Suiciders, le Prestige de Lee Bermejo

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Jeffzewanderer Par

/ !\ AVERTISSEMENT / !\

Vous vous êtes déjà demandé comment un tour de magie fonctionnait ? Comment la carte signée était apparue dans le paquet scellé ? Evidemment. On l’a tous fait. Et vous vous êtes peut-être aussi dit que connaître la réponse gâcherait votre plaisir. Si cette dernière crainte vous a toujours arrêtés, abandonnez ici votre lecture, on se reverra au prochain article. Parce que le but de cet article va justement être d’analyser et « disséquer » le superbe tour de passe-passe mis en œuvre par Lee Bermejo dans le premier arc de sa série Suiciders, publiée chez Vertigo. Alors si vous voulez préservez l’effet de surprise, arrêtez-vous ici…

Mais si vous êtes toujours là, j’espère que vous me permettrez un petit emprunt à Christopher Priest et son roman Le Prestige tant la structure (fictive) qu’il imagine pour les tours de magie sied à l’analyse du récit de Lee Bermejo. Commençons donc par…

LA PROMESSE

La promesse, par laquelle débute tout tour de magie, c’est montrer au public quelque chose d’ordinaire. C’est exactement ce que fait Lee Bermejo si on se réfère au pitch de sa série. Suiciders se déroule dans un Los Angeles post apocalyptique, où le cœur riche de la ville est protégé par des murs au-delà desquels vivent les parias de la société. Criminalité, misère, violence, c’est le tableau classique dans les bas fonds, jusqu’aux passeurs qui offrent d’acheminer clandestinement ceux qui rêvent d’une vie meilleure à l’intérieur des murs. Mais au-delà de ces murs le luxe ne fait que cacher la corruption et une violence tout aussi présente, même si elle se pare des habits de la civilisation. Ainsi, comme il faut bien donner sa dose de pain et de jeux au peuple, un sport ultra violent appelé le Suicide est la distraction favorite des citoyens de cette société dystopique. Il s’agit de rien de moins que des combats de gladiateurs

Ce sport (ou plutôt le terme qui désigne ceux qui y participent) donne son nom à la série. Ce sont ainsi deux de ces participants qu’on va suivre tout au long des six numéros de cet arc. D’un côté du mur The Saint of Suicides, méga star du Suicide, combattant invincible et gendre idéal du Los Angeles des nantis. Dans les bas-fonds on trouve le mystérieux Straniero, étranger au physique de colosse fraîchement débarqué dans la cité des anges désormais déchue. Perdu, il se retrouve embarqué avec une bande de gangsters et surtout va être amené à participer à la version clandestine du Suicide qui a cours de ce côté du mur.

Bref, a priori rien que des choses très classiques. L’histoire pourra être distrayante avec son petit côté Rocky revu et corrigé sauce post-apocalypse, mais ce sont surtout les dessins qui semblent avoir vocation à nous séduire.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Au moins c’est beau.

LE TOUR

Le tour proprement dit, qui constitue la majeure partie de l’illusion, part de la promesse et nous amène au prestige, le dénouement. La force du tour de Bermejo c’est justement d’être indécelable tant qu’il le réalise, et d’une cohérence remarquable quand on l’analyse.

Suiciders semble donc suivre un déroulement des plus classiques. On a d’un côté le Saint, qui enchaîne les victoires dans l’arène mais semble être un homme tourmenté malgré sa vie de rêve. Le premier numéro lui est d’ailleurs consacré, entrecoupé de passages montrant les passeurs à l’œuvre lorsqu’ils font franchir le mur à leurs malheureuses charges. On retiendra surtout cette photo abîmée, dont on ne voit pas ce qu’elle représente, mais que le Saint contemple avant son combat. C’est la première base du fameux trouble du personnage, à peine esquissé ici mais dont on va découvrir l’ampleur tout au long du récit.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

The Saint contemplant la photo qui aura une importance capitale par la suite.

Le deuxième numéro introduit l’autre protagoniste de cette histoire, l’étranger aussi miséreux que colossal connu sous le seul sobriquet de Straniero. Lui aussi tient une photo à la main lors de sa première apparition. Mais là où celle du Saint paraissait être source de tourment, celle de Straniero symbolise plutôt un espoir, qui prend la forme d’un Suicider représenté sur ladite photo.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Straniero aussi contemple une photo pour la première apparition.

Le personnage semble ainsi vouloir s’extraire de sa triste condition par le biais de ce sport barbare, qui rend néanmoins ses participants riches et célèbres (même si ce n’est que brièvement). Une impression confirmée par le regard fasciné qui accompagne son passage devant une autre affiche promotionnelle pour le Suicide quelques pages plus tard. Mais comme dans tout récit de ce genre, Straniero va mal commencer en se retrouvant embarqué avec une bande de gangsters trop heureux d’utiliser la force de ce colosse et d’en faire leur gros bras. Heureusement il y a cette barmaid blonde, dont le regard croise le sien le temps d’une case suggérant de manière pas vraiment subtile que les routes de ces personnages sont amenées à se croiser à l’avenir.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Un croisement de regard immanquable.

En parallèle on continue de suivre le Saint à l’intérieur des murs, et surtout de découvrir la face cachée de l’enfant chéri de la société. Son tourment se confirme par le biais d’un monologue énigmatique sur les promesses brisées. Le fait qu’il n’est pas forcément un modèle de vertu par la manière dont il séduit cette jolie journaliste blonde, pour la chasse. Mais aussi parce qu’elle est différente des hordes de groupies interchangeables et prostituées dont il est suggéré qu’il a l’habitude de se contenter. Cependant, ce sont surtout les suites de cette soirée avec la journaliste qui vont nous en apprendre plus sur le Saint et achever de poser le personnage. Une fois les préliminaires horizontaux accomplis, la journaliste va fouiner dans la maison du Saint et tomber sur son passeport. Une découverte qui lui coûtera la vie.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Le passeport, la clé du secret du Saint.

Les trois numéros suivants ne vont, en apparence, faire que confirmer ces pistes. On y assiste toujours en parallèle d’un côté à l’ascension de Straniero, au début de sa romance avec la jolie barmaid et à ses inéluctables ennuis avec les criminels qui l’exploitent. De l’autre le secret de The Saint est de plus en plus menacé, son passeport étant perdu tombé entre les mains d’un paparazzi. De plus ses soutiens le lâchent peu à peu, jusqu’à vouloir sa mort car il devient gênant, tandis que son tourment le ronge de plus en plus.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Le paparazzi qui récupère le passeport, une part apparemment essentielle de l’intrigue.

Ainsi, conformément à la Promesse, Lee Bermejo suit des codes narratifs très connus. Straniero c’est le héros qui part du bas de l’échelle, et qui va affronter les pires difficultés pour réaliser son rêve. Le Saint est lui le nanti, corrompu par son pouvoir mais avec encore juste assez d’humanité pour que les compromissions dont il s’est rendu coupable le tourmentent. Un tourment qui l’humanise assez pour créer un lien d’empathie avec le lecteur, mais surtout qui annonce sa chute, en parallèle à l’ascension à venir de Straniero. C’est le mort de faim Rocky contre la star Apollo Creed. Et pourquoi pas avec un pincée de Spartacus en perspective pour ajouter de l’épique.

C’est là toute l’astuce pour Lee Bermejo : il joue sur le côté apparemment très classique de son récit pour tromper nos attentes. On se croit dans un schéma narratif vu et revu, donc on ne se pose pas de questions, persuadé qu’on est d’avoir déjà anticipé les rebondissements à venir de l’intrigue. Peut-être l’auteur profite-t-il aussi de l’idée reçue selon laquelle les dessinateurs ne peuvent être que des scénaristes au mieux médiocres, à quelques rares exceptions près qu’on nous ressort à chaque fois (Will Eisner, Frank Miller, Mike Mignola…). Un cliché assez répandu, surtout que la précédente tentative de Bermejo en matière d’écriture (Batman : Noel) n’incitait pas à penser qu’on était face à un génie au talent jusque là inexploité. De plus les multiples éléments scénaristiques (la romance et les criminels pour Straniero, son secret et la trahison de son entourage pour The Saint), semblent suffisants pour justifier l’existence du récit.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Romance pour Straniero, Trahison pour The Saint.

Deux éléments sèment un peu le trouble. D’abord, à mesure que le récit progresse l’hypothèse de la confrontation à priori inéluctable entre les deux protagonistes parait de plus en plus difficile à mettre en pratique. Mais d’un autre côté Suiciders n’est pas forcément une mini, donc peut-être Bermejo joue-t-il le long terme ? On peut même imagine un plan en deux phases : prévoir à la fois la possibilité d’amener la confrontation très vite si la série ne peut pas durer (pour cause de ventes décevantes par exemple), et celle de retarder ce moment si tout se passe bien. Le fait que le manager du Saint essaie d’organiser sa mort lors d’un duel de Suicide semble même laisser deviner une piste évidente : après le premier échec, ce sera Straniero qui sera utilisé pour une autre tentative. L’autre source d’incertitude c’est le fait que le secret de The Saint concerne son identité. Or ce genre de révélation n’a de punch que si l’identité révélée évoque quelque chose pour le lecteur. Et en l’occurrence on ne voit pas ce que ça pourrait évoquer vu le peu de personnages présents. Mais là encore Lee Bermejo nous offre une solution toute prête : il suffirait d’apprendre que The Saint vient en fait de l’autre côté du mur pour justifier l’embarras de ses soutiens. Du coup pas besoin que son identité renvoie à un personnage connu dans le récit pour qu’il y ait un rebondissement efficace. Le tout collant aux monologues du personnage sur les mensonges.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

The Saint vs Straniero, la confrontation annonncée ?

 LE PRESTIGE

Seulement, comme dans tout bon tour de prestidigitation, tout ceci n’est que fausses pistes et distractions. Si Lee Bermejo nous a laissé confortablement suivre ce chemin en apparence bien connu, c’est pour mieux nous surprendre à l’arrivée. La confrontation entre Straniero et The Saint n’aura jamais lieu car les deux hommes n’en sont en fait qu’un seul. The Saint était jadis Straniero.

Ayant échappé à ses maîtres et franchi les murs, The Saint finit en effet par se graver sur la peau le tatouage qui ornait son torse du temps où il était Straniero. Dernière page et ultimes secondes du Prestige pour l’auteur : le héros retourne dans le bar où travaille encore la barmaid dont il s’était amouraché en tant que Straniero et on découvre enfin la photo qu’il contemplait à la première page de l’arc. Elle le représente (toujours en tant que Straniero) en compagnie de la barmaid et son fils, le souvenir d’une époque où il espérait encore, avant les mensonges.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Ultime page, ultime révélation : The Saint = Straniero

En parallèle, pour préserver la surprise jusqu’au bout, le début du sixième et dernier numéro nous montre aussi comment Straniero avait dû fuir et se retrouver finalement de l’autre côté du mur où il est devenu The Saint. Un récit qui s’entremêle avec la révélation finale à mesure que celle-ci est esquissée puis dévoilée. Le dialogue avec le passeur pousse même le vice jusqu’à paraître nous confirmer que le grand secret du Saint était qu’il venait d’au-delà du mur (la fausse piste évoquée plus tôt), sans suggérer que lui et Straniero ne font qu’un. Le sort du paparazzo est aussi réglé, comme un détail finalement sans importance vu qu’il n’a été qu’un leurre.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Extrait d’une page du dernier numéro, alors que passé et présent du héros s’entrecroisent, une demi page chacun.

Pour nous leurrer, en plus d’utiliser nos attentes contre nous ainsi que cela a été dit dans la partie précédente, on réalise alors que Lee Bermejo a manipulé les codes habituels de la narration, jouant encore une fois sur nos habitudes avec la complicité du coloriste Matt Hollingsworth. Le procédé utilisé est d’ailleurs, mutatis mutandis, comparable à celui employé dans The Usual Suspects par le réalisateur Bryan Singer. En effet les séquences mettant en scène Straniero et The Saint ont chacune leur propre palette de couleurs : chaudes pour les premières (pas mal de jaune, de lumière), froide pour les secondes (tout en bleus et en ombres). Utiliser des palettes différentes pour créer des ambiances différentes, c’est le b.a. ba de la BD, voire de la narration graphique. Seulement là la différence de couleur est en fait utilisée pour distinguer deux époques : le passé (les séquences de Straniero) et le présent (celles du Saint).

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Couleurs froides pour The Saint, Chaudes pour Straniero, mais sans indication qu’il s’agit de deux époques différentes.

Là encore le procédé n’est pas inédit. Mais l’usage veut que lors de la première séquence à une époque donnée (ou au moins différente du présent du récit) on ajoute une indication (style : « dans le passé », ou une date…). Bermejo ne le fait pas, trichant avec le code. Sans indication temporelle, les différences de couleurs ne sont censées indiquer que des différences de lieu ou d’ambiance. Comme Singer trichait dans The Usual Suspects en nous montrant les mensonges du narrateur mis en scène alors que le code narratif habituel est que ce que nous, spectateurs, voyons à l’écran est toujours la vérité. L’alternance des palettes est en effet systématique, jusqu’à une inversion dans les dernières pages tandis que dans le passé Straniero va devenir The Saint (on passe au bleu froid) et dans le présent The Saint revient dans le lieu où il vivait en tant que Straniero (avec le retour des couleurs chaudes).

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Inversion des palettes de couleurs pour la fin du dernier numéro : Straniero va vers le froid alors qu’il devient le Saint, et le Saint revient vers des couleurs chaudes alors qu’il renoue avec son passé.

Rétrospectivement on comprend aussi mieux la symbolique mise en place par Bermejo, à commencer par la ressemblance physique entre la journaliste tuée pour avoir découvert le secret du Saint et la barmaid blonde. C’est elle qui a été un déclencheur pour le héros, lui rappelant son passé. Les tatouages jouent un rôle aussi : Straniero avait un diable sur le torse (et un costume similaire lors de sa brève carrière hors des murs), The Saint un Ange dans le dos. La vérité et le mensonge, le passé et le présent, avec une inversion. C’est en effet quand il avait un tatouage et un costume de diable que le héros était plus innocent, et quand il arbore l’image d’un saint qu’il est le plus proche de l’enfer.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Un diable en pleine ascension, et un ange en pleine déchéance.

Les photos jouent un rôle aussi, même si on comprend que la photo de Suicider que contemple Straniero lors de sa première apparition n’était qu’un leurre. La seule photo qui compte est celle du trio Straniero/Barmaid/Enfant, car elle fait le lien entre passé et présent et est l’outil par lequel la révélation finale arrive. Mais la première photo-leurre permet quand même d’établir un parallèle visuel : Straniero comme The Saint tiennent ainsi chacun une photo la première fois qu’on les voit. Dans le même registre, lors de la dernière apparition des deux incarnations du héros on trouve aussi un parallèle visuel avec une photo (la photo-révélation cette fois) comme lien. Straniero la serre tandis qu’on le charcute pour faire de lui The Saint, et The Saint nous la dévoile juste avant de se taillader lui-même la chair lorsqu’il redevient Straniero (et la dévoile à son ancien amour à la dernière page, une fois sa « retransformation » en Straniero achevée)..

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

La fameuse photo, que The Saint contemplait en ouverture de la série, et qui fait le lien entre les deux époques.

Lee Bermejo s’autorise aussi quelques facilités pour nous leurrer. Le coup de la chirurgie esthétique pour expliquer que le beau Saint n’ait pas du tout la même tête que l’hirsute Straniero est un peu limite. En effet pourquoi cette opération ? Qui aurait pu le reconnaître de l’autre côté du mur ? Mais bon, on peut aussi imaginer que ses maîtres parmi les puissants préféraient un beau gosse plutôt qu’un ours mal dégrossi pour en faire leur « poster boy ». Cela reste néanmoins un moyen facile pour Bermejo de nous leurrer en dessinant le même personnage avec deux visages très différents. Là où il est vraiment moins honnête, c’est avec la carrure du héros. Straniero semble toujours être un géant, prenant une tête ou plus à tous ceux qui l’entourent et étant plus large qu’eux. Alors que The Saint paraît costaud bien sûr, mais quand même doté d’un physique normal par rapport à ceux qui l’entourent. Alors oui, on pourrait dire que les puissants sont mieux nourris et plus en forme que les pauvres du mauvais côté du mur. Mais ça reste limite et c’est peut-être là la seule vraie faiblesse du tour de passe-passe de Lee Bermejo.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Straniero colossal (au point de ne pas tenir dans la case, voir aussi la quatrième image de cet article), alors que The Saint paraît de taille plus normale

On pourra aussi évoquer la question du passeport, dont on se demande pourquoi le héros l’a gardé, mettant sans cesse son secret en danger. Mais comme la photo, il peut aussi représenter son attachement à ce passé qu’il regrette. Donc la ficelle n’est pas trop grosse, même s’il est clair que ça en reste une. Le titre est aussi volontairement trompeur : SuiciderS, au pluriel. Pour nous inciter à penser aux deux héros Straniero et The Saint. Mais comme ils sont une seule et même personne le « s » est de trop finalement. Encore un petit mensonge, justifiable avec un peu de mauvaise foi (il existe d’autres Suiciders que Straniero/The Saint, c’est vrai).

Malgré ces minuscules réserves, le tour que Lee Bermejo nous joue avec ce premier arc de Suiciders n’en est pas moins admirable et superbement exécuté. Le plus intéressant reste sans doute la manière dont il joue avec nos attentes, nos idées reçues en tant que lecteurs. La façon dont il met en scène ce tour en multipliant les symboles visuels est elle aussi fascinante et permet à la relecture de se livrer à un véritable jeu de piste pour identifier et interpréter ces multiples éléments. Lee Bermejo livre donc un récit visuellement superbe, comme on pouvait s’y attendre, mais il s’avère aussi être un scénariste rusé, tirant parfaitement partie de la synergie entre texte et image.

Suiciders Comic Talk Lee Bermejo

Poster un commentaire