Suicide Risk : l’interview exclusive de Mike Carey

Suicide Risk Mike Carey Comic Talk Interview

Jeffzewanderer Par

Le scénariste anglais Mike Carey est l’auteur de nombreuses superbes séries telles que The Unwritten (et sa suite actuellement en cours The Unwritten : Apocalypse), Lucifer, Crossing Midnight, ainsi que des runs remarqués sur Hellblazer et X-Men Legacy ou encore de nombreux romans dont ceux de la série Felix Castor.

Il écrit aussi actuellement l’excellente série Suicide Risk, dessinée par Elena Casagrande et publiée par Boom. C’est de ce titre que nous lui avons demandé de nous parler dans cette interview, afin qu’il nous dévoile son univers.

NB : Cette intervieview est aussi disponible en version originale.

Commençons par une question traditionnelle : pouvez-vous dire à nos lecteurs de quoi parle Suicide Risk ? Il semble que ça ait commencé comme une histoire de vengeance mais c’est vite devenu quelque chose de beaucoup plus vaste.

Je suppose qu’au départ c’est le scénario très familier d’un homme qui veut voir la justice rendue, et qui le veut assez pour prendre les choses en main. Leo Winters est un  policier dans une Amérique qui assiste à une vague, presque une épidémie de supervilains. Et le procédé pour obtenir des superpouvoirs est ridiculement simple, alors il décide de le faire. Il va voir ces dealers de rue et il s’achète des superpouvoirs, bien qu’il sache que la plupart des gens qui font ça sont soit mauvais au départ soit deviennent mauvais très vite. Peu importe à quel point leurs intentions sont bonnes, ils finissent par utiliser leurs pouvoirs à des fins égoïstes et illégales.

Leo pense qu’il sera différent, il est sûr qu’il peut gérer ça. Mais c’est seulement une fois qu’il est au terme de la procédure qu’il commence à comprendre ce qu’il s’est infligé, quand il commence à avoir des souvenirs d’une autre vie en tant qu’un autre homme, le supervilain Requiem.

On a toujours eu l’intention que la série s’ouvre graduellement d’une histoire très intime et personnelle vers quelque chose qui fasse beaucoup plus grand et épique. Et à ce moment les révélations arrivent vite et en nombre.

Suicide Risk Mike Carey Comic Talk Interview

Leo Winters obtenant ses pouvoirs

L’univers de la série semble en effet devenir de plus en plus complexe (dans le bon sens du terme), surtout avec les derniers numéros (#10-12 à l’heure où j’écris ces lignes). Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur votre processus de création d’univers ? Il m’a semblé, parmi d’autres choses, que pour éviter d’avoir à trop expliquer, vous avez profité du fait que certains éléments (les supervilains et superhéros, la magie…) sont des évidences pour les lecteurs de comics…

Oui, c’est vraiment le cas. Comme avec The Unwritten, nous voulions que les lecteurs soient très sûrs de savoir ce qu’ils étaient en train de lire, puis dévier de ce modèle une fois lancés. Avec Suicide Risk, le récit de superhéros est le noyau d’un récit de science-fiction plus vaste qui grandit pour remplir le cadre une fois que Leo commence à se rappeler son autre vie et l’autre monde où il l’a vécue. Toutes ces choses étaient dans le pitch – en fait c’était le noyau du pitch – alors les mécaniques expliquant comment les deux mondes étaient connectés et la crise à Ultramar (NdT : le monde de Requiem) qui a mené à la situation actuelle ont dû être réglées à l’avance. Comme l’arc narratif de Tom a dû être totalement réglé à l’avance dans The Unwritten. Il y a beaucoup de place pour modifier d’autres éléments, mais le squelette est rigide. Je suppose que c’est comme ça que je décrirais ma création d’univers.

Un autre élément caractéristique du titre est la façon plutôt réaliste dont les superpouvoirs sont traités, surtout leur mécanique (La manipulation de forces primaires de Leo/Requiem, les rythmes biologiques de Plane Jane…). Quelle est l’importance de ce côté « monde réel » pour votre écriture ?

C’est très important dans ce cas, oui. Il y a une révélation qui arrive bientôt à propos de la façon dont les pouvoirs de Leo marchent vraiment, et ça doit être ancré au moins un peu dans la physique du monde réel, ou ça tombera à plat.

Mais plus généralement j’aime les fictions qui se donnent la peine d’être cohérentes et travaillées. Par exemple la règle des noms dans les livres du Cycle de Terremer (NdT : Earthsea) d’Ursula LeGuin, ou les nombreux types de magie rivaux dans les romans du Cycle Bas-Lag de China Mieville. Ces choses sont le squelette et l’échafaudage de l’histoire, et si l’auteur ne s’investit pas dedans tout peu finir par faire très bon marché et fragile.

Mais c’est vraiment du cas pas cas. Il y a aussi des genres d’histoire où donner une explication trop claire et travaillée peut faire plus de mal que de bien. Dans beaucoup d’horreur, l’implicite bat l’explicite.

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La gestion réaliste des pouvoirs

En parlant de Leo, le titre de la série, Suicide Risk, fait clairement référence à lui je pense. Est-ce que vous pouvez nous parler un peu plus de ça ? En quoi présente-t-il un « risque de suicide » ?

Quand il commence à utiliser ses pouvoirs au début, tout ce qu’il fait produit un contrecoup sur lui donc il risque de se tuer. Quand il manipule l’eau dans les tuyaux dans le numéro 2, par exemple, il y a un moment où l’eau s’éloigne de lui, comme si elle avait peur de lui. C’est à ça que le titre fait référence en premier lieu.

Mais une fois arrivé à l’arc actuel – aux alentours du numéro 12 ou à peu près – c’est clair qu’il y a vraiment deux esprits, deux personnalités, qui existent côte à côte à l’intérieur de Leo. Il peut être lui-même ou il peut être Requiem. Il ne peut pas être les deux à la fois. S’il continue à recourir à la personnalité de Requiem en lui, alors la personnalité de Leo Winters doit cesser d’exister. Et de la même façon Tracey peut être soit la fille de Leo soit celle de Requiem, Tracey Winters ou Terza Nimari. Ce sont des choix difficiles, pour ne pas dire dévastateurs, à faire.

La famille est un thème important de l’histoire, n’est-ce pas ?

Oui très, et c’est vrai pour la plupart des choses que j’écris. Même The Girl With All The Gifts (NdT : le dernier roman de Mike Carey) est vraiment construit autour d’une relation quasiment mère-fille.

Dans Suicide Risk je voulais vraiment que les conséquences des décisions de Leo aillent jusqu’au bout, et les implications doivent le dépasser de beaucoup. Chacune des relations qu’il a vécues se retrouve subitement mêlée à ça, et les plus intenses et les plus significatives sont celles qui sont affectées le plus profondément. Si c’est une tragédie, c’est une tragédie familiale plus que tout autre chose. Alors j’ai vraiment essayé d’impliquer les relations familiales de manière aussi vivace que possible dans les premiers numéros, et j’ai gardé la famille dans le cadre narratif après que Leo les ait quittés et se soit retrouvé pris dans toute cette histoire folle de supervilains. Je m’inquiète parfois que Danny (NdT : le fils de Leo Winters) se retrouve mis à l’écart, parce que l’accent est tellement mis sur les relations de Leo avec Suni (NdT : sa femme) et Tracey. Mais on voit beaucoup Danny et Tracey ensemble, et peut-être qu’on peut déduire de ces scènes ensemble à quel point cette famille est proche et offre du soutien. On a besoin de ressentir ça pour que l’histoire ait une résonance.

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La famille de Leo : Suni, Tracey et Danny

Est-ce que vous continuerez aussi à faire ces numéros individuels entre les arcs comme le #5 ou #10 pour développer des personnages secondaires ?

J’aimerais continuer à faire ces histoires interstitielles, mais ce sera peut-être quelque chose à quoi on renoncera à mesure qu’on approchera du point culminant. Il y en a certainement une de plus à venir, dans le numéro 14, mais c’est plus lié à ce qui se passe dans l’arc principal. C’est une histoire à deux entre Tracey et Diva (NdT : une supervilaine). Je pense qu’il pourrait y en avoir encore une après ça, et puis on filera directement vers les grandes étapes finales, qu’on atteindra probablement vers le vingt-cinq en termes de numérotation. C’est un run plutôt court en comparaison, si vos références sont Lucifer et The Unwritten, mais ça semblait approprié pour l’histoire.

Quand vous dites que ça « semblait approprié », est-ce que vous voulez dire que c’est quelque chose qui vous est venu alors que vous écriviez la série (peut-être comme un de ces « éléments modifiables » que vous avez mentionné quand on parlait de votre construction d’univers), ou est-ce que ce run court était quelque chose que vous aviez décidé depuis le début ?

Je ne me suis pas lancé dans la série avec une idée claire de sa durée, non. Mais je m’y suis lancé avec une ébauche de feuille de route, au sens où le point culminant était largement déterminé et je savais vers quoi je m’acheminais. Mais il y a toujours beaucoup de chemins différents qui vous mèneront au bout d’une histoire. Une fois totalement embarqué dans Suicide Risk, j’ai réalisé que j’étais en train emprunter l’un des chemins les plus courts, que j’arrivais aux tournants majeurs du scénario plutôt rapidement. Il y a une part de planification à l’avance consciente, et une part de croissance organique. On espère qu’elles fonctionneront de concert sans accroc, mais ce n’est pas toujours le cas. En l’occurrence une fois arrivé à la fin de l’arc Nightmare Scenario (NdT : #6-9) j’ai pensé « il n’y aucune raison de ne pas aller sur ce terrain ». Aucune raison de ne pas faire entrer Leo et Requiem en conflit direct.

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Leo ou Requiem ?

Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de votre collaboration avec les artistes de la série, surtout Elena Casagrande (l’artiste principale) ?

Travailler avec Elena est super. C’est une série avec un gros effectif, beaucoup de personnages à imaginer et réaliser, et beaucoup de superpouvoirs à exprimer visuellement. Elle est super pour le volet humain comme pour le volet surhumain de cette équation. Je veux dire, elle dessine des gens crédibles et auxquels on peut s’identifier, mais elle a aussi un super instinct pour réaliser le genre d’effets spéciaux dont on a besoin sur une série de superhéros.

Il y a une continuité en termes de proximité de la collaboration qu’on arrive à avoir avec un artiste, et ça dépend en général d’à quel point l’éditeur fait bien son travail, je veux dire la partie de son travail liée aux communications. Elena fait toujours des croquis pour les personnages et me laisse les commenter avant de commencer à découper ses pages. Et Dafna [Pleban, éditrice de la série] me permet toujours minutieusement de voir les concepts et découpages à mesure qu’ils arrivent. Alors on a le sentiment d’une collaboration très naturelle et gratifiante. Ça ne se passe pas toujours comme ça.

Comment décririez-vous le look de la série ? Qu’est-ce que vous et Elena Casagrande essayez de réaliser en termes de design ?

Je pense que c’est un style réaliste plutôt classique, ce qui est ce dont on a besoin dans une série de superhéros grand public pour que le public suspende son incrédulité. Il y a des changements et modulations une fois qu’on arrive à Ultramar et au côté plus science-fiction de l’histoire, mais c’est la palette principale.

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Nightmare Scenario (dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, depuis le coin inférieur droit) : Prometheus, Just A Feeling, Cage, Transit, Sockpuppet, Plane Jane

Et finalement, étant donné l’effectif nombreux de la série que vous avez mentionné, comment trouvez-vous tous ces noms cool pour les superhéros/vilains (Memento Mori, Just A Feeling, Dr Maybe, Plane Jane…) ?

Je pense que j’ai voulu me mettre en décalage par rapport à tous les noms abstraits dramatiques qu’on a l’habitude de voir. C’est difficile d’en trouver de nouveaux, et même les nouveaux font anciens. Alors j’ai opté pour des noms qui étaient un peu bizarres et éclectiques, et dans beaucoup de cas carrément fantaisistes, comme si le gens qui les avaient choisis recherchaient l’opposé du dramatique. Ça semblait marcher, peut-être d’une façon similaire à celle dont les noms des vaisseaux pensants marchent dans les romans sur La Culture de Iain Banks. Parfois c’est chouette de prendre une convention qui est devenue invisible et de la re-problématiser en faisant quelque chose d’étrange.

Bien, je suppose qu’on a fini. Quelque chose que vous souhaiteriez ajouter en conclusion ? Ou un peu de teasing ?

Juste pour dire que toutes les choses et toutes les personnes qu’on a vues au cours de la série sont pertinentes pour le dénouement. C’est un GROS point culminant ! :)

Interview réalisée par Jeffzewanderer. Remerciements à Mike Carey pour sa diponibilité et sa gentillesse.

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