Red Sonja et le sexe, de la chasteté à la modernité

Red Sonja Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Red Sonja est l’archétype de l’héroïne barbare d’heroic fantasy : extraordinairement habile à l’épée, dotée d’un fort (pour ne pas dire sale) caractère, aimant autant l’aventure, la bagarre et les tavernes, farouchement indépendante et vêtue d’une tenue aussi sexy qu’improbable dévoilant sa plastique de rêve. Mais Red Sonja n’est pas que cela. Elle est aussi chaste. Elément essentiel de l’origine du personnage, cette dernière caractéristique a été remise en question à de nombreuses occasions ces dernières années. Et ce n’est peut-être pas dommage…

Le vœu originel

« Chaste » n’est pourtant pas forcément le terme qui vient en premier à l’esprit quand on voit l’héroïne à la chevelure écarlate vêtue de son célèbre bikini en côte de maille. A ce sujet, permettez-moi un petit aparté. Si cette tenue est devenue la plus emblématique de Red Sonja, ce n’était pas celle qu’elle portait lors de sa première apparition dans Conan The Barbarian #23 (Marvel). Elle était à l’époque vêtue d’une côte de maille à manches longues bien plus traditionnelle. C’est l’artiste espagnol Esteban Maroto qui, selon Roy Thomas, aurait créé le fameux bikini pour une illustration, puis l’aurait repris lorsqu’il illustra la première aventure solo de l’héroïne dans Savage Sword Of Conan #1. Depuis cette tenue est devenu le look de référence de Red Sonja, même si plusieurs artistes l’ont relookée à l’occasion (voir notamment la fin de la série Red Sonja vol. 1 de Dynamite, où elle revenait à une apparence proche de ses origines, avec une côte de maille « réaliste »).

Mais, pour la question qui nous intéresse, le point essentiel est l’origine de Red Sonja. Origine qui est propre aux comics, car si le nom Red Sonja vient bien de Robert Howard, le personnage qu’il a créé sous cette appellation n’a rien à voir avec celle qu’on connaît, ni même avec l’heroic fantasy ou Conan. La Sonja qu’on connaît est donc de facto une création originale de Roy Thomas et Barry Windsor Smith.

Red Sonja donc est une jeune femme qui vit en Hyrkania avec ses parents, lorsque leur modeste demeure est attaquée par des bandits. Ceux-ci tuent les parents de Sonja et violent la jeune femme, incapable de se défendre contre eux. Entendant ses cris de détresse, la déesse Scathach la visite et lui offre d’acquérir des talents incomparables au combat si elle accepte de prêter serment de ne jamais coucher avec un homme à moins que celui-ci ne l’ait vaincue en combat loyal. A noter qu’il est parfois fait mention du fait que Sonja aurait refusé les avances d’un roi, mais ce dernier évènement semble intervenir bien plus tard dans sa vie.

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Red Sonja lors de sa première apparition

Le sexe comme une faiblesse

Sonja accepte donc ce pacte, et acquiert la force et le talent qui feront d’elle la diablesse à l’épée si redoutée. Mais ce vœu imposé par Scathach, lui impose donc une chasteté quasi-absolue.

On pourrait d’ailleurs être tenté d’établir là un parallèle avec Lancelot. Dans « La Mort d’Arthur » de Thomas Mallory et surtout dans la relecture qu’en fait T. H. White dans « The Once And Future King », le chevalier doit son talent  et sa capacité à accomplir des miracles à sa vertu symbolisée par sa chasteté. Si bien qu’une fois qu’il a été trompé par Ellan, la fille du roi Pelles, et a engendré Galaad, il perd tous ses talents. Sort auquel Sonja serait promise si elle rompait son serment.

Un serment dont je ne peux m’empêcher de considérer qu’il est extrêmement malsain. En effet, Red Sonja a été violée, rappelons-le. Et désormais elle n’aurait le droit d’avoir des relations sexuelles avec un homme que si celui-ci a préalablement triomphé d’elle par la force. Autant dire qu’elle n’aurait que le droit de se faire violer à nouveau en pratique, sauf à perdre tous ses talents. Une impression à la fois atténuée et renforcée par la condition que le combat soit loyal.

Atténuée parce que ça lui laisse quand même le droit de se défendre si elle est attaquée en traître. Et l’honnêteté me contraint aussi à reconnaître que Sonja peut coucher avec l’homme qui la vaincra ainsi, mais qu’elle n’y est pas non plus obligée, heureusement. Il n’en reste pas moins que l’exigence d’un combat « loyal » interdit à Sonja de perdre volontairement, et la prive ainsi de sa liberté de choix en matière de sexe. En plus, à contrario, si elle est vaincue de manière déloyale et à nouveau violée, cela pourrait même signifier la perte de sa force, son vœu étant techniquement rompu (là encore, je précise par honnêteté intellectuelle que cette possibilité n’a jamais été évoquée dans les histoires, ce n’est qu’une extrapolation de ma part pour appuyer mon propos).

L’acte sexuel est ainsi vu comme une faiblesse pour Red Sonja, qui montre sa force en le refusant. Si elle y consent librement, parce qu’elle le désire, elle perdra ladite force. Ou alors c’est qu’elle aura été vaincue, donc qu’elle aura été plus faible que son adversaire. En extrapolant, on en arrive à la conclusion qu’une femme ne pourrait donc pas être à la fois forte et avoir une sexualité lui appartenant. Voilà une vision bien rétrograde, pour ne pas dire franchement misogyne.

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Sonja se refusant à Conan

Ain’t no love…

Cependant, les auteurs successifs de Red Sonja ont semblé faire preuve de candeur et ne pas avoir tiré tant de conséquences du vœu de l’héroïne. La condition de victoire par un combat loyal ne semble être vue que comme la garantie de l’impeccable vertu de celui que Sonja aura le droit d’aimer, vertu symbolisée par sa force.

Et du côté de la diablesse à l’épée, la sexualité est en pratique souvent laissée de côté. Si elle aguiche un brin Conan (et encore, on ne peut même pas vraiment parler de flirt) lors de leur première rencontre (à l’occasion de la première apparition de Red Sonja donc), ce n’est que pour mieux le manipuler. Par la suite il semble y avoir eu des tentatives de faire naître entre eux une histoire d’amour mais qui ne déboucha sur rien. Elle est certes un objet de désir pour les hommes qu’elle croise, elle n’a que des ennemis ou au mieux des compagnons d’arme ou d’aventure, mais pas plus.

La prohibition du sexe se transforme donc logiquement en prohibition de l’amour. « Logiquement » car à l’époque de la publication du gros des aventures de Red Sonja (années 70-80 essentiellement) il était déjà délicat de parler de sexe dans un comic grand public. Alors du sexe sans grande histoire d’amour, juste pour le plaisir, hors que question d’y songer. Mais d’un autre côté l’idée d’un amour parfaitement chaste paraissait sans doute trop datée pour les mentalités de l’époque.

Red Sonja devient donc une héroïne solitaire, dure, sans attaches. Rien que de très classique pour l’archétype du héros barbare errant. A part que quand celui-ci est un homme il y a à l’occasion une princesse ou une vierge sacrificielle pour lui exprimer sa reconnaissance (et perdre sa qualification pour les futurs sacrifices). Mais pas pour Red Sonja, pour qui l’amour, à l’instar du sexe, ne semble pouvoir être qu’une faiblesse.

Là encore on peut, en extrapolant, y voir quelques relents rétrogrades voire misogynes à propos de l’héroïne. Ainsi l’amour courtois peut galvaniser le héros masculin voulant défendre sa belle. Voir Conan et son grand amour, Bêlit, le cimmérien ayant lui bien eu droit à un peu de romance. Par contre, en ce qui concerne Red Sonja, la femme amoureuse ne pourrait encore une fois plus être une femme forte et indépendante. D’où la solitude de Sonja, condition sine qua non de son statut d’héroïne à cause de ce fameux vœu. C’est d’autant plus dommage que l’idée d’une femme à la fois amoureuse et forte n’était pas totalement inconnue à l’époque, loin de là. Ne parlons même pas des autres comics, où les personnages féminins forts abondent, mais rien que dans le genre heroic fantasy, Bêlit était loin d’être une petite chose sans défense. Red Sonja n’est donc, sur ce point,  pas représentative des personnages de comics féminins.

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Sonja ne pouvant être amoureuse et rester forte

Nouvelles séries, nouvelles Sonja, nouvelle approche

Après une traversée du désert pendant les années 90, Red Sonja fut remise sur le devant de la scène en 2005 par Dynamite, qui lui offrit une nouvelle série scénarisée par Michael Avon Oeming et dessinée par Mel Rubi. Nouvelle série qui conserva néanmoins les origines classiques de l’héroïne, y compris bien sûr le viol et le serment, et le même comportement global. Bref rien de nouveau sous le soleil Hyrkanien. Le vœu de Sonja est néanmoins légèrement reformulé dans le #13, justifié par le fait que vaincre Sonja au combat serait le moyen pour son prétendant de prouver qu’il est digne d’elle (et l’héroïne se déshonorerait en se donnant à un homme qui ne la mérite pas). Le rapport de force est ainsi formellement renversé. C’est l’homme qui se hisse à la hauteur de la diablesse à l’épée en la vainquant, pas elle qui est rabaissée par la défaite. Et les conséquences d’en être tirées deux numéros plus tard lorsqu’elle est vaincue par le dieu Kalidor, et s’offre volontairement à lui ensuite. Ainsi si le vœu perdure, on sent quand même un réel souci de ne jamais faire qu’à cause de cela Red Sonja se retrouve ne situation d’infériorité. Même un dieu doit la mériter.

Brian Reed, lui, tenta bien une réinvention quasi-complète du personnage en créant une « nouvelle » Red Sonja. Jeune femme noble ayant perdu sa famille suite à une attaque elle se lançait dans une quête de vengeance guidée par Ossin, personnage ayant côtoyé la précédente incarnation de Sonja. L’idée était que cette jeune femme serait en fait une réincarnation de Sonja, dont l’ « âme » survivrait à travers les âges. Exit le viol et le vœu de chasteté donc, au moins pour cette nouvelle incarnation (mais qui était la même Sonja, sans être tout à fait la même…). Cependant cette version du personnage fut (sans grande surprise) vite oubliée, disparaissant à l’issue du hiatus de la série après le numéro 49. Ainsi la Sonja qu’on retrouva à partir du #50 était l’originale. De plus, si la Red Sonja « réincarnée » était une jeune femme avec une vie amoureuse normale avant la perte de sa famille, une fois lancée dans sa quête elle ne trouva logiquement plus le temps de se consacrer au batifolage.

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Le voeu de Red Sonja reformulé dans la nouvelle série

D’autres auteurs se sont penchés avec plus d’attention sur la question de la vie amoureuse et sexuelle de Red Sonja avec Queen Sonja. Dans cette série, elle est à nouveau amenée à se lamenter sur la solitude que lui impose son vœu de chasteté et tout ce qui en découle. Avec évidemment une rencontre avec un soupirant qui lui fait regretter ledit vœu.  C’est même une histoire d’amour qu’elle vit, et à laquelle son vœu s’oppose (notamment la question de la loyauté du combat). A cela s’ajoute le fait qu’une fois reine (Conan style) elle est amenée à se poser la question de sa descendance. Tout cela aboutit même à l’organisation d’un tournoi dont la main de la reine Sonja serait le prix. Diverses péripéties et complots font qu’à chaque fois le dilemme posé à l’héroïne vis-à-vis de son vœu se résout de lui-même (par le biais d’une guerre ou d’un décès ou d’une révélation terrible sur le soupirant), mais cela n’empêche pas que la question se soit posée. Et le vœu de chasteté de l’héroïne de redevenir un élément essentiel du récit au lieu d’être cantonné au background dont on ne tire guère de conséquence au quotidien.

A noter aussi que dans cette série, lors de l’arc sur la jeunesse  de l’héroïne au sein d’une bande de voleurs (écrit par Luke Lieberman), Sonja raconte une autre histoire d’amour qu’elle a vécue. Et si celle-ci eut aussi une fin tragique, il n’en reste pas moins qu’elle fut bien réelle. Et que le fameux vœu de chasteté ne s’y opposa pas son amant l’ayant vaincue lors de leur premier duel (même si c’est parfois un peu confus sur ce point). Sonja semblait donc avoir enfin droit à une vie amoureuse et sexuelle quasi normale dans ces nouvelles incarnations

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Le premier amour de Sonja pendant sa jeunesse

Peter V. Brett et le passage à la modernité

Un auteur qui eut aussi beaucoup à dire sur la sexualité et la vie amoureuse (ou leur absence) de Red Sonja fut Peter V. Brett, scénariste du one-shot Red Sonja Blue et de la mini série Red Sonja Unchained qui en fut la suite directe. Romancier de formation, auteur de la saga The Demon Cycle, Peter V. Brett est un écrivain qui accorde une place essentielle à la sexualité de ses personnages dans l’élaboration de leur psychologie. A noter aussi que deux des personnages féminins importants de sa saga précitée sont victimes de viols, et que leur vie (sexuelle et en général) s’en trouve bouleversée. En résumant beaucoup, l’une refuse ensuite pendant longtemps toute relation sexuelle avec un homme, attendant l’être idéal qui lui fera surmonter son traumatisme ; et l’autre, pour pouvoir être avec l’homme qu’elle voit comme celui qui la sauvera de l’enfer, devient une guerrière aguerrie et impitoyable (afin de ne pas être un fardeau pour lui). Autant dire qu’on retrouve là quelques éléments familiers, mutatis mutandis.

Il n’est donc pas surprenant que Peter V. Brett mette le vœu de Sonja et ses conséquences au cœur de son intrigue (du moins sur le one-shot Red Sonja Blue). Il le fit cependant de manière assez originale, insistant notamment sur la façon dont Sonja percevait ce vœu, et sur le fait que de toute façon elle n’était pas femme à rêver du prince charmant. Elle ne se sent pas prisonnière de ce vœu et repousse les avances du jeune homme qui veut l’en « délivrer ». De même, les conséquences si elle venait à briser son vœu ne sont plus très claires, même pour l’héroïne qui déclare ne pas trop savoir ce qui se passerait, mais s’y tenir parce que sa parole est « tout ce qu’elle a ». Par contre il est très clair que même si un homme la vainquait, il ne pourrait la forcer à l’aimer (à noter au passage que la condition de loyauté du duel disparaît). On sent un souhait de moderniser ce concept.

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Une nouvelle approche du voeu de Sonja

Divers commentaires sont aussi glissés çà et là dans les dialogues à propos de la place des femmes et des corvées leur incombant. Et surtout Sonja apparaît comme éminemment consciente de son sex appeal, même si elle affirme par là même que sa sexualité est inexistante. C’est d’ailleurs ainsi qu’on nous présente une justification du choix du bikini en guise d’armure (pour distraire les ennemis). Bref on sent une réelle volonté chez l’auteur de dépeindre l’héroïne comme une femme plus moderne, réellement maîtresse de sa sexualité, à la psyché plus fouillée. Un parti pris qui se veut aussi plus réaliste, ainsi qu’en témoignent lesdites explications.

Et si la mini série Red Sonja Unchained se concentra tout de même plus sur les mésaventures de l’héroïne rousse que sur sa vie amoureuse et sexuelle, Peter V. Brett prit quand même le temps d’une scène pour répondre à la question que nombre de fans de Sonja devaient se poser (moi en tous cas je me la posais…). En effet le vœu de Sonja concerne le fait de coucher avec un « homme ». Comprenez « individu de sexe masculin ». Mais avec une femme ? Pourrait-elle ainsi contourner son vœu et mettre fin à sa solitude ? On a la réponse lorsqu’une magicienne cherchant à s’évader de sa prison lui fait des avances en tenant le raisonnement évoqué à l’instant. Et Sonja de les repousser, tout bêtement parce qu’elle n’est pas intéressée, étant 100% hétérosexuelle.

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Le sex appeal assumé

L’abandon du vœu

Mais le basculement définitif à propos de Red Sonja, de son vœu et de sa sexualité intervint avec le relaunch/reboot de la série par Gail Simone en 2013. La scénariste a en effet changé les origines de l’héroïne. Si sa famille est toujours massacrée lorsqu’elle est adolescente, dans cette nouvelle version elle n’est pas violée, la déesse Scathach n’intervient à aucun moment et Sonja se débrouille pour tuer les bandits toute seule. Et logiquement elle ne prononce jamais le fameux vœu de chasteté. La solitude de Sonja apparaît donc ainsi comme un choix librement consenti, dans le prolongement de l’approche de Peter V. Brett, mais de manière encore plus absolue puisque le fameux vœu n’est plus là pour semer le doute sur la réelle motivation de ce choix.

Mais la scénariste est allée encore plus loin en matière d’exploration/révolution de la sexualité de l’héroïne. Si Peter V. Brett avait affirmé sans ambages son hétérosexualité, Gail Simone remet la question sur le tapis. Ainsi Annisia, compagne de cellule de Sonja avec laquelle elle combat côté à côte dans des sortes de jeux du cirque pour un tyran qui les retenaient prisonnières, semble bien être tombée amoureuse de la diablesse rousse. Certes Sonja ne répond pas aux avances de sa compagne d’arme, et semble plus surprise qu’autre chose quand celle-ci l’embrasse. Mais il faut aussi préciser qu’à ce moment de l’histoire les deux sont devenues ennemies, viennent d’essayer de s’entretuer, et que Sonja vient de découvrir qu’elle est en train de mourir d’une maladie. Donc elle n’a pas non plus l’occasion de se pencher sur la question. Cependant dans la suite du récit l’affection, bien réelle, qu’elle porte à Annisia ne semble pas venir d’un sentiment amoureux.

Et Gail Simone ne s’est pas arrêtée là. Ainsi le dernier numéro sorti (#7) s’ouvre sur une Sonja qui se déclare « excitée » (« randy » est le mot employé, c’est ce que j’ai trouvé de mieux comme traduction) et aux repas, vin et bain qu’elle désire, elle ajoute quelqu’un pour réchauffer son lit (« somebody warm to fill my bedroll »). Elle précise même qu’elle ne sera « pas regardante » tant que la personne est « agile » (« limber »). Et oui, avec les joies de l’anglais, le sexe de ladite personne n’est jamais précisée, et vue la tournure de phrase on peut même supposer que c’est volontaire (« I need someone […] As long as they’re Limber. », « they », pas « he » ou « she », mais faux pluriel qui renvoie à « someone », singulier). Mais là n’est pas l’essentiel.

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Red Sonja #7, page 1

Adieu donc la chasteté, la Red Sonja moderne entend bien avoir une sexualité libérée et en profiter. A noter qu’elle prononce ces phrases vêtue d’une manière bien moins sexy que d’habitude (pas de bikini mais tunique à manche longue et pantalon). Je vais peut-être chercher loin, mais je vois dans cette page tout le symbole de l’inversion totale du traitement de Red Sonja. Avant elle était visuellement un objet de désir pour les hommes, mais n’avait aucune sexualité lui appartenant. Maintenant sa tenue n’est pas gratuitement sexy mais au contraire réaliste et pratique, et par contre elle affirme haut et fort qu’elle fait bien ce qu’elle veut de son corps. Bref, d’un fantasme purement masculin, elle semble devenue une vraie femme moderne (sous la plume d’une femme au passage).

Et comme s’il fallait joindre les actes à la parole, dans Legend Of Red Sonja #4 (dont Gail Simone écrit le récit cadre), on a droit à une histoire courte écrite par Marjorie Liu, où Sonja fait l’amour avec un dieu qu’elle vient de libérer. Encore un dieu comme amant donc (voir Kalidor mentionné précédemment), et encore une inversion de situation par rapport au passé (Kalidor avait vaincu Sonja, là c’est elle qui sauve le dieu). Et dans cette histoire elle est l’instigatrice, comme pour confirmer que désormais sa sexualité n’appartient qu’à elle. Et que si elle n’exclut bien sûr pas les sentiments, elle peut aussi être motivée par la seule recherche du plaisir (on passera par contre sur le fait qu’au final ce soit le Dieu qui tombe « enceint », Liu insistant peut-être un peu lourdement sur son message implicite d’inversion des rôles pour le coup).

Bref, de modèle à tendance rétrograde et limite misogyne, Red Sonja semble être aujourd’hui devenue un archétype moderne et même, osons le dire, féministe.

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Legends Of Red Sonja #4, la fin de la chasteté

6 Responses to Red Sonja et le sexe, de la chasteté à la modernité

  1. Eddyvanleffe dit :

    Ah ComicTalk, le seul endroit où l’on peut lire une analyse sur la sexualité dans Red Sonja….
    Vous savez ce qui me manque dans la vision acutelle des comics et leur volonté de coller à l’époque? On perd le sens du Kitsch! Là où on avait un nana en bikini balançant des « Par Mithra! Si tu veux me toucher, tu va goûter au fil de ma lame vil porceau! », on a aujourd’hui une barbare rousse lambda.
    Je n’ai jamais vu trop de mysoginie dans la précédente incarnation des Red Sonja, ayant déjà pour ma part sauté à la « deuxième interprétation » du voeu sans qu’on ait besoin de me le dire (jai du lire deux fois l’article pour bien comprendre où tu situais l’évolution entre ces deux stades). Je trouve assez astucieux le fait qu’on fasse une différence entre une réputation, l’aura supposé d’un personnage (Fama) et la réalité. Ceux qui ont joué aux jeux de rôles dans leur jeunesse y verront même un « ingrédient » assez sympa du feeling très héroic-fantasy de la chose.
    Gail Simone comme à son habitude fait planer le doute en intrduisant une lecture LGBT à la série (Cf Secret Six où des coming out étaient prévus d’où les scènes à la Kenshiro). Je dois dire que ça me laisse froid car ce qui est vu comme une modernité sera peut-être vu dans dix ans comme un tic de l’époque et de l’auteur. j’espère franchement qu’elle a autre chose à proposer parce que j’attends vraiment une trad chez Panini (Gail Simone quoi!)

    • Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

      Pour ce qui est de la double interprétation (ou plutôt la seconde interprétation) du voeu je reconnais volontiers que je suis allé chercher loin, mais c’était l’intérêt du papier et je pense que ce n’est pas non plus trop capillo-tracté :-)

      Je comprends aussi ta nostalgie du « kitch » (même si je ne la partage pas), désormais banni c’est vrai. Mais je pense que c’est justement là la marque de la modernité. Et en parlant de Sonja c’est vraiment la réappropriation de sa sexualité qui marque pour moi le passage à « l’ère moderne », plus que le sous-texte ambigüe LGBT qui, pour intéressant qu’il soit, me semble pour le coup plus une thématique propre à Gail Simone comme tu le souligne qu’une marque de l’époque (même si ce n’est pas sans lien non plus).

  2. Le truc séduisant dans ce genre d’article, c’est justement les différentes analyses qu’on peut faire à propos d’un sujet « caché » dans la dramaturgie.
    J’ai appris à lire dans Strange, aussi ai-je lu énormément d’histoires aussi abracadabrantes qu’historiques à mes yeux.
    J’ai toujours reliés ces lectures aux pulps et à la science-fiction improbable qu’ils comportaient. Captain Future qui se baladait dans l’espace avec un bocal à poisson sur la tête. Tarzan et son Afrique en carton et ses singes divers et variés combattant des aliens et des hommes poissons (si, si). C’était très visuel, fort en concepts et super riche. Je fais parti des gens qui aiment l’épisode « Et si Conan venait au 20e siècle » ou ce genre de chose… L’imagination primait sur le reste. Voir tout ça devenir si sérieux, si pompeux parfois (surtout que le kitsch n’a pas disparu, il suffit de voir la vision géopolitique de la planète ou tout simplement le Wakanda),me fait encore d’avantage prendre conscience du temps qui passe.
    Quand je pense qu’il y en a qui osent comparer Secret Wars à Civil War… pff les pauvres! ^^

  3. Tibo dit :

    Très intéressant dossier. Je ne connais pas du tout le personnage de Red Sonja j’en avais seulement entendu parler jusqu’ici qu’au travers des récits de Conan ou de la publication de la série de Gail Simone (que je souhaiterai lire).

    J’ai appris donc l’existence du vœu et la nécessité pour les prétendants à devoir vaincre la dame dans un combat à la loyale. Je pense que l’inspiration la plus évidente de ce vœu provient de la légende de Siegfried et de l’Anneau des Nibelungen. En effet, le héros mythologique Siegfried, après avoir terrassé un dragon, hérite d’une force surhumaine et d’une peau impénétrable en se baignant dans son sang (tout en laissant un emplacement « libre » façon talon d’Achille).
    Sa prochaine épreuve sera, au nom d’un ami à lui, de triompher à la loyale de trois épreuves contre Brunhilde, princesse guerrière elle aussi dotée d’une force surhumaine grâce à une ceinture magique. L’objectif étant, après l’avoir vaincu, de pouvoir obtenir sa couche.

    Je vous invite à regarder le téléfilm l’Anneau Sacré qui reprend assez bien cette histoire (avec, pour l’anecdote, la première apparition télévisuelle de Robert Pattinson ^^).

    Voilà, c’était ma petite contribution :-)

    • Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

      Merci de ta contribution. C’est vrai que bien que connaissant la légende de Siegfried, je n’avais pas du tout pensé au rapprochement avec celle-ci (et j’avais oublié les trois épreuves pour conquérir Brunhilde). Mais c’est vrai que la similarité est troublante, et ça pourrait bien une des sources d’inspiration de ce fameux voeu. Et merci pour le conseil de téléfilm, je vais me renseigner.

      Et, échange de bon procédé, pour un adaptation très libre mais très réussie de la légende de Siegfried je conseille aussi la BD Siegfried de Alex Alice, un régal :-)

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