ShortBox: l’éditeur indé par excellence

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Steeve Par

Il est de plus en plus rare que je prenne le temps de venir taper des mots dans ce coin du web pour m’exprimer au sujet de ce magnifique médium qu’est la bande-dessinée et il est très probable que la plupart des lecteurs du site n’aient pas la moindre idée de qui je suis. Mais j’ai récemment découvert l’éditeur british ShortBox et j’ai senti qu’il était de mon devoir de partager l’existence de cette pépite de l’industrie avec les quelques passionnés qui auraient pu passer à côté ! Alors, ShortBox, pourquoi c’est génial ? Personne ne présentera jamais mieux le concept que l’éditeur ne l’a déjà fait avec ces deux pages de bd (c’est tout en anglais, mais tout ce que Shortbox édite l’est, donc si tu ne parles pas trop trop la langue de Dizzee Rascal tu vas peut-être avoir envie d’arrêter la lecture maintenant, mais promis on t’aime même si tu t’en vas) :

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Des one-shot inédits de qualité, des bonbons et des goodies exclusifs livrés à ta porte. Que demande le peuple ? Pour ceux qui n’ont pas tout pigé mais sont tout de même restés parmi nous, depuis 2016 ShortBox monte quatre fois par an une boîte contenant donc entre autres choses cinq comics édités pour l’occasion. Pas de séries. Que des histoires avec un début, un milieu et une fin. Pas d’abonnement. Chaque boîte est financée à travers une campagne sur Kickstarter. Ainsi tous ceux qui l’auront soutenu seront les uniques et heureux élus qui pourront mettre leurs mains sur ces beaux objets. Une fois la campagne pour une box achevée, aucune certitude de pouvoir remettre la main sur les comics qu’elle contenait après coup. Certaines oeuvres peuvent être commandées de façon indépendante sur le site de l’éditeur, mais si un bouquin vous fait de l’oeil pendant une campagne, mieux vaut ne pas miser sur le fait de pouvoir le retrouver à la vente après.

Je ne saurais trop insister sur la qualité des livres produits par ShortBox. Vous pouvez vous faire une idée de la diversité du contenu proposé à travers les preview disponibles sur le site de l’éditeur ou encore grâce à ces huit ouvrages qui ont été offerts pour aider les lecteurs à traverser le confinement. Je reviendrai plus en détail sur trois oeuvres que j’ai commandé et particulièrement apprécié un peu plus bas : Don’t Go Without Me, Cry Wolf Girl, et Sobek. Mais si l’avis d’un critique amateur ne vous suffit pas, peut-être que ce chiffre retiendra votre attention : 5 nominations aux Eisner Awards.

Trois à l’édition 2018, avec une nomination dans la catégorie Best Coloring (pour What is Left, histoire comprise dans l’anthologie Don’t Go Without Me dont je parle plus bas) et deux pour la Best Single Issue/One-shot (pour Barbara et What is Left encore une fois). Puis deux autres à l’édition 2019 des Eisner. Encore une dans la catégorie Best Single Issue/One-shot (Beneath the Dead Oak Tree, un des huit ouvrages gratuits) et une dans la catégorie Best New Graphic Album (Homunculus). A l’heure où je tape ces lignes les nominations pour l’édition 2020 des Eisner (qui se tiendront malgré l’annulation de la San Diego Comic Con) n’ont toujours pas été annoncés, mais nul doute que l’éditeur y sera très certainement représenté.

Et pour couronner le tout, chacune de ces histoires qui font vibrer l’industrie est livrée dans un format unique. Les bouquins sont beaux et aucun ne ressemble au suivant que ce soit dans la forme ou les matériaux utilisés. Sur les trois que j’ai commandé, chacun a un format différent et tous sont des objets que je suis content d’avoir maintenant dans ma bibliothèque.

On le voit pas sur l'image mais les couvertures de Sobek et Don't Go Without Me brillent ! :o

On le voit pas sur l’image mais les couvertures de Sobek et Don’t Go Without Me brillent ! :o

Avant de vous parler de ces trois pépites, permettez moi de revenir le temps de quelques lignes sur le parcours de la personne qui porte ce projet à bout de bras : Zainab Akhtar.

Née de parents Pakistanais, Zainab, 33 ans, a passé toute sa vie dans la ville anglaise de Leeds. Ayant découvert la bande-dessinée à travers Tintin et Asterix, elle commence à véritablement développer une passion pour le médium grâce à Blacksad et Fables. Celle qui est depuis devenue méprisante vis à vis du mainstream et des super-héros tout particulièrement est tout de même une grande amatrice de Batman pendant son adolescence. Elle lui consacre même le devoir de fin d’études qui lui vaut son bachelor. Bibliothécaire pendant un temps, ainsi qu’employée à temps-partiel dans un comic shop de Leeds, Zainab fonde en 2011 le site Comics & Cola qui n’a pas de ligne éditoriale bien définie dans ses premières années. A force de rencontres et d’expérimentations, Zainab écrit pour divers publications en ligne telles que le blog de Forbidden Planet, The Beat, ou encore le prestigieux The Guardian. Après avoir aiguisé sa plume au fil de ces divers expériences, Zainab reprend Comics & Cola pour en faire un site spécialisé sur la scène indé. Et c’est là que ça devient intéressant.

Très vite, en 2014, son blog lui décroche sa première nomination pour un Eisner Award dans la catégorie Best Comics-Related Periodical/Journalism. Deux ans plus tard, en 2016, elle fonde non seulement ShortBox, mais aussi Critical Chips, un magazine composé de comics, critiques et essais qu’elle finance déjà via Kickstarter. Si le projet ne dure que le temps de deux numéros, il lui vaut tout de même sa deuxième nomination aux Eisner en 2017 dans la catégorie Best Comics-Related Book. Si elle n’a pas encore décroché le tant convoité award, ses 7 nominations en six éditions sont de bonne augure et devraient être une invitation pour tout observateur de l’industrie à suivre son parcours de près.

Et maintenant, place aux reviews !

Sobek par James Stokoe

Sobek par James Stokoe

Cry Wolf Girl

le garçon qui criait au loup a trouvé sa grand soeur

La jeune Dawa a perdu sa famille suite à une maladie qui s’est abattue sur son village. Bien qu’entourée d’une communauté qui a somme toute l’air soudée, Dawa est résolument seule. Lors d’une sortie avec d’autres filles du village elle tombe sur des poils qu’elle pense être des poils de loup. Inquiète, elle décide de partager l’information avec le reste du village. Le problème : ce village a déjà eu son garçon qui criait au loup. Personne ne croit Dawa qui devient très vite l’unique témoin de plusieurs apparitions de vilains canidés. Perdue entre ses certitudes et l’avis du monde extérieur, Dawa s’enferme plus que jamais dans sa solitude.

Cry Wolf Girl

Magnifique fable sur la solitude, Cry Wolf Girl explore en 48 pages la perception subjective du monde et la facilité de perdre prise avec la réalité dans l’isolement. Thème d’actualité s’il en est. Servie par un dessin qui vous attrape par le col et vous tire dans les méandres dans angoisses de la jeune héroïne, ce conte souligne avec précision la nécessité d’avoir une oreille pour vous écouter.

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Cette histoire est écrite et dessinée par Ariel Ries, artiste qui a étudié l’animation au Danemark. On lui doit le webcomic Witchy que vous trouverez gratuitement en ligne par ici. Nominé aux Ignatz Awards en 2015 dans la catégorie Outstanding Online Comic, Witchy a par la suite été publié en intégral par Lion Forge Comics. Vous pouvez trouver Ariel sur Instagram et Twitter.

 

Don’t Go Without Me

un triptyque sur la mémoire et l’amour

Don’t Go Without Me est composé de trois histoires : l’éponyme Don’t Go Without Me, What is Left qui a été nominé deux fois aux Eisner et Con Temor, Con Ternura ( qui se traduit « avec peur, avec tendresse » pour les moins hispanophones dans l’assemblée). Trois histoires mais une constante à travers les 124 pages qui composent cet ouvrage : PUTAIN QU’EST-CE QUE C’EST BEAU ! Oui, j’ai juré en capital et en gras, mais c’est mon site, je fais ce que je veux, et putain, c’est vraiment beau. Je vais d’abord parler de la personne derrière ce bijoux avant d’entrer dans le détail du contenu de l’anthologie : Rosemary Valero-O’Connell.

On vous dit que c'est beau !

On vous dit que c’est beau !

Rosemary a fait ses débuts chez l’éditeur très quali First Second Comics et a depuis travaillé pour BOOM! Studios et DC pour lesquels elle a dessiné le crossover Gotham Academy/Lumberjanes. Mais l’oeuvre qui l’a mise sur le devant de la scène est indéniablement le graphic novel Laura Dean Keeps Breaking Up with Me. Ecrit par la prolifique Mariko Tamaki (à qui l’on doit le très bon Harley Quinn: Breaking Glass sorti l’année dernière et que je recommande chaudement), les aventures de l’éponyme Laura Dean qui passe sa vie à rompre puis se remettre en couple avec la pauvre Frederica Riley a raflé le Harvey Award 2019 dans la catégorie Best Children’s or Young Adult Book et trois Ignatz dans les catégories Outstanding Graphic NovelOutstanding Story, mais surtout le Outstanding Artist qui est revenu à Rosemary (comment ça je fais une fixation sur les récompenses ?). Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? Tout simplement parce que malgré tout ça, et c’est elle qui le dit, ses plus beaux dessins à ce jour se trouvent dans Don’t Go Without Me. Puisqu’on vous dit que c’est putain de beau !!

Mais sinon, de quoi ça parle Don’t Go Without Me ? On y vient.

Oh la la, comment c'est beau :o

Oh la la, comment c’est beau :o

Le recueil s’ouvre sur du fantastique. Dans Don’t Go Without Me un couple  s’engouffre dans une brèche entre notre univers et un monde peuplé par d’étranges créatures, parfois mignonnes, parfois complètement malaisantes. Bien entendu le couple est séparé et nous suivons un de nos deux tourtereaux naviguer ce monde plus dangereux qu’il n’y paraît au premier abord à la recherche de son amour perdu. Un voyage qui aura un coût humain insoupçonné et peut-être irréversible.

Nous passons ensuite du fantastique à la SF avec le très bon What is Left. Se déroulant dans un univers futuriste dans lequel l’humanité a développé un moteur qui carbure à la mémoire d’êtres humains, l’histoire suit une scientifique qui était embarquée à bord d’un vaisseau tournant grâce à un de ces moteurs et qui est prise dans l’explosion dudit moteur. Elle se retrouve alors coincée dans les souvenirs de la personne dont la mémoire nourrissait le moteur du vaisseau. Un voyage de toute beauté à la découverte de ce qui fait de nous qui nous sommes.

Enfin, l’ouvrage se conclut sur un poème illustré. On ne peut pas vraiment dire qu’on soit sur de la bande-dessinée à proprement parler. Lorsque j’ai vu en ligne que Rosemary Valero-O’Connell organisait une lecture du livre dans une librairie new-yorkaise je me suis immédiatement demandé à quoi une lecture de bande-dessinée pouvait ressembler. Con Temor, Con Ternura est la réponse à cette question. Il s’agit littéralement d’un poème posé sur de magnifiques illustrations de Rosemary qui viennent compléter le propos. Ce poème raconte l’histoire d’une géante endormie dans la mer aux abords d’un village côtier. De mémoire d’homme elle a toujours été là. Endormie. Mais certains observateurs ont prédit son réveil demain. Alors ce soir tout le monde se rassemblera et fera la fête au village en s’aimant, en partageant, et en réfléchissant à la raison d’être de ce colosse endormi.

Isn't it beautiful though?

Isn’t it beautiful though?

Les deux thèmes récurrents de ce triptyque sont la mémoire et le besoin de l’autre. Chaque conte approche ces thèmes de façon subtil tout en tirant partie de tout ce que le médium a à offrir. C’est intelligent et beau. Une leçon en bonne et due forme de l’approche show, don’t tell. Le lecteur n’est pas tenu par la main et est invité à découvrir les subtilités de chaque univers en prêtant attention à chaque détail de chaque page, chaque case, chaque expression faciale. Bref, c’est génial est ça vaut ses 15€ !

 

Sobek

quand Godzilla rencontre le panthéon égyptien

Sobek c’est l’instant déconne du lot. Ici pas de thématique profonde et encore moins de poésie au programme. Ecrit et illustré par l’artiste Canadien complètement barré James Stokoe, Sobek suit une journée dans la vie du dieu égyptien éponyme. Dans cette version, Sobek est un crocodile géant vénéré par certains hommes. Un beau matin des disciples viennent lui apprendre qu’un dieu concurrent, Set, a pris possession d’un des temples lui étant dédié. Sobek se met alors en route vers la ville qui héberge ce temple pour en reprendre possession. Sobek est ici dépeint comme un dieu totalement désinvolte et la façon dont il va gérer ce conflit relève du grand n’importe quoi.

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James n’en est pas à son coup d’essai en matière de gros lézard qui détruit tout sur son passage. Il est l’auteur de deux mini-séries Godzilla chez IDW : The Half-Century War  et Godzilla in Hell. 10 numéros, soit 240 pages de pure folie sur lesquelles l’artiste peint de sublimes scènes de carnage et de dévastation à coup de splash pages ultra détaillées. On a ici le droit à une version plus light et fun de son Godzilla le temps de 32 pages pleines d’humour et de pépites visuelles.

Stokoe est un artiste qui se fait bien trop rare (il est le seul que je connaisse avec une section unfinished projects dans sa page wikipedia…). Il est toujours plaisant de pouvoir s’en mettre une petite dose sous la dent !

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Pour conclure, si vous êtes arrivez jusqu’ici, déjà bravo et merci ! Mais surtout vous serez peut-être intéressés de savoir que, dû aux circonstances exceptionnelles de cette année, ShortBox ne sortira qu’une seule box en 2020 et que sa campagne de financement est actuellement en ligne et ce jusqu’au 20 mai. J’en parle plus en détail ainsi que d’autres campagnes Kickstarter intéressantes du côté de chez nos amis de C’est toi la radio !

One Response to ShortBox: l’éditeur indé par excellence

  1. [...] Pour les plus curieux : je reviens plus longuement sur le concept de ShortBox, son histoire, le parcours de la femme qui porte seule le projet à bout de bras et je critique trois de leurs comics sur mon site Comic Talk. [...]

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