The Wanderer’s Treasures #1, The Witching Hour

The Witching Hour, Wanderer's Treasures, Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Par Jeffzewanderer

Bienvenue dans votre nouveau rendez-vous sur Comicsblog. C’est ici que, toutes les deux semaines, je vous présenterai des comics de qualité passés inaperçus. Qu’il s’agisse d’un one-shot, d’un story arc, d’une mini série ou même d’une série complète, je m’efforcerai de vous faire découvrir ces trésors cachés.

Mais trêve de bavardages, entrons tout de suite dans le vif du sujet avec la mini série de Jeph Loeb (Batman, Superman) et Chris Bachalo (X-Men, Amazing Spider-Man) publiée en 1999 chez Vertigo The Witching Hour.

Ses fans le savent bien, Jeph Loeb c’est un peu le Michael Bay ou le Jerry Bruckheimer des comics. Je dis cela sans aucune connotation péjorative, mais plutôt pour souligner sa prédilection pour les histoires à grand spectacle, les blockbusters sur papier. Il n’y a qu’à voir ses runs sur Batman, Superman/Batman ou encore Hulk pour en être convaincu. Mais avec The Witching Hour, le scénariste nous prend totalement à contre-pied. Il livre en effet une histoire d’une subtilité remarquable, écrite avec une maestria et une finesse qui forcent l’admiration. Cette histoire, c’est celle de cinq Wiccans. Les Wiccans sont les adeptes de la religion Wicca, apparue au début du XXème siècle. Rassurez vous, je ne vais pas vous faire un cours de théologie new age, ce serait fastidieux et surtout inutile vu les libertés que Loeb prend vis-à-vis de ce culte (il en fait par exemple remonter l’existence au XVIIème siècle). La série ne prétend en aucun cas être un ouvrage d’érudition, et le Wicca sert avant tout de toile de fond. Tout ce que vous avez besoin de savoir, c’est que les Wiccans sont des sorciers et sorcières et que leur culte est fondé sur l’harmonie avec les forces naturelles et l’ensemble des êtres vivants. Tout le reste, comme lewiccan redde ou le book of shadows, vous le découvrirez en même temps que l’histoire.

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Revenons donc à nos sorciers et sorcières, tous aussi fascinants qu’attachants. Il y a le silencieux et affable Blue, l’érudit Black qui multiplie les citations, Red aussi douce que dangereuse. Et il y a surtout Gray et Miss  White, les « stars » de la série. Le premier, un gentleman un brin vaurien mais au grand cœur, joue les narrateurs. La seconde, leader du petit groupe, est à la fois celle qu’on connaît le mieux et la plus mystérieuse. On la connaît car son histoire nous est comptée à travers des flash-back très bien amenés qui ponctuent agréablement le récit. Ceux-ci nous ramènent à l’époque de la chasse aux sorcières à Salem, et nous en apprennent plus sur les liens qui unissent la belle sorcière à Gray. Pourtant, les actes et les paroles de Miss White restent délicieusement énigmatiques tout au long du récit, et confèrent au personnage un côté envoûtant des plus réussis. Nos cinq Wiccans interviennent dans la vie de divers individus (Fast Eddie le barman, Charity la junkie, Amy la fille dévouée ou encore Dex le parieur endetté pour ne citer qu’eux). Les destinées de ces personnages sont parfois plus liées qu’il n’y paraît à première vue, et sont autant de fables des temps modernes sur le désir, les choix que nous faisons, leurs conséquences et notre responsabilité vis-à-vis d’eux. Chaque intrigue, même la plus anodine (les conversations téléphoniques de Gray par exemple), aboutit à une résolution satisfaisante d’ici la fin de l’histoire et cela le plus naturellement du monde. On n’a jamais l’impression que Loeb est obligé de « solder les comptes » à la va-vite parce qu’il va tomber à court de pages. Une belle performance de l’auteur, à l’image du reste de son travail sur la série.

Les dialogues et le texte sont superbes, mystérieux et poétiques sans jamais être abscons. La narration par Gray en est un exemple éclatant, tantôt drôle, tantôt poignante, toujours captivante. Un autre tour de force du scénariste réside dans sa gestion du temps. On ne sait jamais exactement à quel moment se déroule chaque séquence par rapport aux autres. Il n’y a pas d’indication du style « au même moment » ou « un peu plus tard », et un même personnage va parfois intervenir successivement dans des lieux très éloignés (New York, la route de Las Vegas). Pourtant, loin de créer la confusion, ce détail confère plutôt au récit une dimension quasi-onirique qui sied parfaitement à l’univers mis en place par Loeb. Et le rythme de la narration est absolument parfait. On ne s’ennuie jamais et les rebondissements arrivent à point nommé. Même les gimmicks employés par l’auteur (le petit poème en trois parties qui introduit chaque chapitre) ne font pas artificiels et contribuent à créer une ambiance.

Mais pour brillant qu’il soit, le travail de Jeph Loeb ne serait rien sans les dessins deChris Bachalo. On rappelle souvent que la bande dessinée est un medium visuel. Et bien The Witching Hour le prouve indubitablement. Mieux, cette série fait partie des œuvres qui justifient l’existence d’un genre artistique. Cette série n’aurait pas pu être autre chose qu’un comic book. La narration est si intimement liée aux images qu’elle n’aurait pas pu être transposée dans un autre format. C’est le Magnum Opus de Chris Bachalo, son chef d’œuvre.

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On ne s’attardera pas sur le trait à la fois cartoonesque et sombre, typique de l’artiste. Disons juste que c’est aussi réussi que d’habitude et que l’encrage d’Art Thibert, son compère habituel, magnifie le tout. En revanche, on s’arrêtera plus longuement sur le « storytelling », la façon de raconter l’histoire en images. Et là Bachalo se surpasse. La lisibilité est toujours impeccable, malgré des pages parfois très chargées (il n’est pas rare qu’il y ait plus de dix cases par page). L’alternance entre celles-ci et des splash pages ou des pages sans cases permet au lecteur de respirer sans jamais sortir du récit.On notera aussi que toutes les pages sur le passé de Miss White sont dessinées sans cases ni phylactères, brisant ainsi les codes de la BD, mais sans nuire au récit. Au contraire ces séquences contrastent agréablement avec le reste de l’œuvre et traduisent visuellement la cassure narrative. Le dessinateur multiplie les artifices visuels pour lui aussi participer à la création d’une ambiance. Ainsi il joue avec le grain de l’image, décore le tour des pages de runes et de texte, alterne pages en couleurs et en noir et blanc. A ce titre il convient d’ailleurs de souligner l’excellent travail deGrant Goleash (100 Bullets, Hellblazer). Ses couleurs, douces sans jamais être froides ni palichonnes, renforce la dimension onirique de l’histoire évoquée un peu plus tôt. Chris Bachalo utilise aussi des clés visuelles pour lier entre elles différentes séquences, à la manière du fameux blouson rouge de James Dean dans La Fureur de Vivre (Rebel Without A Cause). La plus évidente (et la plus présente) est l’écharpe étoilée de Miss White. On notera aussi un probable clin d’œil au chapitre cinq de WatchmenFearful Symmetry. Ce numéro était particulièrement remarquable car chaque page avait son symétrique. La première page était celui de la dernière, la deuxième celle de l’avant dernière et ainsi de suite. Et bien Loeb et Bachalo nous font le même coup avec les trois premières et les trois dernières pages de leur mini série. Et comme dans Watchmen, ce n’est pas qu’un gimmick mais bien un moyen de servir la narration en illustrant l’idée d’un éternel recommencement, d’un travail qui ne s’achève jamais.

Enfin, une fois n’est pas coutume, intéressons nous un instant au travail du lettreur : Richard Starkings (le fondateur du studio Comicraft). Ses choix de police s’avèrent très judicieux, notamment durant les séquences de flash-back. De même les bulles « spéciales » de Miss White (sans contours) ou de Black (façon parchemin) sont très réussies. Et que dire des effets sonores, si ce n’est qu’ils sont toujours idéalement placés.

Bref, vous l’aurez compris, The Witching Hour est plus qu’une franche réussite; c’est un pur chef d’œuvre. La série est disponible en tradepaperback en VO et il y a eu plusieurs rééditions. Elle est sortie en France sous le titre L’Heure Des Sorcières chez Semic en 2004. Alors n’hésitez pas, réglez vos montres sur minuit et laissez vous emporter par la magie de Miss White et ses acolytes…

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