Et si on relisait… Fear Itself ?

Fear Itself Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Il y a des histoires qui marquent un medium. Des classiques. Brillants, intemporels, qui repoussent les limites. Et puis il y a ces histoires qu’on voudrait nous vendre comme des classiques, parfois avant même leur sortie. Des events, story arcs et autres mini-séries hyper médiatisés qui déchaînent les passions à chaque numéro, et dont on nous promet bien souvent qu’elles changeront tout une fois achevées. Parfois la magie opère. Et parfois c’est tout l’inverse, on crucifie une histoire pour ce qu’elle n’est pas plutôt que pour ce qu’elle est. Il arrive même qu’on encense une œuvre qui, avec le recul, ne méritait peut-être pas tous ces éloges.

« Hindsight is 20/20 » disent nos cousins américains. Chez nous ce serait plutôt « les historiens sont les meilleurs généraux ». C’est avec cet adage à l’esprit, et fidèles à notre credo de vous parler de comics « autrement », que Comic Talk a eu l’idée de revenir occasionnellement sur ces fameuses histoires blockbusters. Afin de voir si avec les années le bon vin s’est encore amélioré, et surtout si la piquette n’a pas révélé un nectar. Et pour commencer, je vous propose de nous intéresser à un event qui a su faire l’unanimité contre lui : Fear Itself, publié par Marvel.

Fear Itself Comic Talk

A history of fear

Commençons par replanter le décor : nous sommes en 2011, Marvel sort de son Dark Reign sous la coupe de Norman Osborn, et de l’event Siege qui y mit fin mais se solda par la destruction d’Asgard alors située sur Terre. L’Heroic Age vient de commencer, nous promettant le retour des héros et de jours plus cléments. Mais les ailes du Phoenix bruissent déjà au loin, murmurant « It’s coming… ».

C’est dans ce contexte très (trop sans doute) chargé que Matt Fraction et Stuart Immonen lancent Fear Itself, premier event de la période Heroic Age. Une mini-série en sept numéros, plus trois épilogues, numérotés 7.1, 7.2 et 7.3. Et surtout un nombre impressionnant de tie-in touchant à peu près toutes les personnages Marvel que ce soit dans leur série régulière (Iron Man, Avengers, X-Men…), ou par le biais de mini-séries (Wolverine, Spider-Man…) comme de one-shots (Black Widow…).

Une gabegie qui contribua probablement à lasser un lectorat littéralement pris en otage par cet event des mois durant. En effet à cette époque ouvrir un comic Marvel sans tomber sur du Fear Itself tenait de la gageure. J’ai, pour cet article, choisi d’ignorer tous ces tie-ins. Déjà parce qu’il y en a trop (et que je suis loin de tout avoir lu). Et surtout parce que le but de cet exercice est de voir ce que vaut la mini-série Fear Itself, telle que collectée dans les recueils. En effet relire une dizaine de numéros qu’on trouve très facilement en tpb ça se fait. S’il faut en traquer une cinquantaine pour pouvoir tout comprendre, ça devient vite un problème dont il faudra tenir compte au moment du verdict.

Je pense qu’on bon event doit pouvoir s’apprécier en lisant seulement l’histoire principale. Surtout quand il s’agit de s’y replonger des années après, éventuellement en prenant un trade. Si ladite histoire se déroule sur plusieurs titres (les X-over comme Messiah Complex), ou si les annexes à la mini-série principale sont indispensables (voir Infinity et les numéros d’Avengers et New Avengers), on doit les inclure clairement dans la structure de l’event et (ou au moins) dans le recueil.

Ceci dit, passons donc à l’histoire elle-même…

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The Gods left us…

Et force est de constater que cette histoire commence très bien. Matt Fraction réussit notamment dans son premier numéro à mêler brillamment une intrigue fantastique tournant autour de la résurrection du Dieu de la peur Asgardien et un volet s’apparentant à une chronique sociale d’une Amérique en crise. On sent une intrigue profondément ancrée dans la réalité, avec un Steve Rogers désemparé face à une émeute, les habitants de Broxton (près de laquelle se trouvent les ruines d’Asgard) qui quittent la ville à cause de la crise des subprimes… Bref la peur et le malaise qui montent au sein de la société. Une subtilité, une finesse, dont on avait oublié que cet event était capable, et qui rend son pitch (obscur à l’époque, notamment à cause d’une série de teaser très classes mais qui donnaient une fausse idée du thème) bien plus clair.

Et les éléments fantastiques (les super-héros, la présence de Dieux sut Terre…) se mêlent à cela pour encore amplifier le phénomène. Un mélange qui prend tout son sens lorsque le Dieu de la Peur, le Serpent, décide de se servir de ce malaise ambiant pour accroître ses pouvoirs et reprendre la place de « All-Father » qu’il estime que son frère Odin lui a dérobé. A noter aussi au passage que cette réécriture de la mythologie asgardienne est un autre élément très intéressant de ce début d’histoire. Odin s’avère d’ailleurs très réussi, tour à tour arrogant, lâche, touchant… Mais toujours fascinant, surtout dans sa relation avec Thor.

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Le problème c’est que les choses se gâtent assez vite…

This is chaos

Le premier hic vient de la stratégie du Serpent, consistant à envoyer des marteaux magiques sur Terre que les Worthy devront ramasser pour devenir ses avatars du chaos aux noms improbables. Ainsi Juggernaut, Hulk, Absorbing Man et d’autres deviennent Kuurth, breaker of stone, Nul breaker of worlds ou Greithoth, breaker of wills (je vous épargne le who’s who complet). En soi l’idée n’est pas mauvaise, mais elle implique de prendre le parti du grand spectacle façon blockbuster et de la baston omniprésente, au détriment de la subtilité si intéressante du début de l’histoire. Ce n’est cependant pas non plus rédhibitoire. De la bonne grosse baston ça peut avoir son charme aussi quand c’est bien fait. Sauf que là…

La série souffre d’une mauvaise direction éditoriale. En gros, si on ne lit que la mini-série, on a l’impression d’assister à un résumé succinct des évènements qui se déroulent dans tous les autres titres. Une série de vignettes montrant la dévastation causée aux quatre coins du monde par les agents du Serpent, mais trop brèves à chaque fois pour créer une vraie émotion chez le lecteur. C’est par exemple le cas de la Blitzkrieg America menée par Sin (la fille du Red Skull, transformée en Skadi, fille du Serpent). Cette attaque majeure contre les USA, qui se solde tout de même par la destruction d’Avengers Tower et la mort de Bucky (alors Captain America) est expédiée en quelques pages.

Et c’est pire quand ces évènements ne sont même pas montrés. Notamment le combat d’Iron Man contre Grey Gargoyle (Mokk, breaker of faith) dans une ville de Paris dont la population a entièrement été changée en pierre. Cette péripétie bouleversera Tony Stark et le poussera aux pires extrêmes. Sauf que pour le comprendre il faut lire la série Iron Man, parce que sinon on a juste droit à un « Paris was a nightmare ».

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Ces problèmes d’ellipses narratives multiples et de narration globalement éparpillée plombent l’histoire de bout en bout. Et c’est dommage car quand Matt Fraction et Stuart Immonen se décident à raconter les choses, ils s’en sortent souvent bien.

Are you man or are you God ?

Outre les très bons dessins de Stuart Immonen, Odin est ainsi très réussi, comme je l’ai déjà dit, notamment pour ce qui concerne sa relation avec son fils. Mais il n’est pas le seul. Thor est bien mis en valeur, cherchant à tout prix à défendre Midgard qu’il aime tant même contre la volonté de son père, prêt à sacrifier un monde pour sauver son fils. Et le Dieu du Tonnerre a droit a ses moments de bravoure comme ce combat dantesque contre Hulk (Nul) et La Chose (Angrir, breaker of souls). Captain America (Steve Rogers pour le coup) s’en tire bien aussi, en plein doute, brisé, mais refusant d’abandonner. Il est prêt à défier les Dieux eux-mêmes et à être à lui seul le dernier rempart contre les troupes du Serpent.

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Globalement la fin de l’histoire est bien meilleure que le milieu. Les ellipses sont plus rares, ce qui fluidifie la narration. Et surtout cela permet de trouver ce souffle épique qui faisait tant défaut jusque là. Il reste néanmoins des défauts. Par exemple l’idée des armes mystiques que Tony forge à Asgard après avoir conclu de mauvaise grâce un pacte avec Odin est totalement sous-exploitée. Ces armes, portées par les Mighty (une sélection d’Avengers dont Wolverine, Spider-Man, Iron Fist…), ne sont utilisées que dans une poignée de cases où on voit Mighty et Worthy se castagner, mais sans grand enjeu puisqu’au final tout se joue entre Thor et le Serpent. C’est d’autant plus dommage que le sacrifice consenti par Tony Stark pour appeler Odin et obtenir cette faveur était plutôt un beau moment et un clin d’œil plaisant à la mythologie nordique.

A ce titre il en va de même pour le duel final entre Thor et le Serpent, point clé de la résolution du conflit (ce serait exagéré de parler d’intrigue, à ce stade l’histoire est juste devenu une gigantesque séance de distribution de torgnoles). Là encore le clin d’œil à l’Edda et au combat entre Thor et Jörmungandr, le serpent dont les anneaux enserrent le monde, durant Ragnarok, est bien trouvé. Il confère, avec le recul, une certaine poésie, voire une beauté tragique, à cet affrontement. Et ce même si on sait bien ce qui est arrivé à Thor par la suite. C’est d’ailleurs toute la différence entre la mort de Bucky, évoquée plus tôt et surtout complètement ratée car expédiée par dessus la jambe, et celle-ci, toute aussi peu définitive mais bien mieux mise en scène.

Et les dernières pages, qui renouent avec la subtilité entraperçue au début de l’event mais trop vite abandonnée, contribuent à donner l’impression de terminer sur une note positive.

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A noter que les trois « épilogues » 7.1, 7.2 et 7.3 sont assez moyens. Celui consacré à Thor est raté au niveau du dessin, et parasite la fin de l’event en faisant vraiment trop « transition vers le prochain arc » (qui fut lui-même néanmoins assez correct). Celui sur Iron Man a le mérite de ne pas passer par pertes et profit le profond traumatisme de Tony Stark, en revenant sur ce qui s’est passé à Paris (mais son on n’a pas lu les numéros de la série Iron Man correspondant on est largué). Celui consacré à Captain America (écrit par Ed Brubaker) fera hurler les anti-résurrection mais à le mérite de rendre justice à un Bucky bien maltraité par l’event.

Globalement, une fois débarrassé de la pression liée à un event (surtout un event qui n’arrivait pas au meilleur moment, trop tôt après Siege) Fear Itself s’avère bien moins mauvais que ce qu’on a pu dire. Le début est excellent, la fin plutôt bonne malgré quelques maladresses (les Mighty sous-exploités). Le milieu par contre pâtit d’une narration décousue et d’ellipses gênantes si on ne lit pas tous les tie-ins pertinents, qui empêchent une vraie implication émotionnelle. Mais il réserve heureusement quelques bons moments (le combat de Thor, Steve Rogers qui reprend son rôle de Captain America…). Tout ça donne au final une histoire globalement moyenne, mais sûrement pas mauvaise, car sauvée par ses temps forts.

7 Responses to Et si on relisait… Fear Itself ?

  1. Red Hood dit :

    Si au lieu de toucher tout le Marvel Univers il se serait contenté de Thor, cet event aurait été meilleur !

  2. Arnaud dit :

    Même avec la plupart des tie-ins à ma disposition (je lisais encore de la VF à l’époque), j’avais effectivement trouvé la lecture de cet event redondante, tant la série principale paraissait parfois accessoire (c’est un comble). Alors sans les tie-ins, j’imagine même pas la galère. Toute la différence avec un event intelligent comme Civil War, qui proposait aux auteurs des tie-ins de nous pondre autre chose que des combats, mais au contraire de nous immiscer dans la psychologie des héros.

  3. Comic Book Avignon dit :

    Je n’ai pas relu l’event comme toi, donc je ne peux juger que sur ma 1ère lecture, mais déjà à ce moment-là je ne suis pas d’accord avec toi sur certains passages que tu juges bon.
    1 ) J’ai trouvé la « mort » de Thor complètement raté. je n’ai rien ressenti, ni même vu dans le dessin ce qui aurait pu le faire mourir. Il semble également plus « out » que réellement mort.
    Et puis comment croire à sa mort alors que rien n’est dit dans sa série régulière, et qui continuait donc ???
    2 ) le deal entre Stark et Odin est nullissime pour moi. Qu’est-ce qu’un dieu asgardien, autre que Thor, connait des problèmes d’alcool humain. Franchement ça ne tient pas la route. Moi en tant qu’humain je comprends parfaitement le sacrifice de Stark et je trouve fabuleux ce qu’il fait, mais que Odin le comprenne en est une autre, et là ça colle pas.
    Pour le reste je suis d’accord avec toi

  4. Bon je pourrais pas vraiment juger sur « fear it self » car ‘ai repris le comics en plein millieu de l’event du coup j’ai rien capter lol, mais en tout cas cette nouvelle rubrique est vraiment bien et c’est une idée super intéressante. Je serais très curieux de voir un article comme ça sur AvX ou Throne of atlantis

  5. Très bon article (encore !) qui me donne envie de relire la saga; Par contre, peut-être qu’on se sent moins se faire enfler si on le lit en TPB plutôt qu’en singles (chers). Par contre, les Mighty je ne peux vraiment pas cautionner, mais vraiment pas…

  6. Tibo dit :

    Pas un mot sur la série Journey into Mistery qui, durant cet event, a totalement sublimé le personnage de Kid Loki et offre une relecture des événements aussi épique que mystique ? Dommage !

    • Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

      Je n’en ai pas parlé, ni d’aucun tie-in d’ailleurs (Iron Man ayant aussi son importance) car le concept de la rubrique est justement de voir ce que vaut l’histoire principale, et elle seule.

      C’est un postulat de départ dont j’admet qu’il peut se discuter, mais c’est néanmoins celui pour lequel j’ai opté car j’ai estimé qu’une série devait être jugée en elle-même. Si les tie-ins devaient être considérés comme partie intégrante de l’histoire (comme ce fut le cas pour les numéros d’Avengers et New Avengers durant Infinity), et que l’éditeur l’avait l’indiqué clairement, je les aurais pris en compte. Mais là la mini Fear Itself « stricto sensu » était présentée comme suffisante, d’où le fait que je n’ai évoqué aucun tie-in, peu importe ses qualités.

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