. Rien que cela est inédit. Et en plus c’est un who’s who de l’industrie des comics qui a été invité à apporter sa petite contribution.

Scénaristiquement ça aurait pu être moins spectaculaire, Bill Willingham et Mark Buckingham se « bornant » eux aussi à finir leur histoire par un dernier twist autour du conflit à venir entre Snow White et sa sœur Rose Red. Il s’agit d’une fin somme toute classique (dans la droite ligne des cycles précédent, jusqu’au petit côté deus ex machina qui nuisait un peu au plaisir de lecture ces dernier temps) même si, et c’est déjà une différence notable avec Hawkeye, l’univers du titre s’en trouve bouleversé et pas seulement à cause des sorts de Red et Snow. Une suite eut été envisageable, mais le statu quo s’en serait trouvé changé radicalement.

Néanmoins la vraie grande différence se trouve ailleurs, dans toutes ces vignettes décrivant la « dernière histoire » d’à peu près tous les personnages majeurs de la saga. C’est ce contenu « additionnel » (et finalement majoritaire) qui donne sa saveur à cet ultime volume, qui le rend vraiment spécial. Car ce n’est pas qu’à l’histoire en cours que Bill Willingham met fin, c’est bien à tout son univers. Il achève de dire tout ce qu’il a à dire sur le sujet et le fait clairement savoir.

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La bonne fin ?

Au final d’où viennent ces différences ? Et pour aller plus loin quelle serait donc la meilleure manière de terminer son histoire ? Il est assez aisé de trouver la réponse à la première question. Malgré la dimension éminemment personnelle de leur travail et l’empreinte artistique laissée par le trio Fraction/Aja/Wu sur Hawkeye, le personnage n’est pas qu’à eux. Ni même son univers. On savait qu’il y aurait de nouveaux comics Hawkeye, qui ne seraient pas les mêmes, mais seraient quand même. D’ailleurs le relaunch de la série, par Jeff Lemire et Ramon Perez avait même commencé avant la sortie d’Hawkeye #22 (très en retard). Un relaunch qui jouait un peu sur le même tableau arty qui plus est. Mais même sans ce relaunch, on peut se douter que Marvel n’aurait pas laissé passer un final trop définitif. Seuls quelques rares auteurs ont eu droit à ce privilège. On pensera en premier lieu à Peter David après ses années de bons et loyaux services sur Hulk, qui put conter la dernière histoire du géant de jade. Mais dès le mois suivant tout ce que ladite histoire pouvait avoir de définitif avait été oublié. Car on savait qu’il y aurait toujours un Hulk, comme on savait bien qu’Hawkeye survivrait à la fin du run de Matt Fraction, pour marquant qu’il fut.

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En revanche on savait tout autant que Fables ne survivrait probablement pas à la fin du travail de Bill Willingham. Ce n’est pas l’esprit Vertigo. Cette œuvre n’appartenait qu’à lui, même s’il a prêté son jouet à d’autres par le biais de séries dérivées (Fairest notamment). Ce n’était donc pas qu’un run qui se terminait, mais bien tout un univers qui prenait fin. Il était donc logique qu’il y ait plus de choses à dire au moment de tirer le rideau. Et que l’auteur ait été plus libre de mettre les points sur les « i » et les barres aux « t » avec son point final. Pour autant Il aurait pu décider de laisser la porte ouverte à une suite, à un retour, ou plus précisément de le faire explicitement (une suite ou un retour le temps d’une histoire étant toujours possible, comme Brother Lono de Brian Azzarello et Eduardo Risso l’a prouvé dans la cas de 100 Bullets, pourtant là aussi fini et bien fini). Il ne l’a pas fait. C’est son choix, et il n’appartenait pour le coup qu’à lui.

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Et c’est là la seule réponse qu’on peut apporter à la seconde question, celle de la « bonne » manière de finir une série, ou même un run. Pour finir une histoire il faut en résoudre l’intrigue de manière complète et naturelle. C’est-à-dire ne pas laisser de zones d’ombres (au sens « éléments non traités », pas au sens de « mystère »), sauf à les garder en réserve pour les développer plus tard (et donc ne pas « finir » au sens strict). Et il faut que cette résolution soit la conséquence logique des éléments posés tout au long de l’intrigue : point de deus ex machina, de résolution qui surgit de nulle part avec l’arrivée impromptue et à la dernière minute d’un élément débloquant tout. Une histoire est une mécanique de précision, pareille à une horloge, et sa résolution en est le « tic tac » satisfaisant une fois que tous les rouages sont en place et oeuvrent de concert.

Mais finir une série, un run marquant (donc un minimum long), c’est plus que cela. Il faut bien sûr finir son histoire en cours, sinon on vire dans l’autocongratulation, pour ne pas dire l’onanisme littéraire (et c’est parfois le cas pour certaines fins d’ère). Mais finalement c’est aussi un peu s’auto congratuler justement. Ou plus exactement c’est permettre à l’auteur de transparaître brièvement derrière ses personnages et d’adresser un ultime salut à ce public qu’il quitte et qui le perd. C’est le comédien qui salue la foule, sortant de son rôle le temps de recueillir les louanges qu’il mérite. Louanges que le public aura souvent à cœur de lui offrir. Quant à savoir si ce salut doit être discret ou pas, il n’y a pas de « bonne » ou « mauvaise » réponse. A l’auteur de choisir, son seul réel devoir étant de finir son histoire. Libre à lui de tirer sa révérence comme il l’entend.

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En tant que membre du public j’apprécie une petite révérence, un peu de pompe et de cérémonie, comme j’apprécie que les musiciens à la fin d’un concert remontent sur la scène pour nous dire à quel point la salle était géniale, voire pour nous rejouer un dernier petit morceau. Mais ce n’est pas un dû. C’est affaire de préférence personnelle. J’aurais aimé un petit quelque chose de spécial à la fin d’Hawkeye, et ce sont les multiples vignettes après la fin de Fables #150 qui m’ont fait adorer ce volume. Mais ça ne veut pas dire qu’une de ces séries fut « bien » finie, et l’autre « mal ». Et surtout le plus important fut que les deux histoires soient elles « bien » finies.

4 Responses to Fables #150 / Hawkeye #22 : La bonne fin ?

  1. pas de spoilers, une analyse simple mais sympathique. Et une petite larme pour la phrase finale et la fin de Fables.

    Je publie jamais mais vous lis souvent. Comictalk est très bien

  2. gg_tidus dit :

    Merci pour l’analyse c’est toujours aussi sympa de vous lire. Je n’ai pas encore lu les deux derniers tomes de fables j’attends l’édition d’urban comics mais j’ai hate de connaitre la fin. Sinon concernant hawkeye j’ai bien aimé le run de M. Fraction (j’ai pas lu beaucoup de chose et le peu ne m’avait pas trop plu mais la ca fourmille d’idées et les dessins et la mise en page de D. Aja ajoute un plus indéniable). Continuez comme cela et bravo

    • Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

      Merci beaucoup. Le run de Jeff Lemire et Ramon Perez n’est pas mal non plus, je ne peux que vous conseiller d’y jeter un oeil, ne serait-ce que pour les dessins.

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