L’indépendant, c’est quoi ?

Cerebus

Steeve Par

« Plus on lit d’indépendant, plus on le prend à cœur quand quelqu’un parle d’indépendant à tort et à travers » m’a expliqué Rémi, libraire à Apo (k) Lyps. Je veux bien le croire. Peut-être ne me suis-je jamais embêté avec cette question parce que le mainstream c’est ma came. J’ai été élevé au grain Marvel, son All-New Marvel Now! me fait trépigner d’impatience et DC m’a mis dans sa poche avec ses New 52 (et n’est maintenant pas loin de m’avoir totalement perdu…). Mais à force d’entendre des débats enflammés autour de la question, à force de voir des passionnés manquer de peu d’en arriver aux mains pour une divergence sémantique, j’ai décidé de me la poser cette question.


ZONE D’OMBRE


Indé, alternatif, creator-owned… Certains voient la même chose dans chacun de ces termes. D’autres diraient qu’ils ne suffisent pas à couvrir le spectre de ce qui sort du mainstream. Et quand on parle d’indé, parle-t-on de comics ? D’auteurs ? De maisons d’édition ? De tout ça en même temps ? Pour beaucoup, dès qu’un titre n’est pas estampillé Marvel ou DC (Vertigo et Icon compris), il est indépendant. C’est par exemple visiblement le cas pour le site IGN. Son classement des meilleurs comics indépendants de 2011 comprend Artifacts, Luther Strode, Severed, Locke and Key et même Hellboy et The Walking Dead.

Loin du fantasme de l’auteur indé quasi-anonyme et sur la paille, on peut ainsi prétendre au titre et être millionnaire. Pourquoi pas ? Après tout Robert Kirkman est bel et bien indépendant, en ce sens que son Walking Dead lui appartient. Il est seul maître de ce qui se passe dans les pages du comic, aucun éditeur ayant son mot à dire sur le sujet. Indépendant et creator-owned couvriraient donc la même idée ?

Les exemples de Luther Strode, Severed, Locke and Key et Hellboy vont en ce sens. Mais quid de Artifacts ? La série et ses personnages appartiennent à Top Cow et non à Ron Marz. Qu’est-ce qui distingue alors ce titre de ce que Marvel ou DC peuvent publier ? Ses ventes plus modestes lui accorderaient le qualificatif d’indé ? Walking Dead se vend mieux que la plupart des publications du Big Two. Le statut d’indépendant semble ainsi tomber dans une sorte de zone d’ombre dans laquelle le jugement personnel entre pour beaucoup en compte. Parce que si le mainstream est uniquement composé des séries Marvel et DC, un bon 80% des auteurs se trouvent alors être indépendants.

walking dead
AUTO-PUBLICATION

D’autres, plus radicaux, voudront qu’être indépendant est un statut des plus simples à définir. Pour l’être, il ne faut être affilié à aucune maison d’édition. Etre totalement libre. Ne pas avoir besoin de l’approbation de qui que ce soit pour sortir son bébé. L’indépendant est son seul maître. Sans cette condition, personne ne pourrait se revendiquer de la « scène indé ». Si dans les années 80 l’auto-publication impliquait d’investir ses économies au risque de tout perdre (ou de tout gagner à la manière de Kevin Eastman et Peter Laird avec leurs Teenage Mutant Ninja Turtles), le XXIeme siècle rend la tâche plus simple qu’il n’y paraît et n’empêche pas un certain succès. Entre webcomics et crowd funding, les armes ne manquent pas pour peu qu’on soit créatif.

En témoignera Ryan Browne et son God Hates Astronauts. Webcomic apprécié et reconnu par des grands noms de l’industrie tels que Hickman, Burnham ou Stegman, l’artiste a réuni 75 000$ lorsqu’il a lancé un kickstarter visant à sortir une version hardcover de son premier arc quand il n’en demandait que 15 000$. Reconnaissance et succès sans affiliation à quelque maison d’édition que ce soit. Mais qu’en est-il maintenant que Image s’est lancé dans l’aventure GhA et va maintenant publier la série de Browne ?

gha
PHILOSOPHIE

Mais plus qu’un statut, l’indé serait un état d’esprit. Au-delà de la liberté, le titre d’indépendant, voire ici d’alternatif, se gagne à travers une implication particulière, un investissement quasi-religieux dans son œuvre. Ainsi, si dans sa forme et son fond Daytripper peut sembler être alternatif, la genèse du projet fera grincer les dents des plus puristes. Daytripper n’est pas l’œuvre de la vie des frères Ba/Moon. Après avoir pitché plusieurs projets à Vertigo, l’éditeur a sélectionné celui-ci et les Brésiliens se sont donc penché dessus. Une commande en somme.

Pour Dave Sim (Cerebus), le projet alternatif se distingue notamment par l’absence de deadline. Comme mon libraire Rémi le dit si bien, l’auteur alternatif bosse « pour sa gueule ». Il n’est pas pressé, n’attend pas d’argent et polit son engin jusqu’à ce qu’il en soit parfaitement satisfait. Il écrit et publie son travail pour lui avant de le faire pour le lecteur. Il sort un poids de son cœur, de son âme, et ne saurait le faire sous une autre forme que celle qu’il a choisi. Un artiste, un vrai. Un gars (ou une dame !) qui enverra chier toute décision éditoriale n’émanant pas de lui-même.

A titre d’exemple, de Rubber Blanket à Asterios Polyp, David Mazzuccheli (Daredevil : Born Again, Batman : Year One) a toujours investi une part de lui-même dans ses travaux post-mainstream. Chacun de ces projets ont en commun une volonté d’indépendance qui passe par l’auto-publication et la volonté de trouver et faire entendre sa voix. Par opposition le Infinite Vacation de Nick Spencer, même s’il est indéniablement un véritable OVNI dans sa forme même pour du Image, n’a clairement pas été une priorité pour son auteur qui l’a longtemps délaissé au profit de son travail mainstream. Une position qui a valu à la série une publication chaotique et une fin qualitativement moins entraînante que ses débuts n’avaient su l’être.

AsteriosPolyp
STATUTS CUMULABLES ?

Il est donc possible de passer de star du mainstream à figure de l’alternatif comme l’a prouvé Mazzuccheli. Mais quitter Marvel ou DC au profit de travaux individuels suffit-il à se revendiquer comme une pointure du courant alternatif ? C’est bel et bien suffisant pour Joe Casey. Celui qui a fait ses armes chez Marvel ne manque pas une seule opportunité pour critiquer le Big Two. Selon lui, ce ne sont pas chez les deux majors qu’il faut chercher la créativité, mais bel et bien du côté des indépendants et autres alternatifs dont il se veut à la pointe.

Autant Butcher Baker avait le mérite d’être une pépite visuelle comme on en voit rarement grâce au travail de Mike Huddleston, autant les pitch de ses nouvelles créations ne sont pas des plus révolutionnaires. D’une reprise de Spider-Man sous drogue aux ébats sexuels d’un ex-super-héros, côté créativité innovante The Bounce et Sex ne bousculent pas exactement l’industrie.

Jeff Lemire représente encore une autre espèce, plus rare cette fois. Incontestable auteur alternatif à ses débuts (il n’y a pas si longtemps que ça), le Canadien est maintenant un des auteurs les plus en vogue chez DC. Et pourtant, la célébrité n’a pas éteint la voix de cette figure, loin s’en faut. Son Underwater Welder sorti l’année dernière exhale la fraîcheur qui caractérisait son Essex County. Un graphic novel que l’artiste a passé quatre années à réaliser. Au fil des ans le projet a évolué avec sa vie, et loin de l’avoir abandonné après avoir rencontré Mademoiselle renommée, Lemire a su trouver et surtout prendre le temps nécessaire pour livrer le livre qu’il voulait voir sur les étales.

Et que dire de ces auteurs mainstream qui font aussi du webcomic comme Warren Ellis avec ses Freak Angels et Scatterlands ou Ramon K Perez et son Kukuburi ? Si leurs créations respirent l’indépendance et pourraient sembler être le fruit d’esprits « libres », souvent leurs auteurs finissent par abandonner leurs expériences virtuelles au profit d’un business chronophage dans lequel le plus difficile n’est pas d’entrer mais bien de rappeler constamment son nom aux lecteurs comme l’a si bien dit J. Michael Straczynski.

Essex County

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