Joker, la critique

JOKER film critique review COMIC TALK

Jeffzewanderer Par

CRITIQUE GARANTIE 100% SANS SPOILER

(en même temps, même avec de la bonne volonté je ne vois pas quoi spoiler… Il devient le Joker ?)

Jack Nicholson, Heath Ledger, Jared Leto, autant d’interprètes de talent (et Jared Leto) qui se sont frotté au rôle du Joker sur grand écran. Aujourd’hui c’est au tour de Joaquin Phoenix de s’y coller, sous la houlette de Todd Phillips, pour le sobrement intitulé Joker. Auréolé d’un prestigieux Lion d’Or, salué par la critique et le public avec juste ce qu’il faut de controverse, le long métrage semble d’ors et déjà promis au statut de classique. Mais est-ce mérité ?

Could you introduce me as Joker ?

Autant balancer directement le pavé dans la marre : non. Joker n’est un grand film, et même pas un très bon film. La performance d’acteur de Joaquin Phoenix, si elle est indéniablement correcte, est tout de même loin d’être légendaire. Il est littéralement omniprésent, présent dans absolument toutes les scènes du film. C’est un parti pris qui aurait pu être intéressant, mais semble au final un peu nombriliste. Mais le vrai hic, c’est qu’en fait Phoenix n’incarne presque jamais le Joker.

Il est Arthur Fleck, individu à la vie sordide, pas foncièrement antipathique mais pas non plus particulièrement attachant (on y reviendra). Clown au rabais, vivant chez une mère presque sénile dont il s’occupe, solitaire, triste, souffrant de maux psychiatriques (jamais clairement identifiés) et d’un étrange handicap lui faisant pousser des éclats de rire incontrôlables et souvent inopportuns, triste, mal (voire pas du tout) inséré socialement, Fleck est un malheureux qui va craquer face à un monde cruel qui semble s’acharner sur lui. Mais Fleck n’est pas le Joker, et la transformation prend tout le film. Le dernier acte nous laisse entrapercevoir une performance intéressante le temps de quelques brèves séquences (souvent en musique), mais même une fois grimé, Fleck n’est encore que Fleck, comme le laisse transparaître sa dernière grande tirade. Bref, pour un film intitulé Joker, il est paradoxal que ce soit celui où le personnage apparaît finalement le moins. Surtout que Fleck est, lui, loin d’être fascinant.

On ne peut même pas se rattraper en se focalisant sur les autres personnages tant ils sont peu présents. De Niro fait le métier en présentateur de talk show. Zazie Beets est vraiment là pour pas grand-chose. Et je vous mets au défi de retenir un seul autre personnage (et non, le descriptions comme « le nain qui… » ou « le gros qui… » ça ne compte pas).

Mais c’est loin d’être le seul (ou le plus grave) problème du film. Son principal défaut est son manque criant d’originalité.

JOKER film critique review COMIC TALK

My life is a comedy.

Original par rapport aux autres films de comics, surtout les productions Marvel certes très souvent plaisantes mais aussi formatées, Joker l’est indéniablement, comme Logan en son temps. Il a des allures de film d’auteur, et une très belle photographie (à la louable sobriété). Mais si on lui enlève cette étiquette de « film de comics », on se rend finalement compte que cette descente aux enfers d’un malheureux (presque) ordinaire est extraordinairement convenue. Pas un cliché ne nous est épargné : maladie mentale, brimades, oedipe malsain avec la mère, quête du père absent, difficultés relationnelles surtout avec les femmes… On croirait le portrait psychiatrique du psychopathe de la semaine dans un épisode d’Esprits Criminels. Alors oui, ça tient la route, mais que c’est banal…

Autre problème du film : il est confronté au choix cornélien de toute histoire ayant un vilain comme protagoniste principal et surtout aucun héros en face : comment accrocher le spectateur (dont on se dit raisonnablement qu’il ne va pas se passionner pour les mésaventures d’un parfait salopard) ? Les deux grandes écoles sont : a) rendre le vilain moins vilain pour faire naître, sinon de la sympathie, du moins un peu d’empathie, et b) le confronter à pire que lui. Joker opte, avec sagesse, pour la seconde option (qui aurait voulu voir un Joker édulcoré ?). Mais il se prend les pieds dans le tapis pour l’exécution. Le « pire que lui » ce sera le monde, la société, le système. Et Todd Phillips de dépeindre une dystopie pseudo contemporaine avec la subtilité d’un tractopelle dans un champ de pâquerettes. Là encore c’est la foire au clichés : grève des éboueurs pour faire littéralement crouler une Gotham décadente sous les immondices, collègues de travail antipathiques, violence omniprésente de petites frappes mais aussi de soi-disant « bons citoyens » qui ne valent pas mieux que les voyous, mépris des riches qui laissent tomber leur sentences morales depuis leur tour d’ivoire, humour qui se résume à de cruelles moqueries… Rien ne nous est épargné et on verse souvent dans l’exagération (qui ressort d’autant plus avec le cumul). Ajoutez à cela que le propos social sur l’arrogance des riches et la haine qu’ils suscitent en retour ne fait absolument pas « sincère » au sens où il ne s’insère jamais vraiment dans le reste du film, et ressemble plutôt à une manière facile (racoleuse ?) pour ce dernier de capitaliser sur le sentiment bien réel de malaise de nos société actuelles pour mettre en place son ambiance à moindre effort.

JOKER film critique review COMIC TALK

Put on a happy face.

Enfin, et en sus des défauts susmentionnés, Joker commet le pire pêché pour une œuvre d’art : il est ennuyeux. La lente descente aux enfers d’Arthur Fleck n’est au final qu’un enchaînement rébarbatif de brimades et d’échecs mis en scène sans réel génie. Et le climax ne vient même pas rattraper cela, malgré quelques plans inspirés, comme mentionné plus haut. Joaquin Phoenix essaie bien quelques gimmicks, notamment en termes de gestuelle, mais ne fascine jamais vraiment. Il est bon, sans plus.

Le film est tellement préoccupé par le fait de ne pas rendre son personnage principal sympathique, ne pas avoir l’air d’excuser ses futurs crimes, qu’il ne prend aucun risque. Il veut dépeindre un homme écrasé par le système (avec une référence aux Temps Modernes de Chaplin aussi peu subtile que le reste) mais le fait à coups de codes ressassés mille fois. Alors oui, le grief de quelques critiques selon lequel le long métrage serait trop complaisant avec les déséquilibrés qui finissent tueurs de masses est totalement infondé. Il n’y a aucune complaisance, tant mieux. Ni condamnation, ok. Ni quoi que ce soit qui pourrait passer pour une intention de l’auteur, et c’est ça qui manque. Bref ça ne sent même pas vraiment le souffre. Le film est même très prudent sur la misère sexuelle de Fleck, voulant ajouter ce cliché aux autres dans le parcours du parfait petit psychopathe, mais sans aller jusqu’au bout pour ne pas se voir accuser de mettre en scène un harceleur/violeur. Et il prend même la peine d’insister lourdement sur le fait que le harcèlement c’est très mal dans une autre scène, comme pour mieux se dédouaner. Même la violence est très sage (ça saigne un peu quoi…). L’ajout de séquences hallucinées n’est enfin qu’une porte ouverte de plus enfoncée même pas avec fracas, et finalement très peu exploité.

Plus globalement, on n’a droit à aucun réel rebondissement, aucune surprise, tout est prévisible de bout en bout. Mais on n’a pas non plus le sentiment d’inévitabilité d’une tragédie grecque. C’est juste convenu, attendu. Même les moments de fan service ne font pas mouche (les velléités de stand-up d’Arthur ne sont pas sans rappeler The Killing Joke, une scène rappelle un passage de The Dark Knight, et il y a une grosse référence aux comics bien plus explicite sur la fin).

JOKER film critique review COMIC TALK

Bref, Joker se voulait audacieux, culte, terrain de jeu pour une performance à Oscar, il est au final convenu au point de devenir ennuyeux, et se repose exclusivement sur le nom de son héros pour passer pour ce qu’il voudrait être. Renommez le « The Clown » et vous avez un long métrage oubliable qui se serait noyé dans la masse des sorties.

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