Pourquoi les super-héros s’affrontent-il ?

Superman Spider-Man Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Superman vs Batman. Captain America vs Iron Man et plus globalement les Avengers séparés en deux camps dans Civil War. Psylocke, Angel et Storm aux côtés d’Apocalypse pour affronter les X-Men de Cyclops, Jean Grey, Beast et Nightcrawler. Le moins qu’on puisse dire c’est que cette année ce n’est pas vraiment une ambiance de franche camaraderie qui règne parmi les superhéros au cinéma. Mais pourquoi tant de haine ? Pourquoi ces alliés d’habitude indéfectibles s’affrontent-ils tous ?

Voir les superhéros se taper dessus entre eux n’est pas vraiment une chose nouvelle pour les lecteurs de comics. Il est même devenu un running gag de faire remarquer que les team-ups entre héros se font presque tous selon la règle du « 1- se battre à cause d’un malentendu 2- réaliser l’erreur 3- s’associer contre la vraie menace ». Le fait que ce soit nouveau sur grand écran n’est pas en soi déterminant. Cette nouveauté n’est due qu’au fait que pour faire s’affronter deux super-héros (ou plus) il faut d’abord commencer par les établir préalablement dans l’esprit du public, sinon on perd tout l’impact. Et ce préalable prend du temps (un film chacun au moins).  Mais il semble plus intéressant de plutôt chercher à savoir d’où vient cet impact de l’affrontement de deux héros, que ce soit pour les comics comme pour les films et autres formes d’animation.

Merci à la Malicieuse Muse Bienveillante qui m’a suggéré cette idée d’article et à Laurent de Central Comics pour m’avoir fourni le premier argument développé ici.

Le star power

Ce n’est pas le nom d’une nouvelle forme d’énergie cosmique mais plutôt la raison la plus évidente et surtout la plus bassement mercantile qui pousse les héros à s’affronter. Parce que coller le nom de deux stars sur une couverture/affiche c’est un peu la garantie d’appâter le chaland et de l’inciter à se séparer de ses deniers durement acquis. Le fait est que ce sont les héros qu’on admire et surtout dont on retient le nom, qu’on reconnaît. Les vilains peuvent fasciner quand on est déjà passionné(e), mais de prime abord c’est du héros qu’on se souvient. On lit Spider-Man, Superman ou Batman, pas Dr Octopus, Brainiac ou Two-Face. Ce sont les films des premiers qu’on vient voir.

Plus globalement les vilains sont clairement moins connus que les héros, ne serait-ce que parce qu’ils passent et que le héros reste. On a par exemple vu trois films de Batman sous l’égide de Christopher Nolan, mais un seul avec Ra’s Al Ghul, Joker ou Bane à chaque fois. Pas étonnant donc que ce soit du gentil qu’on se souvienne. Sans parler de la difficulté de créer et mettre en scène des vilains marquants. Chaque héros n’en a tout au plus qu’un ou deux qui puissent rivaliser avec lui en termes de notoriété. Spider-Man et Batman font figure d’exception avec leur rogue gallery pléthorique en termes de qualité. Ce constat est déclinable à l’envie pour toutes les franchises et tous les media, sachant que sur papier le sentiment du « héros qui reste et vilains qui passent » est encore exacerbé vu que le vilains tournent encore plus que sur grand écran, où on a plus facilement tendance à réutiliser les grands noms de la méchanceté (on attends en effet toujours un film X-Men sans Magneto par exemple).

Sans parler du fait que si les héros partagent le même univers, ils officient par principe chacun de leur côté. Les réunir est donc en soi un évènement, encore plus au cinéma où la notion d’univers partagée est encore récente. Il n’est dès lors pas étonnant de voir les noms de héros réunis en haut de l’affiche, pour des crossovers dont leurs auteurs espèrent à chaque fois qu’ils leur permettront de faire chauffer la planche à billet. Mais si cette idée est valable, elle peut tout autant justifier des collaborations entre héros que des affrontements. Alors pourquoi la seconde possibilité est-elle populaire ?

Superman Spider-Man Comic Talk

L’esprit de compétition

L’être humain semble fasciné par les compétitions. Les gros évènements sportifs font ainsi en général partie des meilleures audiences TV, et on adore chercher à savoir qui est le meilleur : Messi ou  Maradona ? Les Chicago Bulls de 95-96 ou les Golden State Warriors de 20015-2016 ? Manny Pacquiao ou Floyd Mayweather ? Foreman ou Ali ?… On pourrait multiplier les exemples à l’envie. La fascination pour le triomphe lors d’un affrontement semble donc venir des tréfonds de l’âme humaine, et a été développée par des millénaires de civilisation intensive, des jeux du cirque ou olympiques de l’antiquité jusqu’aux avatars moderne de ces compétitions, en passant bien sûr pas les épisodes guerriers. Elle se décline aussi en matière de fiction, et notamment de comics super-héroïques. D’ailleurs 90% voire 99% des récits de ce style consistent en substance à voir le gentil affronter le vilain, la plupart du temps physiquement. On enrobe l’affrontement dans un scénario pour en faire plus qu’une simple compétition, mais le plaisir de voir le héros prouver sa supériorité par rapport au vilain est bien réel.

Cette tendance atavique à chercher à savoir qui est le numéro un suffirait en elle-même à justifier la passion pour les affrontements de super-héros. Savoir quel héros botterait le derrière de quel héros fait d’ailleurs partie des passe-temps préférés des fanboys et fangirls, pas mal de chaînes youtube et autre débats étant consacrés à ces question (superpower beatdown, et même l’antique rubrique Last Man Standing dans le défunt magazine Wizard, qui fut un temps la référence en matière d’info comics). Mais cette passion est sans doute attisée par deux autres facteurs : la rareté et surtout l’incertitude.

Thor Superman Comic Talk

Rareté parce que par définition tous les héros sont des gentils, ils poursuivent donc plus ou moins un objectif commun, et on en voit donc pas pourquoi ils se retrouveraient opposés. Ce n’est pas l’ordre naturel des choses, donc forcément, quand ça arrive, ça étonne, ça interpelle. Comme un team-up, c’est aussi en soi un évènement. Incertitude parce que dans tout comic on sait que (sauf exception rarissime), c’est le gentil qui va gagner contre le vilain. Ce n’est pas comme au sport, dont on évoque souvent la glorieuse incertitude parce que justement chaque camp a autant de chance de l’emporter. Ici le sort de l’affrontement est littéralement écrit à l’avance (sauf exceptions rarissimes là encore, comme la mort de Jason Todd, laissée au hasard du résultat d’un vote téléphonique des lecteurs). On sait que le vilain va être défait, seule importe la manière et les dégâts éventuels qu’il peut causer avant l’inéluctable. Même s’il semble l’emporter (Norman Osborn pendant Dark Reign par exemple), ça ne peut être qu’une victoire temporaire. Mais quand deux héros s’affrontent, déterminer un vainqueur est bien moins évident, puisque les deux ont en théorie le bon droit pour eux. Evidemment là aussi le résultat est écrit, dépend du scénario. Même dans le cas de l’event Marvel vs DC où les fans votaient pour le résultat de certains duel, sachant qu’il fallait quand même arriver à un résultat final paritaire pour des raisons scénaristiques. Ce résultat peut aussi consister en un match nul dans le cas fréquent de l’affrontement-méprise avant un team-up. Mais il demeure dans tous les cas moins évident que celui du combat héros/vilain, du moins quand l’histoire est bien écrite, puisqu’il pourrait être légitime que chaque protagoniste l’emporte. Ce qui nous amène au dernier point de cette réflexion.

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Le remède au manichéisme

Les meilleurs méchants sont souvent ceux qu’on pourrait qualifier de héros déchus. Cette règle n’est pas absolue, et on peut aussi aimer un monstre absolu pour ce qu’il a de fascinant et d’impressionnant (Darkseid par exemple, le Joker ou Red Skull à échelle plus humaine). Mais en général le méchant qui fascine le plus est celui pour lequel on va pouvoir ressentir de l’empathie. Celui dont on ne pourra cautionner la vilenie, mais qu’on pourra comprendre : Magneto le zélote qui veut protéger son peuple à tout prix, Dr Doom le tyrant brillant dont le règne a quand même apporté sécurité et prospérité à sa nation, Ultron la créature reniée par son créateur, Loki le mal aimé parmi les Dieux qui ne l’ont jamais accepté, Lex Luthor le Prométhée qui se méfie du Dieu Superman, Sinestro le despote qui ne voulait qu’instaurer l’Ordre… On notera au passage que si elle n’est pas l’apanage de Marvel (loin de là), cette tendance à créer des vilains qui sont avant tout des êtres déchus mais pas forcément totalement mauvais est plus prononcée chez la Maison des Idées.

Les récits les plus intéressants sont donc souvent ceux dans lesquels l’adversaire du héros n’est pas le mal incarné. Faire s’affronter des héros, c’est pousser cette idée jusqu’au bout. C’est faire s’affronter non pas le Bien et le Mal, mais deux conceptions (à priori légitimes) du Bien. Parce que justement, si on est tous pour le Bien globalement, celui-ci n’est pas toujours évident à discerner. Ainsi les meilleures histoires opposant les héros, celles qui nous font rêver, sont celles qui utilisent ce ressort avec le plus de finesse. Citons par exemple Civil War, qui posait des questions aussi judicieuses que poussées sur la place des super-héros dans le monde, la nécessité de les contrôler face à celle de protéger leurs libertés individuelles… Superman vs Batman ne s’est d’ailleurs pas privé de reprendre ce thème. Là où Civil War était brillant, c’était en faisant que les arguments de chaque camp paraissaient recevables. Et quand l’un tombait dans l’extrémisme, semblait se compromettre au-delà de ce que la morale permettrait de tolérer (Iron Man avec sa prison secrète et son équipe de super-villains), l’autre camp trébuchait aussi, rappelant que même la posture la plus noble (celle de Captain America) pouvait aboutir à de déplorables excès (la dévastation causée par les batailles de cette guerre). Un tel récit n’aurait pas été possible en opposant un gentil et un vilain, les motivations réelles de ce dernier étant forcément inavouables (sinon ce ne serait pas un vilain, par définition).

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Cependant, si l’affrontement de héros est souvent la promesse d’un récit exempt de tout manichéisme, cette promesse n’est pas toujours tenue. Ce fut par exemple le cas pour l’affrontement entre Avengers et X-Men dans l’event du même nom. Ça partait plutôt bien avec des mutants aux abois, obsédés par leur survie, auxquels les Avengers faisaient un procès d’intention. Les choses se gâtaient quand les X-Men, emmenés par les Phoenix Five tout-puissants, commençaient à se prendre pour des Dieux, redressant les torts et remodelant le monde. Mais comme ils restaient bienveillants, que leurs actions étaient objectivement nobles et semblaient désintéressées, le récit restait intéressant, nous amenant à nous demander si le pouvoir corrompait forcément, et si là encore les Avengers ne faisaient pas là encore un procès d’intention aux X-Men. Malheureusement, la réponse à ces questions arrivait de manière aussi peu subtile que décevante : en dévastant le Wakanda, les Phoenix Five perdaient toute légitimité et ne pouvaient être qualifiés autrement que de vilains. Avengers et X-Men s’alliaient d’ailleurs pour les vaincre, sans réellement résoudre les questions engendrées par le conflit.

Avengers vs X-Men Comic Talk

Il n’en reste pas moins que faire s’affronter deux héros offre des possibilités scénaristique inédites, permettant de remettre en question la certitude habituellement absolue qu’on a que ce que le héros fait est forcément Bon. Cela permet d’explorer des recoins insoupçonnés de la psychologie des personnages, de les mettre dans des situations qu’ils ne pourront résoudre de la manière habituelle.

Ainsi, entre recette marketing imparable, goût primaire pour la compétition et réel ressort scénaristique, les raisons de voir les héros se battre entre eux ne manquent pas. Ainsi, que ce soit sur les écrans ou dans les comics, on ne devrait pas manquer de voir encore nos personnages favoris échanger les mandales. Réjouissons-nous aussi quand même de les voir régulièrement affronter de vrais vilains, mes luttes intestines entre gentils pouvant lasser à la longue. N’est-ce pas chers X-Men par Brian Bendis ou Avengers par Jonathan Hickman ?

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