Marvel, le ciné et les comics (partie 1) : Trop de ciné dans mes comics ?

Marvel Cinema Comics Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Vous vous souvenez de l’époque où on rêvait de voir nos héros de comics portés sur grand écran ? Où un film Spider-Man était un fantasme absolu, au point que le magazine Wizard nous créait des fausses affiches pour nous torturer en guise de poisson d’avril ? Vous vous souvenez de cette surprise de découvrir un film Blade ? Blade quoi ! Et ce moment où on a appris que Patrick Stewart incarnerait bien le Professeur Xavier dans un film X-Men ? Le fantasme de tous les casteurs amateurs réalisé. Et ce premier « SNIKT ». Ce premier « TWHIP »…

Mais maintenant pour chaque annonce de film on trouve autant de commentaires pour se lamenter du massacre annoncé d’une nouvelle franchise que pour se réjouir de l’arrivée ou du retour de nos héros au cinéma. Et surtout on entend de plus en plus cette critique à l’encontre de la Maison des Idées : trop de ciné dans nos comics ! Mais est-ce vrai ? Il y en a plus qu’avant, c’est sûr. Et pas seulement le « avant » qui remonte à quand il n’y avait pas de film Marvel, donc pas de risque qu’ils « contaminent » les comics. Sûr ?

Les balbutiements du crossmedia « the Marvel Way »

En fait, depuis son ère cinématographique moderne (1998 avec Blade et surtout 2000 avec X-Men), Marvel a systématiquement essayé de capitaliser sur les sorties de ses films. Mais pendant un bon moment l’éditeur a enchaîné les plantages en la matière. Rappelez-vous de l’époque de la sortie du premier film X-Men justement : au même moment dans les comics Chris Claremont signait son retour triomphal sur les séries Uncanny X-Men et X-Men. Nouvelles équipes, nouveaux costumes, Leinil Yu et Adam Kubert au dessin, tout aurait dû y être. Sauf qu’à cause d’ingérences éditoriales (notamment pour les vilains, les Neo, dont on a pu entendre qu’ils cherchaient à capitaliser sur le nom du héros de Matrix), le scénario battait de l’aile. Mais plus grave, ces comics ne ressemblaient en rien au film qui venait de sortir. Rogue était leader d’une l’équipe, Gambit (même pas dans le film) de l’autre. Wolverine avait un collant jaune… Les responsables Marvel eux-mêmes reconnurent le plantage en matière d’exploitation de la notoriété offerte par le film.

Et on pourrait ainsi multiplier les exemples de ratés (les deux séries Blade, chacune lancée en parallèle au deux premiers films, et autant de flops même pas retentissants…) ou des tâtonnements plus ou moins heureux. Mais peu à peu la machine s’est réglée. On a commencé à voir des histoires plus ou moins liées avec un élément d’un film apparaître dans les comics en parallèle auxdits films. X-Men 2 s’inspire librement de God Loves Man Kills ? Qu’à cela ne tienne, on va sortir un God Loves Man Kills 2 en comics (dans la série X-Treme X-Men, par Chris Claremont, et si vous êtes curieux de le lire,un conseil, abstenez-vous). Spidey affronte Doctor Octopus dans son deuxième film ? Et bien les deux ennemis vont se croiser dans les comics. Et on va ajouter une mini sur Octopus. Le tisseur nous sort un costume noir dans Spider-Man 3 ? Bim, Back In Black juste après Civil War dans les comics. Alors le lien est parfois ténu (voir Back In Black justement), mais on sent la volonté de Marvel de ne plus se louper comme au début.

Et maintenant c’est une armada marketing qui est déployée à chaque long métrage mettant en scène un des héros de la Maison des Idées.  Nouvelle(s) série(s) ou relaunch, éventuellement nouveau costume, mise en avant des personnages, campagnes de pub, le matraquage est bien là et il acquiert un côté presque systématique. Mais surtout on retrouve de plus en plus d’éléments des films dans les comics.

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X-Men #100, Blade Max et Spider-Man : Back In Black, trois tentatives de capitaliser sur des succès cinématographiques.

Une technique ancienne

Il convient quand même de souligner que la technique de piquer des éléments à succès des films pour les intégrer tant bien que mal dans les comics n’est en rien récente. Si on revient encore une fois au début de l’ère cinématographique Marvel moderne, on peut déjà trouver de nombreux exemples. Le fait de doter Blade de superpouvoirs (force, vitesse, etc.…)  par exemple. Il n’en avait pas avant le film (sorti en 1998) et les acquiert dans les comics en 1999 (dans Peter Parker : Spider-Man #8). Et après le carton du film X-Men et surtout le miracle de voir Toad (incarné par Ray Park) ne pas être totalement ridicule, Marvel a tenté de lui donner le même look dans les comics. C’était dans la mini-série X-Men Forever (la première  du nom, en 2001), où Mystique se retrouvait aussi avec le même look écailleux que dans le film d’ailleurs. Et les costumes en cuir noir d’Ultimate X-Men de Millar et Kubert puis du New X-Men de Morrison et Quitely ne sont pas sortis de nulle part.

On pourrait aussi évoquer la Lady Deathstrike beaucoup plus jolie dans God Loves Man Kills 2, et qui travaille sous le contrôle de Stryker (tiens comme dans X-Men 2…). Et pour ne pas se cantonner aux séries X, on ajoutons les lance-toiles « organiques » que Peter Parker acquiert dans le cadre de Spider-Man Disassembled (sorte de tie-in mais pas vraiment, sorti en parallèle à Avengers Disassembled). Une innovation tout droit tirée des films de Sam Raimi.

On peut même se demander si cette tendance est réellement plus prononcée aujourd’hui. On pourrait se lancer dans une ratiocination plus ou moins vaseuse sur le ratio films sortis/éléments de films intégrés, l’idée étant que comme il y a plus de films, plus d’éléments sont intégrés en valeur absolu, mais que l’évolution en valeur relative serait plus faible. Cependant il n’y a peut être même pas besoin d’en arriver là. Parce que finalement il n’y a pas tant d’éléments spécifiquement tirés des films qui entrent dans les comics. Pour citer les plus visibles on peut parler de l’arrivée de l’agent Coulson sur papier (et de la future série Agents Of SHIELD de Waid et Pacheco). Il y a aussi le Nick Fury Jr noir qui semble avoir vocation à remplacer son père blanc dans l’univers Marvel « normal » (sachant que le Nick Fury noir sosie de Sam Jackson est une invention des comics The Ultimates, dans la ligne Ultimate de Marvel, pas des films). Allez, ajoutons le Hulk qui se contrôle de la série de Mark Waid (comme dans le film Avengers), même si on avait déjà vu un Hulk moins sauvage auparavant en comics.

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De la toile organique, une Deathstrike sexy et le duo Coulson/Fury, autant d’idées empruntées au grand écran à différentes époques.

Secret Invasion

Néanmoins, en parallèle à ces intégrations ponctuelles et très visibles, il est vrai qu’une nouvelle technique de rapprochement « insidieux » entre les comics et le cinéma a pu se développer. On assiste toujours à la mise en avant dans les comics des héros qu’on voit sur grand écran, évidemment. Deux superbes exemples étant par exemple la série Avengers Assemble (Bendis & Bagley) lancée en parallèle au film Avengers et qui reprenait le même roster. Et bien sûr dernièrement on a eu le retour des Guardians Of The Galaxy avec exactement le roster du film, même s’il a fallu pour ça ressusciter les morts Drax et Star-Lord. Mais là où on assiste à quelque chose de nouveau, c’est que désormais, ces personnages mis en avant adoptent dans les comics un comportement qui rappelle celui qu’ils ont sur grand écran. Trois exemples récents sont particulièrement parlants.

Le premier est celui de Black Widow. Apparue dans Iron Man 2 sur grand écran, elle acquiert surtout une belle côte dans Avengers (2012). Et l’une des scènes les plus marquantes la concernant dans le film est sans doute celle où, évoquant son passé trouble, elle parle d’avoir « du rouge dans son livre de compte » (« I’ve got red in my ledger » en VO, mal traduit en « des dettes inscrites au fer rouge »). Or, quelques temps après dans les comics, l’arc « The Widow’s Ledger » (2013) d’Avengers Assemble venait reprendre cette expression et surtout introduire l’idée que l’héroïne considérait qu’elle devait se repentir de ses crimes passés. Et ce thème a été aussi plus ou moins repris dans l’actuelle série régulière Black Widow de Nathan Edmundson.

Hawkeye est un autre héros qui a été influencé par son apparition au cinéma. Sur grand écran l’ex-enfant du cirque (et très brièvement criminel) des comics est devenu un barbouze du SHIELD dans Thor (2011) puis Avengers . A noter que cette version du personnage a été inspirée par la version des comics Ultimate. Mais quoi qu’il en soit, après les films en question, on retrouva le Clint Barton de l’univers Marvel classique en espion dans la série orientée thriller Secret Avengers, où il apparaît toujours. A noter cependant que pour le coup le Clint de papier a certes changé de personnalité aussi mais pas pour se calquer sur celle du film (qui a dit que pour ça il faudrait que le Clint ciné en ait une ?), mais plutôt sur celle que Matt Fraction a créé pour lui dans la (géniale) série solo Hawkeye. Précisons aussi qu’un an avant Thor, Hawkeye avait aussi fait une brève incursion dans le monde de l’espionnage avec la série (vite annulée) Hawkeye & Mockingbird de Jim McCann. Mais on peut douter qu’il y serait revenu sans les films.

Enfin, le meilleur exemple est sans doute celui des Guardians Of The Galaxy, et plus précisément de Star-Lord. Protecteur dévoué de la Galaxy sur papier, il est un sympathique hors-la-loi dans le film. Et il devient un pirate au grand cœur dans sa nouvelle série solo en comics. Ces trois exemples montrent la façon insidieuse dont les comics sont influencés par le cinéma. Insidieuse parce que ces rapprochements ne sont pas forcément flagrants. Les versions cinés des personnages sont des adaptations des versions papier. Et quand les versions papiers s’inspirent de celles du ciné, elles deviennent des adaptations d’adaptations. Mais le matériau source reste le même, d’où le fait que ces « changements » ne sautent pas aux yeux.

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Entre vieilles dettes, espionnage et piraterie, les héros changent au rythme des films.

Invasion, vraiment ?

Et ce sont peut-être ces changements qui ont le plus de raison de susciter l’ire des fans, car ils nous privent des « vraies » versions de nos héros. Bien plus en tous cas qu’un changement de costume ou le fait de voir rappliquer tel ou tel ennemi pour être raccord avec le dernier blockbuster. Mais d’un autre côté, les évolutions de la personnalité de nos héros sont monnaie courante dans les comics, et ça n’a rien à voir avec les films. C’est juste lié à cette tradition d’auteurs qui changent sans cesse, que nous lecteurs de comics prenons comme une évidence mais qui déconcerte tant les lecteurs de manga et franco-belge. Le Hawkeye de Fraction n’était pas celui de Bendis dans Avengers ou Fabian Nicieza dans Thunderbolts. Le Wolverine de Greg Rucka n’était pas celui de Jason Aaron, qui n’était pas celui de Chris Claremont. Et on pourrait ainsi multiplier les exemples à l’envie. Et pourtant à chaque fois, on reconnaît le personnage car il reste fidèle à son essence. Dès lors, en quoi est-ce différent quand cette évolution du personnage vient d’un film ? Ce n’est pas non plus comme si on mettait un pistolet sur la tempe de l’auteur qui met ce changement en œuvre.

Mais on a tendance à se méfier instinctivement de toute idée de scénario qu’on perçoit comme émanant de l’éditeur et pas des auteurs. Cela car on a souvent la vision simpliste du tyran éditorial qui bride la créativité débordante de l’artiste. Une impression validée par chaque départ pour cause de « différent créatif », et même, pour les plus anciens lecteurs, le souvenir des années sombres où les éditeurs se prenaient pour des auteurs (ah, les séries X à la fin des années 90…).

Penser comme cela peut donc être justifié, mais pas systématiquement Car c’est faire fi du vrai partenariat qui peut exister entre éditeurs et auteurs. Un partenariat où l’éditeur peut aussi avoir sa part de mérite au niveau des propositions. Il n’y a donc pas de raison de supposer que le fait de reprendre un thème, un élément ou un personnage issu d’un film se fait forcément sous la contrainte. Ni que l’idée est forcément mauvaise juste parce que celle-là on est sûr qu’elle ne vient pas du seul auteur. Et donc ces changements ne sont pas moins légitimes que ceux qui surviennent lorsqu’un nouvel auteur arrive sur une série. Après, on peut bien sûr ne pas aimer tel ou telle innovation (le vieux Nick Fury me manque aussi). Mais elle mérite d’être détestée pour ce qu’elle est intrinsèquement, pas en raison de son origine.

Ne peut-on donc pas finalement dire que non seulement les liens entre films et comics ne datent pas d’hier chez Marvel, et que s’ils se sont fait plus efficaces, ils n’ont pas non plus fondamentalement bouleversé l’équilibre des forces entre papier et grand écran ?

PARTIE 2 : COMICS FOREVER !

Marvel Cinema Comics Comic Talk

Super-héros, barbouze ou sympathique loser, Hawkeye est toujours Hawkeye et aucun n’est moins légitime.

5 Responses to Marvel, le ciné et les comics (partie 1) : Trop de ciné dans mes comics ?

  1. Très intéressant Merci !

  2. Eddyvanleffe dit :

    Un des trucs qui tracassent avec le climat actuel de Marvel Comics, c’est que chaque pont dressé entre les comics et cinéma sont au détruiment d’une certaine richesse, certe kitsch mais néanmoins… coment dire, c’est ça le comics, un peu de naiveté poétique, de la SF débridée, des personnages haut en couleurs. de la folie douce. Le cinéma DOIT donner un vernis réaliste à tout ça. Donc les persos deviennent des agents secrets, des black ops, des scientifiques, des inititiés au détriment de monsieur tout le monde (la beauté des personnages de Stan Lee). C’est normal mais d’un coté mais le renvoi d’asenceur, s’il est legitime se fait maladroitement. Le fils Fury qui perd son oeil, porte le même nom que le père sans aucune raison valable pour lui prendre son taf et tout ça en deux ou trois épisodes top chrono à une époque où il faut six épisodes pour savoir si Wolverine va prendre sa douche chez les Avengers ou chez les X-men, c’est juste bancal à tout point de vue. A present Starlord se transforme direct en son avatar cinoche boum en deux pages. Bof!

  3. Eddyvanleffe dit :

    Un petit problème me force à faire deux posts au lieu d’un (le bouton laisser un commentaire disparaît quand le comm est trop long)…
    Surtout que le Cinéma n’offre qu’une vision très pop corn des Super héros. Ce ne sont pas les runs de grant Morrisson, Dark Knight, Born again ou ceux de Nocenti, Simone, Peter David, bref ceux qui ont quelque chose à dire qui sont adaptés à l’écran. Non les films ne retranscrivent que les combats homériques de surhommes dans un déluge de destructions urbaines totalement dépourvues de reflexion (mis à part peut-être Dark Knight et Rises).
    Y’a qu’à voir ce que sont devenues Days of the Future past et God Loves Man Kills sur pellicule, totalement expurgés de second niveau de lecture.
    Non ce recadrage vis à vis du cinéma, et un appauvrissement. Compréhensible, rentable, souhaitable sûrement mais un appauvrissement quand même.

  4. AllStarDK dit :

    Le cinéma a toujours eu une influence sur les comics (plus chez Marvel je trouve d’ailleurs), mais aujourd’hui la situation est toute autres et je trouve que (je parle de Marvel vu que ce n’est pas trop le cas chez DC mais en même temps ils n’ont pas d’univers ciné) aujourd’hui l’univers comics de Marvel dépend de l’univers ciné et n’évolue réellement qu’en fonction de ce dernier et l’équilibre des forces et justement réellement bouleversé, bien sur les adaptations viennent à l’origine des comics mais apporte des modifications (ce qui est plus intéressant je trouve) mais le problème c’est que ces modifications se retrouvent dans les comics après, le cinéma l’emporte donc.

  5. Totor dit :

    Les comics se sont toujours inspirés du monde qui l’entoure. On le voit bien dans les vilains ou la composition des équipes.
    L’influence du cinéma fut toujours présente dans les comics (je ne peux m’empêcher qu’il existe un lien entre Star Wars et le space opera made in Claremont sur X-men).

    Maintenant, ce lien est plus visible et direct. Une bonne idée sera toujours une bonne idée d’où qu’elle vienne (comme les scénaristes qui passe d’un médium à un autre), surtout si le travail d’intégration est déjà fait car le substrat est le même (le design de cerebro est, à mon avis, bien plus abouti dans les films que dans les comics de la même époque).

    Après, le ciné a besoin d’histoires qui tiennent en deux heures de film avec un public qui se contrefout de la continuité. Ils ont juste besoin de savoir que Hawkeye tire bien à l’arc, que Iron Man est un génie milliardaire en armure, que la Veuve Noire est une espionne russe, etc… D’où les raccourcis parfois hasardeux et les clins d’oeil pour les initiés dans les films (les Gardiens de la Galaxie en sont plein).

    Je ne sais pas si le cinéma a gagné puisqu’il fait des films entiers qui proviennent des comics. Je dirai plutôt que les deux media peuvent gagner.

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