The Punisher par Greg Rucka

Punisher Greg Rucka Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Numéros concernés : The Punisher #1 à 16 ; Punisher War Zone #1 à 5, Daredevil #11 ; Avenging Spider-Man #6

Fin 2011, Marvel décida de relancer trois de ses héros « urbains » : Daredevil, Moon Knight et le Punisher. Cette dernière série fut confiée à Greg Rucka (Queen & Country, Detective Comics) et Marco Checchetto. L’ensemble dura 21 numéros (16 pour la série proprement dite, plus 5 numéros de Punisher War Zone pour conclure), et divers artistes interviendront au gré des fill-ins dont Carmine Di Giandomenico pour War Zone, mais aussi Michael Lark (Gotham Central), Matthew Clark (Stumptown), Mico Suayan et Mirko Colak.

Vingt et un numéros que Greg Rucka marqua de son empreinte, en nous offrant un regard particulier sur le Punisher, tout en développant un univers riche autour de lui et en créant une autre de ces héroïnes dont il a le secret. Et il faut aussi souligner l’identité graphique que Marco Checchetto donna à la série dès le premier numéro.

Sur ce, entrons sans plus attendre dans la zone de guerre personnelle de Frank Castle pour en savoir plus.

Because the dead don’t feel

La première caractéristique majeure du run de Greg Rucka, c’est la façon dont il traite le personnage principal de la série : le Punisher lui-même. Le terme « personnage » serait même presque inexact. L’homme qui fut un jour Frank Castle est ici présenté de manière totalement déshumanisée. Il est une force de la nature, implacable, irrésistible et létale, qui traverse tout le récit en fauchant ses ennemis.

C’est le syndrome Batman poussé à son apogée. En effet lorsqu’on évoque le Dark Knight de la Distinguée Concurrence, on a coutume de dire que Bruce Wayne est mort la même nuit que ses parents, et qu’il n’est plus qu’un masque que porte occasionnellement Batman. Si cette analyse paraît juste, il n’en reste pas moins que Batman, lui, reste humain. Froid est déterminé, mais humain quand même, doté de passions, capable d’affection (en témoigne sa bat-family : Robin, Nightwing, etc.…

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Frank Castle, lui, n’existe plus. Et le Punisher est un être sans émotion, impassible. Un bloc de granit mobile. On le voit très rarement élever la voix, et ce n’est jamais pour de réels accès de rage. Il est méthodique, précis, rationnel à l’extrême. On aperçoit bien à quelques occasions de vagues échos de l’homme qu’il a pu être, notamment à la fin de War Zone, lorsque le soldat en lui le pousse à prendre une certaine décision. Mais ces réminiscences sont fugaces.

Le Punisher est aussi taciturne, un parti pris en termes d’écriture là aussi poussé à son paroxysme pour bien faire ressortir cet aspect du personnage (et disons-le, ajouter encore à son aura). Ainsi il faut attendre la dernière page du troisième numéro de la série pour entendre les premiers mots du Punisher. Et ne vous attendez pas à une logorrhée par la suite. Ses répliques sont toujours courtes, et empruntent souvent au vocabulaire militaire (Frank Castle était un Marine), surtout lorsqu’il s’adresse au sergent Rachel Cole-Alves, la véritable héroïne du run de Greg Rucka.

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The Mission isn’t the man, sergeant. It never was.

Car Greg Rucka a comme à son habitude fait d’une de ses Rucka Women la star de son histoire. Une idée osée, le Punisher n’étant pas une série dans laquelle on peut imaginer aisément voir s’insérer un personnage féminin (les liens de Frank Castle avec le beau sexe étant proches du néant). Pourtant le sergent Rachel Cole-Alves est au cœur du récit. C’est par son mariage que commence le récit. Deux bandes de criminels armés en train de régler leurs comptes y font irruption, et la fusillade qui s’ensuit se solde par le massacre des invités, dont le marié.

Le sergent Cole-Alves, elle, est grièvement blessée mais survit. Une tragédie qui fait écho à celle qui transforma Frank Castle en Punisher. Et la voie qu’elle choisit est elle aussi très similaire. Elle va ainsi se lancer dans une sanglante vendetta contre ceux qui sont responsables de la tragédie qu’elle a vécue, l’organisation criminelle The Exchange. Une organisation que le Punisher traque lui aussi dans le cadre de sa croisade contre le crime.

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La rencontre entre les deux personnages devenait alors inéluctable. Elle a lieu au numéro six, et marquera le début de la descente aux enfers de Rachel. Car plus que l’histoire de la lutte contre The Exchange, ce run est celle de la transformation du sergent Cole-Alves. Si Castle est dès le départ traité comme un être totalement déshumanisé, ce n’est pas le cas du sergent, dont la douleur et la rage sont bien humaines. Mais au fil du récit, sous la tutelle du Punisher elle va perdre peu à peu cette humanité. Y renoncer volontairement même. Un parcours difficile, jamais linéaire, et semé d’embûches. Le numéro douze est à ce titre un instant clé, remarquablement écrit et faisant preuve d’une subtilité admirable.

On voit ainsi comment naît un Punisher. On pourra juste regretter que la série ait dû s’achever un peu plus tôt que prévu suite à un différent avec la ligne éditoriale (Marvel voulait le Punisher dans les Thunderbolts, ça n’intéressait pas Rucka). La dernière étape de la métamorphose du sergent Cole-Alves semble ainsi arriver peut-être un peu tôt. Mais elle sonne juste quand même (Greg Rucka étant trop doué pour ne pas arriver à s’accommoder d’une fin un peu précoce d’une série). Et cette métamorphose est fascinante et sans compromis, ce récit n’ayant rien d’une histoire de rédemption.

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I am curious about this man…

Une métamorphose dont nous ne sommes pas les seuls témoins. En effet, le corollaire du parti pris de nous présenter un Punisher « force de la nature », est qu’il faut aménager une porte d’entrée au lecteur, afin de lui permettre de ne pas être simple spectateur du récit, sans connexion émotionnelle. Le sergent Cole-Alves est l’une de ces portes d’entrée, mais il y en a de nombreuses autres.

Le run de Greg Rucka se distingue en effet aussi par la richesse des personnages secondaires qui l’émaillent tout du long. Ils ne volent jamais la vedette au duo Punisher/Cole-Alves, mais s’avèrent remarquablement attachants et bien construits. On pourrait commencer par citer les deux policiers : Walter Bolt et Oscar « Ozzy » Clemons. Intervenant dès le premier numéro, ils sont chargés de l’enquête sur le massacre ayant eu lieu au mariage de Rachel Cole-Alves. Une enquête qui va vite se transformer en traque du Punisher mais aussi de The Exchange.

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Les deux policiers sont ainsi des témoins privilégiés des agissements du Punisher, guidant le lecteur. Mais ils servent aussi à Greg Rucka à exprimer toute l’ambiguïté morale du personnage. Ou plutôt notre ambiguïté morale à son égard. Car même s’il ne tue que des criminels, n’en est-il pas moins un meurtrier ? Une question à laquelle Rucka apporte une réponse intéressante. Pas tant sur le fond (tout a été dit sur le sujet, et puis on ne lit pas un comic pour avoir un cours de philo sur la justice individuelle), mais au niveau des détails. On voit par exemple les ramifications des actes du Punisher, notamment sur le travail des policiers.

A noter qu’à ce titre, le regard que posent les différents Avengers sur le Punisher dans la mini série War Zone est aussi très intéressant du point de vue du rapport du monde avec ce justicier, ou celui de Daredevil et Spider-Man dans le crossover The Omega Effect.

Sans oublier que Clemons et Bolt ont suffisamment de personnalité pour qu’on s’attache à eux en tant que personnages, et pas seulement en tant que ficelles scénaristiques. Un commentaire qui vaut aussi pour Norah Winter, journaliste au Bugle qui enquête elle aussi sur le mariage/massacre. Loin de la peste blondinette qu’elle était dans Amazing Spider-Man, Norah gagne en gravité, sans perdre son pétillant (et son côté limite agaçant, mais dans le bon sens du terme cette fois). Elle sert aussi de témoin aux actes du Punisher, mais tisse surtout des relations très intéressantes avec Rachel Cole-Alves. Entre intérêt journalistique et sincère amitié, elle devient le dernier lien extérieur du sergent avec l’humanité.

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Grim realism

Dernier point déterminant du run de Greg Rucka en termes d’écriture, et autre habitude du scénariste, le monde qu’il décrit est très sobre et réaliste. On ne croise que très peu de super criminels en costumes (deux sur toute la série : le nouveau Vulture et Black Talon) et croyez moi ils ne font que passer. « No costume » semble même être le credo des membres de The Exchange, qui sont pour la plupart des ex-membres d’organisations comme AIM ou Hydra qui ont troqué la combi colorée pour le costume trois pièces parce qu’ils en avaient marre de se faire dérouiller par les Avengers.

A noter d’ailleurs que si The Exchange a bien deux leaders (Christian Poulsen, ex-SHIELD, et Stephanie Gerard, ex-AIM), ils restent assez peu travaillés en tant que personnages. Juste assez pour qu’on les identifie comme l’ennemi à abattre dont la défaite scellera le récit, mais pas plus. Globalement on sent la volonté de Greg Rucka de faire du véritable ennemi du Punisher le crime, de manière abstraite et impersonnelle, et de la descente aux enfers du sergent Cole-Alves le cœur de son récit, au-delà de la vengeance.

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Parti pris réaliste donc, mais récit qui n’en oublie pas non plus qu’il se déroule dans l’univers Marvel classique (616), et pas Max ou autres dérivés. Un univers où Dieux et mutants arpentent rues et cieux, et où la technologie tient souvent de la science-fiction. On croise ainsi des membres des autres organisations criminelles, notamment dans le crossover Omega Effect évoqué plus tôt. Et le Punisher a une grande tendance à réutiliser la technologie des autres super-héros quand ça peut lui être utile. On le voit piquer ses lance- toiles à Spider-Man, réutiliser les rouages d’une des tentacules de Dr Octopus ou même piquer une armure à Tony Stark. Une manière de rendre crédible l’incroyable, qui permet au Punisher de naviguer à la croisée des mondes, et même de faire intervenir les Avengers de façon naturelle, sans que cela ressemble à un coup marketing forcé, loin de là.

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The skull terrifies them.

Enfin ce run n’aurait sûrement pas été aussi grandiose sans la patte graphique que Marco Checchetto et le coloriste Matt Hollingsworth ont su donner à la série. Le trait du dessinateur italien est à classer dans le style réaliste, sobre mais très détaillé, un pré-requis indispensable vu le ton de la série de Greg Rucka. Mais là où on touche au génie, c’est quand on voit l’aspect poétique, presque onirique donné aux scènes de violences. Pensez au John Woo des grands jours (The Killer, A Better Tomorrow…). Un contraste saisissant avec l’atmosphère réaliste du récit, pour un effet qui vous prend aux tripes. Le premier numéro est à ce titre exemplaire, mais le combat sous la pluie du numéro douze est aussi exceptionnel.

Un rendu accentué par les couleurs de Matt Hollingsworth. Sa palette est voilée, souvent dans les bleus, comme pour donner une certaine froideur aux images, avec quelques touches d’écarlate çà et là. C’est lui qui est en grande partie responsable de la cohérence graphique de la série, même si tous les artistes invités (Lark, Clark…) donnent dans le même registre réaliste que Checchetto. Seul Carmine Di Giandomenico se distingue par son trait plus stylisé, mais il réussit à préserver l’essence visuelle de la série, notamment en ce qui concerne le Punisher (sa « lourdeur stoïque » comme le formule justement l’éditeur Stephen Wacker). Il est là encore bien aidé par le brillant Hollingsworth.

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On appréciera aussi plusieurs trouvailles de design, tel que le look « Metal Gear Solid-esque » du Punisher à partir du numéro cinq. Entre sa barbe et son bandeau sur l’œil et autour du crâne, il ressemble en effet en tout point à Big Boss (Metal Gear Solid 3, Portable Ops ou Peace Walker). De même l’aspect « peint au pochoir » et un peu dégoulinant de la fameuse tête de mort qui est l’emblème du Punisher est une bonne idée, car il renforce le côté fantomatique et terrifiant du justicier lorsqu’on le voit apparaître dans l’ombre prêt à semer la mort. C’est tout à fait raccord avec le côté onirique des scènes de violences évoqué plus tôt. Enfin on appréciera les vraies « gueules » des personnages importants comme Ozzy Clemons, ou Norah Winters, et bien sûr Rachel Cole-Alves.

Le run de Greg Rucka sur le Punisher peut à mon sens être qualifié sans hésitation de classique. Il consiste en une histoire efficace et bien menée, superbement écrite par un scénariste qui a su imprimer sa marque au récit sans non plus tomber dans le recours à des gimmicks. C’est très écrit, mais jamais trop. Mais c’est aussi une remarquable étude de personnage, d’une rare subtilité. Et c’est sublimé par un parti pris graphique qui donne une puissance et une poésie extraordinaire à la narration.

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