Jean-Michel Ferragatti (L’Histoire des Super-Héros), l’interview

Histoire des super-héros J-M Ferragatti

Jeffzewanderer Par

Auteur de la chronique hebdomadaire French Collection sur le site Comic Box, Jean-Michel Ferragatti fait partie des historiens avertis des comics. Il a ainsi écrit L’Histoire des Super-Héros, chez Neofelis Editions, retraçant l’arrivée des super-héros dans nos contrées. Une histoire qui commence bien avant l’ère mythique des publications Lug. L’auteur a aimablement accepté de répondre à nos questions pour mieux nous parler de son ouvrage et surtout partager sa science de notre passion.

Histoire des super-héros J-M Ferragatti

Bonjour Jean-Michel. Pour commencer une question un peu bateau : pouvez-vous nous présenter votre ouvrage ? Et nous dire ce qui vous a donné envie de l’écrire ?

Bonjour et merci de m’accueillir sur Comic Talk. L’Histoire des Super-Héros est un livre qui présente chronologiquement les apparitions de super-héros américains en langue française de 1939 à 1961, c’est-à-dire de la première apparition de Superman en France au début de Flash [Barry Allen].

Le livre présente à la fois l’histoire des personnages, mais aussi de leurs créateurs et des maisons d’éditions qui les ont publiées aux Etats-Unis comme en France. Enfin, il essaye de mettre en perspective ces apparitions avec le contexte de l’époque et les mentalités.

L’Histoire des Super-Héros est le résultat d’un important retravaille des 81 premières chroniques de la rubrique French Collection que j’ai écrite pour le site internet de Comic Box (www.comicbox.com).

Mon objectif était d’y présenter les premières apparitions des super-héros américains avant 1969, ce qui est considéré par beaucoup comme la véritable arrivée des super-héros en France avec la publication de Fantask des éditions Lug.

Mais en réalité il y a eu énormément de super-héros de publiés dans ce que je considère comme le véritable âge d’or des comics en France entre 1939 et 1961.

C’est donc de faire découvrir cette période méconnue aux fans de comics qui m’a conduit à écrire d’abord un fanzine nommé Continuum puis French Collection et enfin L’Histoire des Super-Héros chez Neofelis Editions.

On parle volontiers du Golden Age, Silver Age, Bronze Age etc… aux USA, pensez-vous qu’on puisse aussi délimiter des grandes « ères » pour la publication des comics de super-héros en France ? Et si oui quelles seraient-elles ?

En ce qui me concerne, je pense que le Golden Age en France commence avec l’apparition de Superman en 1939 et s’arrête avec la publication de Flash [Barry Allen] en 1961.

Après, la fin de la période est un peu floue car certaines séries qui ressortent très clairement du silver age américain sont apparues avant cette date. Mais nous parlons de quelques « anomalies » peu importantes.

Pour le Silver Age, c’est un peu plus compliqué mais la logique veut qu’on le date de 1962 avec la publication de Flash [Barry Allen] et les séries qui ont suivies.

Pour le bronze je pense que c’est encore plus compliqué.

Mais cette approche purement historique sera sans doute rejeté par les lecteurs qui pensent que l’âge d’or des comics en France c’est la période Lug.

Tout est donc une question de point de vue du lecteur.

Histoire des super-héros J-M Ferragatti

Qui sont selon vous les grandes figures de l’édition des comics de super-héros en France ? Quels furent leurs rôles ?

Alors concernant ce que je nomme l’âge d’or il s’agit très clairement d’Ettore Carrozo de ce qui deviendra la Sagédition et de son gendre et successeur Bernard Trout ainsi que Cino Del Duca le créateur des Editions Mondiales qui deviendra un énorme empire de presse en France et en Italie.

Pour ce qui pourrait être considéré comme l’âge d’argent il y a bien sur les Editions Lug avec Claude Vistel, la fille d’Auguste Vistel l’un des co-créateurs de l’éditeur avec Marcel Navarro et les Editions Arédit créées par Emile Keirsbilck.

Enfin, il y eu aussi Bernadette Rattier qui créa les Editions Aventures & Voyages et publia à ses débuts des super-héros puis par la suite surtout Conan le Barbare !

Carrozo & Del Duca utilisèrent leurs relations avec l’Italie pour importer les histoires de super-héros qui fleurissaient déjà chez nos cousins transalpins et lancèrent le genre en France au sein de leurs journaux illustrés.

Après, le paysage a été dominé par des acteurs étrangers avec Sémic qui rachète Lug puis l’arrivée de Panini. Il ne faut cependant pas oublier des acteurs français comme Glénat, Delcourt et maintenant Urban.

Est-il exact qu’il y a eu des « modes » en matière de traduction, des grandes périodes ? Je pense notamment à la francisation systématique des noms, qui a peut-être un peu reculé aujourd’hui… Mais aussi francisation du langage avec un Wolverine qui s’exclamait « mazette » en découvrant Tornade…

Je ne sais pas si nous pouvons parler de mode mais c’est certain qu’il y a eu plusieurs phases au regard notamment à mon sens du contexte général et du niveau de connaissance des lecteurs.

Au départ, non seulement les noms américains n’étaient pas gardés car quasiment aucun lecteurs ne parlaient anglais mais en plus les noms ont été fortement modifié.

Superman s’appelle ainsi au début Marc l’hercule moderne ou Yordi. Masked Marvel est rebaptisé L’homme prodige et Batman Le masque rouge.

Les raisons de certaines de ces traductions sont arrivées jusqu’à nous et se trouve dans le livre. Mais de manière générale les éditeurs essayent d’être compréhensibles par les lecteurs.

Après il y a eu la période Lug & Artima ou les noms étaient changés car même si le lectorat était devenu plus ouvert une trop grande identification aux Etats-Unis pouvait poser problème. Nous avons alors deux tendances qui se côtoient avec à la fois Iron Man mais aussi L’araignée plutôt que Spider-Man dans Strange.

Pour le style de traduction en dehors des noms, il s’agit tout simplement des tendances de traduction de l’époque. Mais il faut avoir en tête que les éditeurs étaient très souvent attaqués par des institutions de morales sur la piètre qualité des séries. Maintenir un niveau de langage considéré comme soutenu était une des réponses apportées à ce problème.

Enfin, il faut savoir que les maisons d’éditions utilisaient très souvent des professeurs pour effectuer les traditions. Le style des publications était donc corrélés avec celui de l’éducation nationale qui par ailleurs les critiquait !

La censure a-t-elle joué un rôle à ce niveau ?

Indirectement en effet car comme je l’ai indiqué une trop grande identification à a production américaine pouvait poser des problèmes au sein d’une commission de censure dominée par les groupes de presse catholiques et communistes qui chacun pour leur raisons propres rejetaient notamment ce qui provenait des USA.

Qu’est ce qui a votre préférence ? Le « tout français » ou une sorte d’hybridation ?

J’ai pour ma part été biberonné à la production Lug avec des Serval & Diablo tout en m’interrogeant à l’époque pourquoi Strange Girl (et pas Marvel Girl) avait le prénom de mon père alors que c’était une fille ! [NdJeff : Jean-Michel fait ici référence à Jean Grey, des X-Men]

Je pense que le tout français est assez peu inspiré. Qui va traduire Iron Man par L’homme de fer ? A l’inverse avoir un Œil de Faucon à la place d’un Hawkeye me paraît intéressant. En même temps, je suis toujours surpris du nombre de lecteur de mon âge (45 ans) qui parle très peu ou pas du tout l’anglais.

Un tout anglais me paraît compliqué même si cela s’améliore pour la nouvelle génération.

Donc, je dirais qu’une sorte d’hybridation « naturelle » me paraît inévitable.

Histoire des super-héros J-M Ferragatti

Pensez-vous que l’histoire de la publication des super-héros en France se confonde presque avec l’histoire de la publication des comics en général (hors super-héros donc) en France ? N’y aurait-il pas une dissociation encore plus présente aujourd’hui avec l’arrivée massive d’œuvre non-super-héroïques ? Ou est-ce une simple impression ?

Pas tout à fait. Il y a d’abord toutes les bandes-dessinées de Disney qui apparaissent en France avant les super-héros ainsi que tous les comic strips classiques qui sont précurseurs et par la suite contemporain. Il y a aussi toute une partie des publications d’aventures comme The Phantom & Flash Gordon qui sont fortement publiés en France par notamment Les Editions des Remparts.

Il y a ensuite eu l’aventure de nombreux éditeurs d’œuvres plus underground ou adulte avec notamment USA Magazine des Editions USA.

Après, il est vrai qu’il est peut-être plus facile actuellement d’associé la bande-dessinée américaine à une production de qualité de manière générale et moins aux super-héros du fait d’une production labélisée « indépendants ».

Et qu’en est-il du parallèle avec l’autre forme très connue de BD US, le comics trip, qui semble avoir une histoire bien différente en France ?

Comme je le disais, le comic strips est précurseur et contemporain des comics en France. Mais il a toujours été vu par beaucoup d’intellectuel des années soixante comme une forme plus respectables du 9e art.

Il faut aussi comprendre que le support de publication d’un comic strip est plus complexe qu’un comic. Après la disparition des journaux illustrés au début des années cinquante, le comic strip a été publié en France dans des albums cartonnés ce qui a très clairement continué d’avoir un effet positif sur son statut.

Il y a également eu plus précocement des journaux d’études sur les comic strips et donc un statut plus « intellectuel » autour de ce support.

Diriez-vous qu’il existe déjà une histoire du « french comic » ? Ou qu’on n’en est encore qu’aux prémisses ?

Tout d’abord je n’aime pas trop le terme « french comic ». Appelle t’on French Comic un Mighty Thor d’Olivier Coipel ou un Batman de Jean-Jacques Dzialowki ?

Lorsque tu manges une pizza en France c’est une French Pizza ?

Donc, à mon sens il n’y a pas lieu de faire de distinction entre le French Comic et le comic. Il n’y a que des bons comics et des moins bons.

Je porte moi aussi un projet de comic avec uniquement des artistes français et je ne le pense pas comme un French Comic mais comme un comic qui pourrait avoir du succès ailleurs qu’en France.

Des artistes comme Elsa Chartier, Jean-Marc Lofficier & Chris Malgrain sont des artistes de comics. Qu’ils soient français importe peu.

Que pensez-vous des récentes « exportations » de french comic comme Bad Ass ou The Infinite Loop ?

Encore une fois, je ne pense pas qu’il s’agisse « d’exportations ». Si le produit est bon il est normal qu’il puisse toucher un public large y compris aux USA.

Histoire des super-héros J-M Ferragatti

Comment voyez-vous l’avenir des super-héros en France ? Des comics en général ?

Je pense que le dessin est une forme de communication universelle et que les lecteurs ont toujours eu besoin de s’identifier à des figures fortes.

D’Hercule à Robin Hood en passant par Arsène Lupin & Sherlock Holmes et maintenant Superman ou Spirou & Fantasio ce besoin aura toujours besoin de s’exprimer.

Les personnages de comics sont devenus tellement iconiques dans le monde qu’il me paraît peu probable qu’ils disparaissent mais ils s’adapteront comme ils l’ont toujours fait.

Sir Arthur Conan Doyle serait sans doute surpris (et aussi peiné) de voir la série Sherlock de nos jours.

Les héros sont éternels même si certains peuvent être en sommeil pendant des longues périodes. Qui aurait imaginés que Le Nyctalope de Jean de la Hire revienne à la mode ?

Encore merci de m’avoir reçu dans Comic Talk avec des questions je dois le dire très originales.

Tous nos remerciements à Jean-Michel pour ses réponses et surtout pour sa gentillesse et sa patience face aux multiples retards qu’à connu cette interview.

Propos recueillis par Jeffzewanderer

2 Responses to Jean-Michel Ferragatti (L’Histoire des Super-Héros), l’interview

  1. DoctorVin's dit :

    Merci pour cet (très) intéressante Interview!

  2. DoctorVin's dit :

    Cette*

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