Et si on relisait… Identity Crisis ?

Identity Crisis Comic Talk By The Way

Jeffzewanderer Par

Depuis les New 52, un no man’s land semble être apparu chez DC. Attention ceci n’est pas un tacle deux pieds décollés à l’attention de la Distinguée Concurrence ? C’est plutôt un constat qui m’a été inspiré par cette petite vidéo consacrée aux 75 ans de Superman (si vous prêtez bien attention, vous remarquerez qu’il n’y a AUCUNE image des comics Superman datant des années 2000 avant les New 52). Cette « mémoire sélective » ne semble d’ailleurs pas concerner que Big Blue. Pas mal d’histoires (pas toutes non plus hein, Green Lantern de Geoff Johns échappant par exemple à la règle) des années 2000 semblant en effet être passées à la trappe, malgré des qualités évidentes, voire un immense impact à l’époque de leur sortie.

Identity Crisis, mini-série de 2004 en sept numéros, écrite par Brad Meltzer et dessinée par Rags Morales, semble faire partie de ces « classiques oubliés ». Globalement adulée à sa sortie, parfois détestée, cette mini a surtout redéfini l’univers DC en profondeur. C’est pour cela que Comic Talk  a décidé de s’y replonger toutes ces années après, pour voir ce qu’il en reste…

Who killed who ?

Pour commencer, il convient sans doute de rappeler qu’à la base, Identity Crisis est un « whodunit », une enquête où on cherche à découvrir l’identité d’un meurtrier. Le meurtre en question est celui de Sue Dibny. Qui ? La femme de Ralph Dibny, le super-héros plus connu (enfin pas beaucoup) sous le nom d’Elongated Man. Bref le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas vraiment une tête d’affiche qui mord la poussière.

Pourtant la scène, et les funérailles qui suivent, sont remarquablement poignantes. L’introduction égratigne le quatrième mur à défaut de vraiment le briser, en insistant sur le fait qu’on a affaire à des personnages mineurs. Et loin de diminuer l’impact de ce qui suit, cette séquence permet au contraire de s’attacher immédiatement à Ralph et Sue, même si on ne les connaissait pas (c’était mon cas lorsque j’ai lu la série pour la première fois, et même aujourd’hui je n’ai pas développé d’affection particulière pour eux). Du coup la tragédie qui les frappe vous prend à la gorge, et ça dépasse le simple côté « c’est facile de faire pleurer en sortant les violons». Globalement d’ailleurs l’intrigue ne tourne pas autour du Big Three Superman/Batman/Wonder Woman, mais plutôt autour de personnages un cran en dessous (Green Arrow, Flash, Green Lantern ça va encore, mais aussi Hawkman, Zatanna, Atom…). Cependant on s’attache même aux plus obscurs.

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Le dessin contribue aussi grandement à cela, malgré sa qualité parfois inégale. Comprenez que Rags Morales va parfois rater certains visages ou designs (les parents Kent…) mais il va se rattraper grâce à une narration impeccable et une grande capacité à introduire une dimension symbolique dans ses compositions. Chaque détail est ainsi savamment pensé comme cette statue en arrière plan lors d’une conversation avec Hal Jordan annonçant son retour en tant que Green Lantern. Ou ce héros qui doit faire un choix crucial et dont la poitrine (le cœur) est tourné vers les tenants d’un camp et la tête (la raison) vers les autres. Ou encore une composition qu’on va retrouver d’un combat à l’autre. Et les scènes d’action sont d’ailleurs aussi impeccables (le combat contre Deathstroke). Du coup on pardonne les maladresses ponctuelles.

Sue est donc assassinée, son corps carbonisé, et les héros se lancent à la recherche de son bourreau. Tous les héros : Batman, Superman, les Teen Titans… Mais cinq font bande à part : Zatanna, Green Arrow, Hawkman, Black Canary et Atom. Ceux-là se réunissent en secret et, accompagnés d’Elongated Man, décident de traquer un vilain bien précis dont ils sont persuadés qu’il est le coupable : Dr Light.

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Journey Into Mystery

On reviendra plus tard sur la raison de cette intime conviction. Dans l’immédiat soulignons que si le meurtre à résoudre est l’élément déclencheur de l’histoire, il en est aussi le prétexte, et s’avère finalement en être l’élément le plus faible. Attention, ça reste très correct. Il est quasiment impossible de deviner qui est l’assassin avant la fin, et la révélation reste néanmoins logique. Et sa motivation est assez intéressante (pas en elle-même, mais plutôt par ce qu’elle révelle). Je ne la dévoilerai d’ailleurs pas, au cas où vous liriez la série pour la première fois. Car si on peut apprécier la série sans ce suspens, ne pas savoir rajoute vraiment un petit quelque chose, le scénario regorgeant de nombre d’éléments intéressants par ailleurs, mais dépendant beaucoup de cette intrigue du point de vue de la pure progression narrative.

Et être pris par la recherche de l’assassin vous aidera aussi à passer sur la faiblesse évoquée plus tôt, qui est encore plus flagrante quand on envisage l’intrigue de manière posée, sans enjeu. Elle provient notamment d’une gestion du temps douteuse (il se passe parfois beaucoup de choses en trop peu de temps, et à l’inverse certains éléments comme l’autopsie traînent au point de durer toute la série), et d’un certain acharnement du tueur (les meurtres auraient pu arrêter plus tôt, l’assassin étant arrivé à ses fins).

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Le côté parfois alambiqué des plans pour les meurtres (le troisième surtout) n’est par contre pas trop gênant. Ce qui l’est beaucoup plus c’est la raison pour laquelle l’assassin dit avoir emporté un lance-flammes pour le premier homicide : à tout hasard. C’est peu crédible. En plus vous avez un lance-flamme qui traîne chez vous ? C’est d’ailleurs un autre élément qui interpelle rétroactivement : la facilité avec laquelle notre assassin se procure le matériel nécessaire à ses forfaits, ou établit des connections avec le milieu criminel (vu son identité, ils ne doivent pas être dans sa liste normale de contacts…).

Mais surtout l’élément qui permet à tout le monde (sauf Batman) de comprendre est découvert au cours de l’interminable autopsie, du premier coup. Donc outre le problème de gestion du temps évoqué plus haut, on réalise surtout que si les héros avaient juste attendu les résultats au lieu de courir partout comme des poulets sans tête, ils se seraient évités bien des ennuis. Et de son côté Batman comprend tout seul après un effort de réflexion, sans qu’un élément particulier n’intervienne. Du coup on se dit qu’il aurait tout aussi bien pu comprendre plus tôt, et la ficelle de devenir un poil trop visible (s’il avait trouvé l’histoire était trop courte).

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You got mud on your face. You big disgrace.

Mais comme je l’ai dit, les divers meurtres ne sont qu’un prétexte pour raconter une histoire bien plus vaste. Cette histoire c’est un peu l’histoire secrète du Silver Age, de ses vilains un peu couillons, des identités secrètes oubliés aussitôt qu’elles étaient découvertes… de tous ces éléments qui faisaient partie de la continuité mais qui s’accommodaient mal de la vision plus « réaliste » des super-héros qui s’étaient imposée avec le temps.

Identity Crisis s’est donc chargée d’emmener le DC-verse vers le XXIème siècle en revisitant son passé. Si Green Arrow (qui sert souvent de narrateur, un choix judicieux vu le côté « terre-à-terre » du personnage, et sa gouaille) et sa bande se sont focalisé sur Dr Light, c’est parce qu’ils avaient de bonnes raisons de le soupçonner. En effet, à l’époque des débuts de la Justice League, dont ils étaient tous membres, le vilain s’était introduit à bord de leur base/satellite et y avait surpris Sue Dibny. Qu’il avait violée.

Les héros avaient alors non seulement décidé d’effacer de force la mémoire de Dr Light, mais avaient aussi essayé, grâce à la magie de Zatanna, de lui faire un petit lavage de cerveau improvisé pour qu’il n’ait pas dans l’idée de recommencer. D’où la transformation du vilain en idiot quasi-inoffensif. Et s’il a été le seul à avoir droit à la « reprogrammation », les simples effacements de mémoire ont eux été bien plus nombreux, pour faire oublier des secrets que les vilains auraient pu découvrir. Et un héros aussi.

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On touche là à la fois au premier coup de génie d’Identity Crisis, et à l’objet du scandale pour certains. Coup de génie parce que cette idée vient rétroactivement rendre bien plus crédible et réaliste tout un pan de l’histoire du DC-verse. Et la manière dont cette histoire est réécrite entre les lignes est brillante. Non seulement c’est bien pensé et cohérent , mais Brad Meltzer sait de surcroît sélectionner les éléments pertinents, les moments marquants, et les amener de manière à faire ressentir même au plus novice des lecteurs tout le plaisir de la découverte.

Au scandale parce que la série vient jeter un paquet de boue sur les images des personnages. Entre des héros qui jouent les laveurs de cerveau, allant jusqu’à trahir un des leurs, un vilain revu et corrigé comme un maniaque sexuel… Le viol. Bref on a accusé l’histoire de donner dans le glauque et le choquant à outrance. Et ce n’est pas tout à fait faux. Je pense personnellement que Brad Meltzer reste sur le fil du rasoir sans (trop) déraper. Mais ça reste très lourd, pesant. C’est une histoire poignante, mais aussi sinistre. On est toujours entre désespoir et mélancolie, et il n’est pas question de happy end.

Les quasi-dérapages concernent notamment la mort gratuite de Firestorm lorsque les héros cherchent le mystérieux assassin. Par contre les décès liés à l’intrigue principale (Sue Dibny et les suivants qu’il n’est pas nécessaire de citer pour l’analyse, alors ne spoilons pas pour spoiler) sont traités avec tact, notamment celui lié à la Bat-family, bien préparé en amont et vraiment intense.

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DC, the Marvel way…

L’autre élément essentiel d’Identity  Crisis, qui n’est pas sans lien avec le précédent, c’est la façon dont les héros (et les vilains) sont présentés. Brad Meltzer ne se contente pas de les doter d’une part d’ombre. Il nous fait aussi et surtout voir les hommes et femmes derrière les masques. On a ainsi pu dire qu’Identity Crisis était la plus « Marvelesque » des séries DC. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas tout à fait exact non plus.

Pas faux parce que mettre l’accent sur l’être humain, sur la vie personnelle du personnage autant (voire plus) que sur ses exploits en tant que super-héros, c’est en effet la recette Marvel depuis les Fantastic Four. C’est la base de Spider-Man, l’archétype du héros Marvel. Et c’est en effet une vision très intimiste des héros et vilains qui nous est proposée. On les voit plus avec leurs proches, car c’est avant tout au travers de la peur de perdre un être aimé qu’on voit l’humanité des protagonistes. Mais on les voit aussi entre eux. On insiste sur les amitiés, les liens personnels qui vont au-delà du fait de coller des pains à un adversaire ensemble en échangeant les one-liners. La première scène où on voit Superman à la ferme de ses parents, qualifiée de « Norman Rockwell-esque » par Meltzer (Rockwell étant considéré comme celui qui a su dépeindre la vie quotidienne de l’Amérique rurale) est assez emblématique.

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Mais qualifier Identity Crisis de « Marvelesque » est inexact car les hommes et femmes que l’on découvre restent avant tout des super-héros/vilains. Car leurs soucis sont liés à leur rôle, comme les menaces qui pèsent sur ceux qu’ils aiment. Ils n’ont pas de réelle vie indépendamment de celle qu’ils mènent en costume. Si Clark Kent craint pour Lois ou ses parents, c’est exclusivement parce qu’il a peur que ses ennemis de Superman s’en prenne à eux pour l’atteindre. De même les relations, même amicales, entre les protagonistes sont intimement liées à leur apostolat commun. Ils sont collègues. Ils guident les héritiers de leurs amis décédés ou honorent leurs mentors (voir Green Arrow avec Kyle Rayner et Wally West, alors seuls Green Lantern et Flash). Tout tourne autour du masque. Masque dont l’importance pour protéger ceux qu’on aime est constamment soulignée.

Et en face de cette communauté de héros, on a l’équivalent pour les vilains. Captain Boomerang, un ennemi de Flash, est ainsi dépeint comme un has-been touchant qui veut retrouver son fils illégitime par exemple. Et un des personnages clés est le Calculator, réinventé comme une version maléfique d’Oracle, qui sert de lien à toute cette communauté (mais seulement au niveau matériel, sûrement pas émotionnel).

Cela participe aussi à la quête de réalisme évoquée précédemment. On voit les vilains fonctionner comme un vrai milieu criminel, avec ses codes, ses lieux de rendez-vous, ses ragots… Comme on voit d’ailleurs les héros s’organiser entre eux, tirer parti de tous les moyens dont ils disposent pour se prémunir contre les menaces pesant sur eux et leurs proches, ou interagir avec les autorités (une scène où un policier fait mine d’ignorer Batman sur une scène de crime est particulièrement brillante).

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Identity Crisis est donc une série qui a bien supporté le passage du temps, mais pas forcément pour les raisons qu’on attendait. On se rend compte que l’enquête autour des meurtres de Sue Dibny et les autres, qui avait captivé bien des lecteurs la première fois, perd tout intérêt si on a la solution. Et surtout on en remarque d’autant plus les faiblesses quand on la relit à tête reposée.

Par contre la relecture du Silver Age et l’injection d’une bonne dose d’humanité chez les héros et les vilains, couplées à une quête de réalisme, n’ont pas pris une ride. Au contraire, il est d’autant plus intéressant de redécouvrir tout cela sans se préoccuper de qui est le mystérieux assassin, à tête reposée, pour apprécier toutes les subtilités.

Pourtant depuis les New 52 il a été fait table rase de nombre de ces éléments. Et je parle bien des thématiques globales (la relecture réaliste du Silver Age, même en partie l’insistance sur les relations personnelles entre les héros/vilains…), pas seulement des conséquences directes des divers subplots lancés dans cette mini qui déboucheront grosso modo sur Infinite Crisis et quelques autres arcs. Mais ça n’enlève rien à l’intérêt de relire la série.

Car ce qui donne toute sa valeur à Identity Crisis, au-delà des éléments concrets, c’est ce sentiment que c’est la série qui a fait entrer le DC-verse dans l’ère moderne et réaliste des comics. Et rien que pour ça, ça vaut le coup de s’y replonger.

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9 Responses to Et si on relisait… Identity Crisis ?

  1. Jay dit :

    Ton article est absolument genial .Ta façon de rediger est assez baleze.Bravo a toi

  2. Koss dit :

    C’est pour moi LE plus grand chef d’oeuvre comics DC et Marvel qu’il m’ait été donné de lire (et j’en ai lu pas mal). Merci de tout coeur d’y avoir consacré une analyse si fine.

  3. AllStarDK dit :

    Merci, analyses très pertinent, cette histoire reste pour la meilleur que j’ai lu chez DC (sans compter les elsewords etc…), c’est la première fois qu’un comics m’a réellement touché et malgré ces petits défauts elle reste je trouve simplement excellente (et a eu des répercussions durant très longtemps, pratiquement tout ce qui a suivi chez DC en a découlé même jusqu’à Blackest Night (ou on l’évoque d’ailleurs), je trouve d’ailleurs qu’il y’a de moins en moins de véritable event comme ça, très bien écrit, bien dessiné et avec de véritable répercussions et pas oubliés 1/2 ans après.

  4. Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

    Encore merci pour vos commentaires :-)

    Et AllStarDK, tu as raison de souligner les répercussions concrètes de cette mini. Elle avait réussi, au-delà de sa dimension symbolique, à être aussi un vrai beau coup éditorial puisqu’elle avait introduit beaucoup d’arcs sur le court et moyen (voir long) terme, tout en étant une vraie belle histoire en elle-même, pas juste un prologue de luxe.

    • Zelphur4 dit :

      Ton article est très intéressant mais se que je trouve con,c’est:
      *SPOILER*
      La réaction de Batman quand il se rappelle que les héros lui ont effacer sa mémoire,il décide de créer un systèmes de surveillance potentiellement Dangereux!Je veux dire,il aurait pas pu juste tabasser ses potes pour se défouler??!(sa aurait éviter tous les morts causés par O.M.A.C),J’ai jamais trop aimé cette version Paranoïaque de Batman.
      *SPOILER*
      Qu’est ce que tu en pense?Tu a un avis sur se que j’ai dit?

      • Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

        Merci de ton commentaire. Je pense au contraire que le réaction de Batman correspond bien au personnage : ce n’est pas un impulsif qui va taper un coup puis se calmer. Et surtout la trahison de ses « alliés » (qui sont plus ses collègues que ses amis) lui montre jusqu’où les super-humains peuvent aller, à quel point ils sont dangereux : bref ce n’est pas pour se venger qu’il crée OMAC, c’est pour protéger les autres. Pour lui si OMAC est dangereux , ne rien faire l’est encore plus. Et par arrogance, il ne réalisa pas que son système pourrait se retourner contre lui.

  5. BadYann dit :

    Je l’ai relu, il n’y a pas longtemps et je me suis aperçu effectivement que l’intrigue était « légère » mais je n’ai pas pu m’empêcher de frissonner à nouveau devant l’intensité qui se dégage de certaines de ces cases (notamment celle ou Elongated Man anéanti semble se liquéfier sous une pluie battante).
    C’est l’event qui m’avait fait à nouveau aimer le DCverse, justement grâce à l’humanité qui se dégageait des personnages et c’est , sûrement, parce qu’il était « nié » dans la nouvelle continuité que j’ai abordé les New 52 avec un a priori ultra-négatif.

  6. Eddyvanleffe dit :

    J’ai toujours trouvé à Identity Crisis un coté Watchmen appliqué au DC universe. Dans la structure (Whodunnit?), la remise en question et hommage au silver age. Montrer les Super-héros sans leurs frocs, l’enterrement, le viol etc…
    J’ai vraiment adoré cette histoire car elle est vraiment réussie, bien écrite, bien dessinée (les visages sont tous très recherchés malgré certains défauts) alors que Cry for Justice fut juste mal foutu…
    Ceci dit Grace au New 52, on peut tout mettre à la benne ^^.

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