Hydra Cap est-il Worthy ?

Hydra Cap Worthy Comic Talk

Jeffzewanderer Par

ATTENTION SPOILERS : Cet article contient tous les spoilers relatifs à SECRET EMPIRE (surtout le numéro du FCBD) et la fin de la série THE UNWORTHY THOR. Lisez donc en toute connaissance de cause.

(Image de couverture piquée à Screenrant.com, rendons à César…)

Dernier event en date, et dernier avant un  moment si on en croit Marvel (mais oui…), Secret Empire est arrivé en surfant sur un vague de polémiques. Il y a le vilain, Captain America loyal à Hydra (donc aux nazis l’organisation étant leur allié dans la version Marvel de la Seconde Guerre Mondiale). Puis Magneto et Scarlet Witch (respectivement un juif et une gitane) eux aussi apparemment alliés des amateurs de poulpes gammés. Et enfin une communication maladroite (comme le fait d’insister sur la différence entre Hydra et les nazis au lieu de s’en tenir à « lisez et vous verrez bien que les gentils gagneront à la fin », pour finir par en arriver là quand même).

Bref, il y avait là de quoi tester l’adage selon lequel il n’y a pas de mauvaise pub (et les ventes tendraient plutôt à confirmer que le cynisme a de beaux jours devant lui). Mais en bon hypeman, le plutôt discret Nick Spencer a en sus de tout cela lâché une jolie petite bombe le jour du Free Comic Book Day, dans le numéro consacré à Secret Empire. Attention spoilers : on y voit Captain America, plus Hydra que jamais, botter le train des héros assemblés pour l’arrêter, et surtout, une fois victorieux, marcher au milieu des décombres et des corps pour ramasser Mjolnir et le brandir triomphalement. Le tout avec une narration bien dramatique insistant sur le fait qu’à ce moment les vilains victorieux étaient « worthy ». Dignes. Comme si ça ne suffisait pas, Nick Spencer et Marvel ont bien insisté sur le fait que la séquence était bien réelle, et que Cap était bien loyal à Hydra. Outrage dans 5, 4, 3, 2, 1…

Sauf qu’il existe une explication très simple et pas du tout scandaleuse à cette séquence, que je me propose de vous livrer dans cet article (quitte à ce qu’on le ressorte dans quelques mois si je me suis royalement fourré le doigt dans l’œil, mais ce n’est qu’à ce prix qu’on peut espérer pouvoir sortir un délicieux « je vous l’avais bien dit »…).

Hydra Cap Worthy Comic Talk

Whosoever holds this hammer, if he be worthy

La clé de compréhension de cette séquence se trouve dans une déclaration de Nick Spencer, qui a mentionné le lien entre son travail et celui de Jason Aaron dans Thor autour de la notion de « worthy » (cf. l’article en lien plus haut). Mais encore ? Petit rappel historique pour commencer.

Dans la mythologie Marvel classique, seul celui qui est « worthy » peut lever Mjolnir, et ainsi se voir conférer les pouvoirs de Thor. Si la condition est moins exclusive qu’on pourrait le croire (n’est-ce pas Beta Ray Bill, Eric Masterson, Wonder Woman, Superman… ?), elle permet quand même de marquer l’appartenance à une élite, une catégorie de héros quatre étoiles qu’on ne peut que respecter et admirer. Cette aura de la qualité de « worthy » a d’ailleurs été reprise dans l’univers cinématographique Marvel. En effet, dans Avengers 2, lors de la scène où tous les héros (hors Thor) essaient en vain de lever Mjolnir, seul Captain America, le parangon de vertu, parvient à le faire frémir. Plus tard dans le film, le fait que Vision soulève le marteau sans effort convainc nos héros de l’honorabilité du nouvel arrivant.

C’est de cette idée que Jason Aaron est parti dans Original Sin. Au cours de cet event Nick Fury murmure une phrase à l’oreille de Thor, et voici celui-ci incapable de soulever son marteau. Unworthy. Un nouveau statut qui s’accompagne d’une lente descente aux enfers pour le héros littéralement déchu. C’est assez peu prononcé dans les autres comics où il apparaît (Avengers de Jonathan Hickman notamment) mais flagrant dans les titres écrits par Jason Aaron lui-même. Il touche le fond dans la récente mini série The Unworthy Thor, ivre du soir au matin et du matin au soir, s’apitoyant sur sa noblesse et son marteau perdus entre deux bagarres.

Mais le grand apport de cette mini série, outre la rédemption (et la coupe de cheveux) offerte au fils d’Odin, c’est la révélation de ce que Nick Fury lui a murmuré pour le rendre Unworthy. Péché passé révélé ? Chantage ? Rien de tout cela. Juste trois petits mots…

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Gorr was right

Gorr avait raison. Gorr c’est le premier vilain introduit par Aaron lors de son premier arc sur la série Thor. Un alien dont la famille est morte et qui en tient les dieux pour responsables. Il s’est donc lancé dans une croisade meurtrière pour éradiquer tous les êtres divins, quels qu’ils soient. Et si Thor a réussi à l’arrêter, il n’en a pas moins été ébranlé par les arguments du vilain, et surtout par ses griefs contre lui et ses pairs. C’est donc un fils d’Odin en plein doute qui a affronté Nick Fury, se demandant si les Dieux ne faisaient pas plus de mal qu’autre chose aux mortels, même en prétendant veiller sur eux.

Il n’en fallait pas plus au borgne le plus redoutable de l’univers Marvel pour s’engouffre dans cette faille et confirmer les pires craintes du héros : oui, Gorr a raison, les Dieux sont la source des maux des mortels. Aucun n’est digne, Thor pas plus que les autres. Et le marteau tomba, comme son porteur. La révélation a un tel poids car Fury, en tant que « man on the wall » et possesseur des secrets du Watcher qu’il a abattu (c’est le thème de l’event), est entouré d’une sorte d’aura qui fait de lui une « source » on ne peut plus fiable. Sauf que…

Sauf que malgré le statut exceptionnel de Nick Fury, son affirmation est on ne peut plus subjective. On ne parle pas d’un évènement que Gorr aurait prédit et qui se serait réalisé. Ni de quoi que ce soit d’autre qui serait objectivement constatable. Il ne s’agit que d’un jugement de valeur, auquel Fury affirme souscrire, ce qui convainc Thor qu’il est exact. Une affirmation même pas sincère, de l’aveu même de Fury à la fin de la mini The Unworthy Thor. Il n’a dit cela que pour vaincre Thor lors de leur combat, et n’en pense pas un mot. Pire, il est rongé par le remord d’avoir fait tomber celui qu’il estime être le plus digne de tous.

Ainsi, si la stratégie de Fury a fonctionné, si Thor est tombé à cause d’un murmure, c’est uniquement parce qu’il y a cru. C’est parce qu’il s’est lui-même persuadé qu’il était « unworthy » qu’il l’est devenu et n’a plus pu soulever son fidèle Mjolnir. Le murmure de Fury n’a été qu’un déclencheur.

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No God is worthy…

On passe donc d’une conception objective de la valeur, dont Mjolnir serait le révélateur, à une conception purement subjective : est « unworthy » celui qui croit l’être. Et donc, a contrario, est « worthy » celui qui est intimement convaincu de l’être. Or qui est plus persuadé d’être « worthy », d’agir pour le bien, que Captain America, surtout endoctriné par Hydra.

Le personnage a toujours fait montre d’une force de caractère extraordinaire (bref a toujours été une tête de mule) et la version Hydra conserve cette caractéristique. Il n’a en revanche plus sa tendance à se remettre en question, et croit plus aveuglément que jamais en l’idéologie qu’il défend. On pourrait aussi dire que Cap a toujours cru aveuglément et envers et contre tout en l’idéologie qu’il défend, au rêve (et pas aux institutions ou à l’autorité, la différence est essentielle). Sauf que quand le rêve est noble, on ne peut que le soutenir, se dire qu’il a raison d’y croire, et le dénouement de l’histoire nous le confirme.

Quoi qu’il en soit, on peut prendre pour acquis que Captain Hydramerica est intimement persuadé d’agir pour le bien du monde. Bref d’être « worthy ». Dès lors il n’y a rien d’étonnant à le voir parvenir à soulever Mjolnir. Ça ne signifie en rien que ses actions sont bonnes. Ce n’est pas une validation de ses actes, ni par le scénariste dans la « vraie vie », ni même par le marteau dans la logique interne à l’histoire. Tout comme le fait que Thor ne puisse plus soulever son marteau n’était pas une confirmation de son statut d’« unworthy »  (il n’avait rien fait pour mériter d’être déchu au départ, et la boisson et les bagarres ne sont venues qu’après). C’est en fait la révélation que la conception objective qu’on avait du fait d’être « worthy » a toujours été fausse, et que cette qualité est purement subjective : est worthy celui qui croit l’être.

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Syndrome Excalibur et prophétie auto-réalisatrice

Mjonir n’est donc pas l’Epée dans la pierre qui révèle l’élu (oui, ce n’est pas Excalibur dans la légende arthurienne, mais ça sonnait mieux pour le titre), mais ça seul le lecteur le sait. Et c’est là que l’idée du duo Aaron/Spencer ouvre des perspectives narratives intéressantes. Le lecteur a pu comprendre que Mjolnir fonctionne « à la méthode Coué », comme une prophétie auto-réalisatrice (c’est parce qu’on pense que le résultat va se produire qu’il se produit en effet), mais les personnages sont toujours persuadés que le marteau est un révélateur. Certains accepteront peut-être son « choix » de ce fait, et se rallieront à Hydra malgré leurs doutes. Même ceux qui refuseront de l’accepter seront persuadés de lutter contre une force supérieure, contre le destin lui-même. Il y a là de quoi ébranler les âmes les mieux trempées, un thème abordé dans le fameux numéro du FCBD où le narrateur anonyme insiste sur le fait que les héros croyaient au plus profond de leur âme que le fait de se battre pour la justice leur donnerait un avantage. Ainsi, quand ils tombent malgré tout, et voient leur ennemi brandir ce qu’ils perçoivent être comme le symbole de cette justice, la défaite n’en est que plus cruelle.

Le cas de Thor lui-même est encore plus intéressant. On l’a vu se battre aux côtés de Captain Hydramerica, sans hacking (comme pour Vision) ou contrôle mental (Scarlet Witch). Et à en croire la conclusion de The Unworthy Thor, il ne semble pas avoir saisi toutes les implications du murmure de Fury par rapport au « fonctionnement » de Mjolnir. C’est d’ailleurs logique, car si c’était le cas, il serait à nouveau en mesure de soulever son marteau. Mais il reste persuadé de son indignité, qu’il mesure par rapport à un mètre étalon. Si ni lui, ni aucun Dieu (comme il révèle le penser dans son monologue final), n’est « worthy », c’est qu’être « worthy » à un sens. Comment, dès lors, ne pas être tenté de se ranger aux côtés de celui qui paraît worthy en réussissant ce à quoi il n’est pas parvenu. En ce sens le plus divin des héros Marvel est aussi le plus humain.

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Ecce Homo

Car l’esprit humain s’accommode mal du relativisme moral absolu. Et surtout, nos sociétés ne peuvent fonctionner qu’avec un accord sur un ensemble de valeurs fondamentales. Admettre que bien et mal n’ont aucun sens objectif, et dépendent de la subjectivité de chacun, c’est la porte ouverte à la guerre de tous contre tous qu’Hobbes (Thomas, pas le tigre de Calvin) craignait. Il serait, en théorie, possible de parvenir à fonctionner en créant un compromis artificiel, valable du seul fait de son efficacité (si ça permet de ne pas s’entretuer ça marche). Sauf que nous ne sommes pas des machines dépourvues de la moindre passion. Même le pire cynique, ou le plus rationnel d’entre nous, a des sentiments. Des raisons que la raison ne connaît pas. Pour « objectivement » démontrable que soit la validité ou l’invalidité de telle ou telle position philosophique, il y a aussi une part de croyance dans le fait qu’elle aussi juste ou injuste. Ne pas s’entretuer n’est pas qu’un comportement rationnel en vue de permettre la survie de l’espèce.

D’ailleurs, mettre en lumière le fait que Mjolnir n’est qu’un bête outil et pas un révélateur de dignité, pour mieux nous rassurer quant au fait qu’un vilain ne peut pas être présenté comme worthy dans les séries qui nous sont chères, n’est-ce pas justement chercher la preuve que le Bien a toujours un sens ? C’est refuser le fait que Bien et Mal ne seraient définis que par notre subjectivité.

Cette dichotomie entre subjectivité et objectivité est en tous cas une piste narrative intéressante, qui pourrait donner ses lettres de noblesse à un Secret Empire pas forcément très bien engagé. C’est à tout le moins une piste de réflexion qui pourrait nourrir bien des analyses à l’avenir. Par exemple : et si, dans le film, Vision ne levait Mjolnir que parce que, ne connaissant pas la prophétie, il ne s’est pas convaincu de son indignité potentielle et ne s’est donc pas inconsciemment empêché de le lever ? Il pourrait aussi être intéressant de voir, si le vrai mécanisme de fonctionnement de Mjolnir était révélé aux héros, combien reverraient leur position sur la valeur de son porteur ? Ou encore de se demander comment on se convainc qu’on est worthy même quand on connaît le « truc »… Car même se croire worthy, n’est-ce pas adhérer à une conception qu’on croit objective de ce que signifie ce qualificatif ? Messieurs Spencer et Aaron, vous avez quatre heures.

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4 Responses to Hydra Cap est-il Worthy ?

  1. Mister O dit :

    Super article !! Très intéressant de voir la portée que peut avoir un simple mot. Mais au delà de cela, mjolnir est traité par Jason Aaron comme une entité vivante qui décide de lui même qui est digne de le soulever. Se pourrait il que mjolnir ait son mot à dire sur le potentiel de dignité des personnes qui souhaitent le soulever ?

    • Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

      Ça pourrait jouer en effet, et du coup on aurait la polémique la plus marrante depuis longtemps : Mjolnir est-il facho ? (suivi de : les griffes de Wolverine sont-elles vegan ? :-) A voir comment tout ça tournera.

  2. Eddy Vanleffe dit :

    super article, très argumenté et très passionné…
    mais si tu as raison, je ne suis pas sûr d’adorer le concept du « Mais non, c’est pas qu’il sn’est pas digne, c’est qu’il CROIT qu’il n’est pas digne… »
    c’est pas ingénieux comme plot, c’est comment justifier n’importe quoi comme on veut…
    je veux dire, ça n’a rien à voir avec des plot twist qui nous font comprendre que tout est prévu depuis longtemps,
    non ça ne me branche pas comme histoire…

  3. Zelphur4 dit :

    Ta un avis pour Secret Empire ?