Rick Remender, un auteur à part

Rick Remender Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Rick Remender fait partie de ces auteurs qui ne laissent pas indifférents. Le scénariste, qui préside actuellement aux destinées des Uncanny Avengers et de Captain America, et sera bientôt aux commandes du méga event Axis, s’est retrouvé cet été au cœur d’une polémique aussi infondée que stupide. Cela suite à une scène de Captain America #22 que certains esprits tordus en quête permanente de motif d’outrage ont interprété comme une scène de détournement de mineur de la part du héros Falcon.

Hate me now

On ne reviendra pas ici sur cette affaire, qui est depuis retombée comme un soufflet, si ce n’est pour se rappeler qu’elle avait donné lieu à une campagne anti-Remender sur Twitter à travers le hashtag #FireRickRemender. Le fait que ce hashtag ait pris une telle ampleur, certes brève mais bien réelle, semble indiquer qu’au-delà de cette polémique, il existe une frange de lecteurs qui voulait « se payer » le scénariste, et s’est empressée de saisir le premier prétexte venu. On peut supposer que cette cabale anti-Remender, ou plus globalement cette défiance à l’égard de son travail, a pour principale cause ses partis pris en terme d’écriture notamment sur Captain America.

En effet, lorsque Rick Remender a pris la suite d’Ed Brubaker aux commandes de la série, il en a totalement changé le ton, abandonnant le thriller d’espionnage pour une SF décomplexée (je vous renvoie à notre ancien Small Talk pour plus de détails). Et si l’intention était louable (ne pas livrer une pale copie du run déjà légendaire de Brubaker), le résultat avait de quoi déconcerter les fans. Et un fan déconcerté ça devient vite méchant. Mais si on veut aller plus loin, on se rend vite compte que la vraie marque de l’écriture de Rick Remender, ce n’est pas son penchant pour le « what the fuck ».

Certes, les idées du style implanter le cerveau du défunt Charles Xavier dans le corps de Red Skull ou un Héliporteur du SHIELD qui se transforme en robot géant font incontestablement partie de sa patte. Mais ce qui est la principale caractéristique du travail de Remender depuis quelques années, c’est une dichotomie à la limite de la schizophrénie entre densité des numéros individuels et enjeux à long, voire très long, terme.

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Dr Densité et Mr Long pay-off

Le goût pour des numéros denses est sans doute la facette de cette dichotomie qui appelle le moins de commentaire. En notre ère de décompression narrative extrême, il est vrai que Rick Remender se distingue en proposant toujours de nombreux évènements dans chaque numéro qu’il écrit, et une vraie progression de l’intrigue. Ce côté, qu’on pourrait qualifier d’old-school, fait à n’en pas douter partie de ce qui a conquis ses partisans. En témoignent notamment les commentaires opposant son Uncanny Avengers aux séries Avengers de Jonathan Hickman, le second ayant tendance à déconcentrer à l’extrême (encore plus depuis quelques mois) et aussi à oublier de mettre des vilains dans ses histoires (on n’en a presque pas vu depuis Infinity, et en tous cas aucun marquant).

Mais si Rick Remender a tendance à utiliser à fond les 22 pages dont il dispose à chaque numéro, il a aussi souvent besoin de beaucoup de numéros. Cette tendance n’a pas toujours été aussi prononcée dans son travail. Elle n’est par exemple pas particulièrement présente dans son excellente série Strange Girl. Mais elle est en revanche au cœur des trois dernières plus grosses séries qu’il a écrites : Uncanny X-Force, Uncanny Avengers et Captain America.

En effet, sur ces trois titres, l’auteur a privilégié les arcs longs selon les standards actuels, allant gaiement jusqu’à la dizaine de numéros là où le standard est plutôt de six numéros. Ainsi The Dark Angel Saga dura à elle seule 9 numéros (Uncanny X-Force #11 à 18 formellement mais j’inclus le #19 servant d’épilogue). Les péripéties de Captain America dans la dimension Z durèrent elles 10 numéros tout rond (Captain America #1 à 10). Et la lutte entre les Uncanny Avengers et les Apocalypse Twins a quant à elle duré 18 numéros si on compte les deux actes (Uncanny Avengers #6 à 22, et on pourrait même ajouter le #23 en épilogue).

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Mais au-delà de la longueur formelle de ces arcs, il faut aussi retenir que Rick Remender aime révéler les enjeux de son histoire très en aval, les inscrire dans la durée et laisser beaucoup de temps avant d’introduire des rebondissements. Le « pay-off » (la résolution réelle dirions-nous dans la langue de Molière) se fait sur le long terme. Ainsi les bases d’Axis ont été posées dès Uncanny Avengers #1, avec le vol du cerveau de Charles Xavier par le Red Skull, et ont plané sur tout le long arc opposant les héros aux Apocalypse Twins. Et la vraie résolution est donc encore à venir.

De même dans Captain America, l’arc actuel (commençant au #23), où Zola attaque la Terre, continue de tirer les conséquences des 10 premiers numéros et du temps passé par Cap dans la dimension Z, de sa vie avec son fils adoptif Ian et de la mort de Sharon Carter. L’ombre d’Apocalypse a plané sur tout Uncanny X-Force du premier arc (The Apocalypse Solution) au dernier (The Final Execution Saga) en passant bien sûr par la longue Dark Angel Saga.

En fait, lire une série de Rick Remender, ce n’est pas vraiment lire une série de story arcs successifs plus ou moins indépendants malgré quelques liens, c’est plutôt lire une seule longue histoire continue, divisée en actes.

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Un jeu dangereux

Rick Remender va donc à l’encontre des deux modes principales à l’heure actuelle dans l’industrie des comics. Il écrit des numéros très denses où il se passe beaucoup de choses Peut-être au passage que le fait de ne pas subir la dictature du « double shipping » et de n’avoir « que » 22 pages à livrer par mois pour chaque série aide sur ce point. Est-il irréaliste de supposer que cela évite d’avoir à faire du remplissage en faisant durer une idée en attendant l’inspiration pour la suivante ? Et, pour en revenir à Remender, d’un autre côté, il inscrit ses arcs dans la durée, boudant le format en 6 numéros à rassembler en tpb avant de repartir sur du nouveau pour constamment appâter le nouveau lecteur par des promesses d’accessibilité.

Mais, s’il n’y a rien à reprocher à l’auteur sur la question de la densité (qui se plaindra de ne pas avoir 22 pages de vide ?), on peut émettre quelques réserves concernant la propension à jouer le long terme. En effet, elle se conjugue avec le fait que le scénariste aime choquer le lecteur, par des morts (Sharon Carter, Rogue…), des évènements spectaculaires (la destruction de la Terre…). Il utilise ensuite cette vision à long terme pour introduire des rebondissements liés à ces événements choquants, allant parfois jusqu’à les annuler.

Rick Remender Comic Talk

Ainsi, quant on a l’habitude de lire du Remender, on risque de finir par ne plus autant vibrer lors de la survenance initiale du « moment choc » parce qu’on se dit bien que dans le futur plus ou moins lointain on va revenir sur cet évènement, et qu’à défaut de l’effacer complètement,  on va au moins avoir de nouveaux éléments qui rendront caduque le choc initial. Du coup on se retrouve un peu comme face à un magicien qui vient de faire disparaître la pièce qu’il avait dans la main. On sait bien qu’il va la faire réapparaître quelque part et c’est ça qu’on attend vraiment. La disparition elle-même on s’en fiche un peu parce qu’on sait qu’elle n’est qu’une étape. A cela s’ajoute une tendance récurrente du scénariste à ressusciter ses personnages, ce qui accroît cet effet « wait and see » à chaque moment choc.

Rick Remender est donc un auteur à part dans le paysage actuel, non seulement grâce à son imagination, mais surtout grâce à la structure de ses histoires. Une originalité qui fait bien évidemment plaisir, que ce soit aux nostalgiques des comics des années 80 ou simplement à tous ceux qui ont conscience qu’il n’y a pas qu’une façon de raconter des histoires de façon moderne. Mais cette originalité ne doit pas non plus devenir une autre forme de formatage, trop prévisible, qui finirait par être tout aussi nuisible au plaisir de lecture.

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3 Responses to Rick Remender, un auteur à part

  1. Arnonaud dit :

    Très bon article pour un très bon auteur !

    Ce qui est intéressant vis à vis de Remender c’est qu’il dit qu’il envisage toutes ces séries comme des creator-owned. C’est pour ça que ces récits sont sur le long terme, avec une structure en arc atténuée, avec des persos qui évoluent, qui meurent, et qu’il ose faire des moments choquants. Mais je trouve du coup que c’est un parti pris intéressant. Même si avoir « la petite aventure du mois » peut être intéressant (Moon Knight de Ellis), faire une seule longue histoire avec de vraies évolutions est bien car on sent que le scénariste a vraiment quelque chose à dire avec les personnages, et qu’il n’essaye pas juste d’occuper 20 pages par mois avec une aventure quelconque.

    Et c’est vrai que la densité de ces numéros est agréable quand on le suit mensuellement. Et on attends moins la chute de l’histoire si chaque numéro est bien, là où Hickman a tendance à être plus attendu au tournant, vu qu’on attends souvent longtemps les conséquences de ce qu’il construit.

    En tout cas, Remender est un auteur que j’aime beaucoup, et je suis vraiment étonné qu’il n’ai pas encore plus de succès, car il me paraît franchement être l’un des meilleurs du moments sur les titres super-héroïques (si ce n’est le meilleur, n’ayons pas peur des mots). J’ai hâte de voir les nouvelles séries qu’il nous réserve et j’ai encore et toujours envie de lire tout ce qu’il a pu écrire !

  2. Eddyvanleffe dit :

    De rick Remender, je ne connais finalement que Fear Agent que j’ai adoré ( une bd qui commence doucement et qui donne de vrais coups de poings à l’estomac à chaque arc). Depuis qu’il est entré chez Marvel, il s’est attelé à des pans d’univers qui ne m’interessent pas forcément mais j’avoue attendre impatiemment le deluxe ( pas encore annoncé, vous affolez pas sur amazon!)d’uncanny X-force. je crois que c’est vraiment un rare runs actuel qui prend toute sa saveur sur la durée.

  3. stillWild dit :

    Le run d’X-force le plus Epic et le plus beau selon oam. ce qui est passé après est un Epic Fail

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