The Department Of Truth : complotisme et démocratie

Department Of Truth Comic Talk

Jeffzewanderer Par

QAnon et ses pizzas démocrates satanistes pédophiles, le Covid évadé d’un labo, le vaccin et ses nanites 5G pour que Bill Gates nous trace, un peu de chemtrail et tout ça sur une Terre plate… Aussi hilarant (ou désespérant) que tout ça puisse sembler, une chose est sûre : le complotisme a le vent en poupe ces temps-ci. Il n’en fallait pas plus à James Tynion IV et Martin Simmonds pour lancer une série dans l’air du temps : The Department Of Truth chez Image.

Le dernier né du petit protégé de Scott Snyder (qui commence à se faire un nom bien à lui) nous conte les péripéties de  Cole Turner, nouvel agent du mystérieux Department Of Truth, une agence gouvernementale top secrète chargée de lutter contre Black Hat, une organisation complotiste à l’origine d’à peu près tous les complots qu’on connaît (le faux alunissage filmé par Polanski, la Terre plate, la panique satanique des années 80…). Premier twist : le leader du Department Of Truth est Lee Harvey Oswald. LE Lee Harvey Oswald. Mais c’est quasiment accessoire par rapport au vrai twist du pitch : tout est vrai.

Ou plus exactement tout PEUT être vrai, puisque dans l’univers de la série, c’est la croyance qui définit la réalité. Prenons un exemple simple : si la Terre est ronde, c’est uniquement parce que suffisamment de personnes croient qu’elle l’est. Si assez de monde était convaincu qu’elle était plate, elle le serait.

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Comme tous les pitchs fantastiques, celui de James Tynion ouvre la porte à des myriades de questions dont certaines risquent bien de devoir rester sans réponse sous peine de voir la série s’écrouler sous le poids des failles dans sa logique. Au débotté, en reprenant le concept de la Terre plate : avant Galilée et compagnie, tout le monde (en tous cas la majorité des gens) était persuadé que la Terre était plate. Donc, si la croyance définit la réalité, la Terre était VRAIMENT plate. Du coup comment quiconque a pu avoir l’idée d’une Terre ronde et surtout a pu DEMONTRER qu’elle l’était ? Et plus largement, à quel moment la croyance a-t-elle cristallisé une réalité ?

Si on peut espérer, en bons maniaq… euh pardon, lecteur dévoués, avoir quelques réponses au fil de la série, trop se focaliser sur ces questions serait à mon sens passer à côté de ce qui fait vraiment le potentiel narratif de The Department Of Truth : le thème du libre arbitre.

Dans le « vrai » monde, on peut avancer deux principaux arguments pour condamner les théories du complot. Le premier est tout simplement que ces théories sont fausses. Elles ne sont pas la réalité. Non, des reptiliens ne vivent pas parmi nous, on est bien allé sur la lune et la Terre est bien ronde. S’affranchir de la réalité relève au mieux de la psychiatrie, et au pire d’une stupidité tellement crasse qu’elle inciterait à se demander si certains ne se sont pas arrêtés en route sur la descente du singe à l’Homme. C’est l’argument massue : aucun être censé ne peut justifier le choix d’ignorer la réalité au profit de fantasmes. Le second argument, c’est que les gens qui défendent ces théories du complot, s’ils ne sont pas des fous ou de complets imbéciles, le font pour des raisons peu honorables. Quand Trump utilise QAnon ou monte son histoire délirante de fraude électorale, c’est pour s’opposer au résultat d’une élection démocratique. Et plus globalement, si une personne veut vous convaincre de croire un mensonge, c’est rarement par pur altruisme. Escroquerie, manipulation… les motifs potentiels ne manquent pas et tous ont en commun d’être moralement répugnants.

Mais, et c’est là que Tynion a eu une idée brillante, dans un monde où il n’y a pas une réalité objective, mais où au contraire tout n’est que subjectivité, le résultat des croyances de la majorité, le premier argument saute. Le complotiste n’est pas un fou/idiot qui s’affranchit du réel. Il est un idéaliste qui défend sa vision. Ne reste donc plus que la question de l’intention. Pourquoi le complotiste complote-t-il ? Et finalement est-il si méchant de le faire ? En permettant aux gens d’opter pour leur propre définition de la réalité, ne fait-il pas que se plier au jeu démocratique, juste sur une échelle cosmique ? D’ailleurs les « gentils » du Department Of Truth, défenseur du statu quo, ne sont-ils pas les ennemis de la démocratie en empêchant les gens de choisir leur réalité ? Car en cachant la faculté qu’à l’humanité de littéralement définir le monde, ils lui ôtent sa liberté de choix.

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Finalement, si le titre semble de prime abord avoir le complotisme pour thème, c’est plutôt ceux de la démocratie et du libre arbitre qui en font le cœur et l’âme.

Bon, le problème avec tout ça c’est que les grandes questions et les concepts à vous retourner le cerveau, ça ne fait pas une histoire. Il faut donc trouver un angle narratif pour attaquer tout ça et de ce point vue, à ce stade (5 numéros sortis à l’heure ou ces lignes sont tapées), Tynion et Simmonds ont plutôt joué la sécurité, pour ne pas dire un brin de frilosité.

En effet, si les « gentils » ne semblent pas au dessus de tout reproche (les numéros 3 et 4 sont particulièrement intéressants de ce point de vue), les « vilains » de Black Hat sont tellement manifestement des salauds qu’on n’a quand même pas trop de mal à choisir son camp. Les auteurs ont aussi opté pour un héros « porte d’entrée » (Cole Turner) tout en naïveté et bonnes intentions qui font qu’il ne peut être autre chose qu’un personnage positif. Le brave gars quoi. Le procédé consistant, en l’absence d’une réalité objective, à utiliser l’attachement du lecteur aux personnages pour le convaincre de la justesse de la cause qu’il défend n’est pas en soit critiquable. Il paraît même inéluctable vu le pitch de la série, qui ne nous laisse rien d’autre à quoi nous raccrocher. Mais on peut quand même regretter qu’on nous donne si peu de raisons d’hésiter.

Dans le même ordre d’idée, le fait de se focaliser grosso modo un complot par numéro est un bon moyen de circonscrire le propos à l’échelle d’une histoire, et de ne pas se trouver à juste creuser le concept sans rien raconter. Mais il ne faudrait pas que le titre tombe dans l’excès inverse et se cantonne à ce formet sans explorer toutes les possibilités de son concept. Les derniers numéros montrent toutefois un début de liant entre les différents éléments du récit assez encourageant.

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Enfin le dessin n’est pas forcément le plus engageant. Le style de Martin Simmonds évoque Ben Templesmith (avec un brin d’Ashley Wood, et évidemment un zeste de Bill Sienkiewicz). Ce genre de trait est en général très adapté aux histoires d’horreur, et  fonctionne ici très bien pour quelques scènes surnaturelles ou personnages (la femme aux yeux barrés). Il est en revanche bien moins adapté aux scènes de dialogue ou d’action plus classiques, les rendant même parfois difficiles à lire. Et manque de pot, ce sont surtout ces dernières qui composent la majorité de la série (enfin surtout les dialogues).

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The Departement Of Truth est donc plus qu’une série simplement dans l’air du temps : elle a un réel potentiel grâce à son concept et son twist. Cependant, à ce stade, elle peine encore à l’exploiter totalement, que ce soit à cause du traitement de ses choix narratifs (plus qu’à cause des choix eux-mêmes) ou de son graphisme. Tous les espoirs restent cependant encore permis, si les reptiliens francs-maçons de la CIA ne font pas annuler le titre…

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