House Of X / Powers Of X, la review (et l’analyse en bonus)

Comic Talk House Of X Powers Of X review critique

Jeffzewanderer Par

A là recherche du temps perdu. Voilà comment on pourrait intituler la saga éditoriale des X-Men depuis la fin de leur âge d’or (les années 80-90-début 2000 où mettre un X sur une couverture garantissait un spot dans le top 5 des ventes). Un cycle éternel alternant révolutions (les New X-Men de Grant Morrison, Wolverine & The X-Men de Jason Aaron), retours au sources (Astonishing X-Men de Joss Whedon, X-Men Gold de Marc Guggenheim) et expérimentations plus ou moins inspirées (X-Men Legacy de Mike Carey pour le plus, All-New/Uncanny X-Men de Brian Bendis pour le moins).

La dernière étape en date, avec l’arrivée de Jonathan Hickman à la tête de la ligne s’inscrit clairement parmi les tentatives de révolutions, le scénariste semblant fermement décidé à nous montrer les joyeux mutants de Marvel sous un jour inédit. Et avec son diptyque de séries imbriquées House Of X/Powers Of X, il réussit.

Just look at what we have made – Magneto

On pourrait résumer le pitch de ce renouveau des X-Men en une phrase : les mutants décident de tous s’unir pour fonder leur propre société, en marge de celle des humains, sur l’île mutante Krakoa. A ce stade, il est difficile de ne pas faire un parallèle avec la séquence débutée par Utopia, pendant le run de Matt Fraction, où les X-Men fondait leur petit état nation sur une île artificielle au large de la Californie. Sauf que Jonathan Hickman voit les choses en mille fois plus grandes en termes de construction d’univers. Union d’absolument tous les mutants, nouveau langage, nouvelles normes sociales, nouvelles applications des pouvoirs des mutants, enjeux politiques exploré beaucoup plus minutieusement… L’auteur transforme les X-Men en un récit de pure science-fiction, créant un monde qui n’a finalement plus qu’un lointain rapport avec le notre. Ce processus de construction d’univers particulièrement ambitieux est l’objet principal du diptyque House/Powers Of X, et justifie leur existence en guise de prélude aux nouvelles séries qui vont se dérouler dans ledit univers.

Tout aussi intéressante est la manière dont Hickman se positionne comme le proverbial nain sur les épaules de géants. Comprenez que s’il tente de créer quelque chose d’inédit, il le fait sur des bases historiques qu’il est fascinant de voir réinterprétées de la sorte. A ce titre, le twist scénaristique autour du personnage de Moira McTaggart, introduit dans House Of X #2 est particulièrement remarquable. Le personnage est ainsi totalement réinventé, et cette trouvaille permet de mettre en perspective toute l’histoire des X-Men, jusqu’à aboutir à House/Powers Of X, qui se présente ainsi comme une évolution logique, un aboutissement. Comme tout retcon de cette envergure, on peut a priori trouver deux ou trois accrocs si on se remémore tous les anciens numéros, mais globalement la chose est extrêmement bien gérée.

La gestion d’un récit à temporalité multiple (dans Powers Of X, où on se balade entre le passé de Xavier/Moira/Magneto, le présent d’House Of X, et deux futurs plus ou moins lointains) ajoute enfin une bonne dose profondeur à l’ensemble. Comme souvent avec Hickman, il faut accepter de ne pas comprendre où l’auteur veut en venir pendant un bon moment, pour finalement voir les fils du récit se démêler à la fin. Ça peut être un peu frustrant par moment (surtout si on lit la chose à mesure) mais déjà ça passe beaucoup mieux si on lit tout d’un coup, et surtout la résolution arrive dans tous les cas suffisamment vite pour justement éviter la frustration. Et quelle résolution… L’auteur n’avait pas aussi bien mis les points sur les « i » et les barres sur les « t » depuis un moment, tout en ouvrant de belles possibilités narratives. Et c’est vachement bien dessiné en plus, dans un style moderne et sobre qui sied parfaitement au récit, merci R. B. Silva et Pepe Larraz.

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Is what we have perfect ? No. What is ? But it’s a start… and a good one. – Professor X

Malgré  tous les éléments positifs mentionnés plus haut, ce serait mentir de dire que Jonathan Hickman réalise un sans faute. Le premier point noir, mais qui est finalement plutôt gris, est le manque global d’action. Les douze numéros composant les deux séries présentent quand même très souvent de longues scènes de dialogues, et les quelques scènes d’action ne sont pas non plus mémorables (à une près dans House Of X #4, qui a quand même un peu de gueule). C’est un « faux défaut » car il est en fait inhérent à l’exercice de construction d’univers auquel se livre le scénariste dans ce qui est clairement un gigantesque avant-propos plus qu’une œuvre qui se suffit à elle-même.

On pourra en revanche être un peu plus réservé sur le fait que les personnalités des personnages (surtout telles que résultant des années de continuité) son clairement sacrifiées sur l’autel du scénario. Comprenez par là que tout le récit qu’Hickman s’apprête à narrer repose sur le postulat de la construction d’une société mutante guidée par le trio Xavier/Magneto/Moira. Si les motivations de ces trois personnages sont bien creusées et exposées (notamment pourquoi Xavier, chantre de la coexistence pacifique humains-mutants, se lance dans ce projet isolationniste), il n’en va pas de même pour tous les autres. Parfois la question en se pose pas, mais d’autre fois on se demande comment tel et tel personnages peuvent accepter de s’asseoir à la même table, destinée des mutants ou pas. Quelques mots d’explications eussent ainsi été bienvenus. Mal nécessaire pour lancer un récit ambitieux sans trop alourdir le prologue ? Sans doute. Futurs axes scénaristiques quand le bel édifice se craquellera (parce que ça va FORCEMENT mal tourner, sinon on va s’ennuyer…) ? On l’espère. Mais en attendant, ça manque un peu.

On pourra aussi nourrir quelques réserves sur l’écriture typiquement Hickmanienne des dialogues. Comprenez par là que tous les personnages parlent un peu de la même façon (sauf Wolverine assez étonnamment, qui reste la badass bourru auquel on est habitués), dans un registre très hiératique, solennel, voire un brin ampoulé. Souvent ces belles phrases ne manquent pas de cachet, mais ça peut parfois s’avérer un peu lourd à force. Et surtout, à titre personnel, je n’ai pu m’empêcher plusieurs fois de me faire la réflexion que c’est bien joli, mais personne ne parlerait comme ça. D’un autre côté, il faut aussi reconnaître que cette écriture donne un cachet unique aux séries, de la même façon que les infographies, et autres passages en prose, autres manifestations typiques de la plume Hickmanienne.

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Do you want to know the real difference between them and us ?

Enfin, le dernier point qui mérite d’être évoqué n’est pas tant une critique qu’une réflexion nourrie par un constat : le nouveau paradigme des comics X-Men est une subversion totale de tout ce que la série représentait.

Il est communément admis qu’au cœur des séries X-Men se trouve une métaphore pour toutes les formes d’oppression. Stan Lee, co-créateur des joyeux mutants, a lui-même confirmé que la série avait été inspirée par le mouvement des droits civiques. Comment d’ailleurs ne pas établir un parallèle entre la lutte idéologique opposant Charles Xavier et Magneto et celle qui opposa Martin Luther King et Malcolm X ? L’un prônait la coexistence pacifique entre deux groupes, l’autre le renversement du rapport de domination entre ces deux mêmes groupes… Au-delà de cette inspiration avouée, la métaphore pouvait être déclinée pour tous les cas où un groupe perçu comme « différent » était opprimé à cause de cette différence.

Mais au-delà de l’opposition de départ au cœur de la métaphore, il y a avait un autre message : celui que l’opprimé et l’oppresseur n’était en fait pas fondamentalement différents. Que l’humanité n’était pas qu’une question de génétique, pour en revenir à l’opposition originale dans les comics (pour les autres métaphores, filez mutatis mutandis). « Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourrons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ? » faisait dire Shakespeare à Shylock dans Le Marchand de Venise ; et de Stan Lee à Marc Guggenheim en passant par Chris Claremont, Scott Lobdell, Grant Morrison ou Joss Whedon, tous semblaient souhaiter mettre ces mêmes mots dans la bouche de Charles Xavier. Tous mais pas Jonathan Hickman.

Le scénariste base en effet tout son récit sur l’idée que mutants et humains SONT fondamentalement différents. D’où la création non pas d’un simple refuge pour les mutants mais d’une nouvelle société, de nouveaux codes, d’un nouvel ordre. Les mutants font plus qu’assumer leur différence comme cela avait pu être le cas lors du run d’Ed Brubaker et Matt Fraction (lors de leur installation à San Francisco), car à l’époque l’idée de ne pas avoir honte de ce qu’ils étaient avait pour seule finalité de crier qu’ils n’étaient pas moins qu’humains. Là, ce n’est même pas seulement le fait qu’ils revendiquent qu’ils sont plus, c’est qu’ils affirment qu’ils ne sont pas humains.

Adieu donc le message d’égalité qui caractérisait les comics X-Men. Plusieurs explications paraissent possibles. La première, la plus simple et donc la plus plausible (merci le rasoir d’Occam) est la fascination de Jonathan Hickman pour la science-fiction, son « genre de référence », et à travers cela le post-humanisme ou trans-humanisme plutôt que l’humanisme. Il est en effet typique de la SF d’imaginer des sociétés/concepts dépassant l’humain, en général pour mieux servir de métaphore pour l’humanité justement. Ici ce sont les mutants qui sont cette alternative à l’humanité, et on peut supposer qu’une fois la saga achevée on pourra cherche la métaphore susmentionnée.

Une autre explication, peut-être un peu plus capillo-tractée, ou plutôt faussement évidente, serait que ce comic est le produit d’une société (US en particulier, mais le constat vaut pour le monde entier) de plus en plus fracturée, où le lien social se délite et où les communautarismes de tous poils prennent de plus en plus d’importance. Adieu la « naïveté » d’une coexistence pacifique et de l’avènement de l’acceptation et de l’unité, bonjour la nécessité de dominer pour ne pas être exterminé et une tolérance qui se limite à ne pas vouloir exterminer « à tout hasard » ce qui ne représente pas un danger immédiat. La métaphore parait donc plausible, mais le problème si on l’admet c’est qu’on voit mal comment le message qui en résulte pourrait être ce que le scénariste (et surtout son éditeur, et derrière lui le géant Disney) pourraient vouloir diffuser. L’abandon d’un idéal d’unité en faveur de rapports de force plus ou moins agressifs ayant pour seule vocation la protection d’un groupe donné semble un  propos un peu trop radical pour être celui des héros d’un récit grand public, même dans un monde aussi bouleversé et désabusé que le notre en 2019.

Quoi qu’il en soit, ce nouveau paradigme mutant est un changement total de direction pour les séries X, et il sera intéressant de voir jusqu’où les auteurs pousseront ses implications.

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One Response to House Of X / Powers Of X, la review (et l’analyse en bonus)

  1. Mister O dit :

    J’ai exactement la même opinion sur cette nouvelle révolution mutante. Certes, le récit de Jonathan Hickman est très intéressant. Néanmoins, l’auteur remet en question toute la continuité du titre et de cette communauté. Je vois ce run qui commence ( et qui devrait durer au moins 3 ans) plus comme une expérimentation sur l’évolution du statut post-humain qu’un reflet de notre société actuelle fracturée à bien des égards…A mon humble avis, on ne pourra vraiment se faire une véritable opinion sur cette nouvelle ligne éditoriale après au moins 6 mois.