The Wanderer’s Treasures #22, Felon

Felon Wanderer's Treasures Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Bienvenue dans la nouvelle édition de The Wanderer’s Treasures. Au programme cette semaine un scénariste dont vous allez souvent entendre parler dans cette rubrique, une criminelle endurcie, un braquage et même un numéro en noir et blanc. Tout ça dans Felon, par Greg Rucka (Detective Comics, Punisher) et Matthew Clark (Punisher), une mini série publiée chez Image en 2001 dans la défunte ligne Minotaur de Top Cow.

Felon c’est du pur polar, bien noir et superbement écrit par un Greg Rucka expert en la matière. Mais c’est surtout une démonstration de tout le talent et de toute la finesse du scénariste en termes de construction d’intrigues, de création de personnages et même de gestion d’imprévus éditoriaux.

Tout commence quand Eileen Cassiday sort de prison après avoir purgé 3 ans sur 5 de sa peine. La raison de son incarcération ? Un braquage. La première chose qu’elle va faire en sortant ? Chercher ses anciens complices pour leur réclamer sa part du butin, soit 75000$. Un joli pactole. Mais évidemment tout ne va pas se passer comme prévu. La jeune femme va remonter la trace de son argent de complice en complice en commençant par le pathétique Coop, le chauffeur/mécano fiancé à une junkie du nom de Crystal. Puis McManus et enfin le cerveau de la bande, Garvey. Tout ça ne prend que deux numéros sur les quatre qui composent la mini. Deux numéros bien remplis, riches en action. Mais celle-ci est toujours sobre, pour ne pas nuire à l’atmosphère d’un récit décidément très réaliste.

Une fois que Cassiday a retrouvé Garvey elle apprend que celui-ci n’a plus son argent car il l’a « investi ». Dans le langage des braqueurs professionnels ça signifie qu’il s’en est servi pour préparer un nouveau coup. Qu’à cela ne tienne, notre cerveau criminel propose à Cassiday de s’associer à ce casse. Elle aura non seulement sa part mais pourra en plus prendre ce qui lui était dû pour la fois précédente. Ainsi en un seul numéro Greg Rucka nous montre toute la mise en place et l’exécution du braquage. Ainsi que ce qui se passe après. Je n’en dirai pas plus pour ne pas spoiler, mais disons seulement que le scénariste ne cherche en rien à rendre romantique la vie des criminels. Le tout en 22 petites pages et sur un rythme impeccable, dynamique mais jamais pressé.

Ainsi on a droit à une intrigue remarquablement construite. Mais surtout on a mille fois l’occasion de s’émerveiller sur les petits « trucs » d’auteur de Rucka, ces petits détails tout au long de la narration qui la servent sans l’alourdir. Car quand il y a un effet de style c’est toujours discret, sobre, et hyper efficace. On peut s’en apercevoir dès les quatre pages chroniquant la libération de Cassiday. Pas de fioritures. Juste quatre mots de la part du personnage qui résument son attitude pour toute la série : « Where’s my money ? ». Et l’agent Liz Freeh, celle qui l’a faite tomber, qui l’attend à la sortie comme pour mieux la narguer.

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Il y a aussi le voyage en bus et sa litanie de cas sociaux sur une page, pour mieux nous mettre dans la tête d’une Cassiday imperturbable. La double page sur sa première nuit libre à l’hôtel. L’aspect sordide de la maison de Coop. Ou de l’appartement de McManus. Tout le contraire de la demeure luxueuse de Garvey, le seul « professionnel » du lot. Autant de détails qui posent l’ambiance. On baigne dans quelque chose de sombre, à la limite (jamais franchie) du sordide parfois. On est en compagnie de mauvaises personnes, de criminels qui n’ont rien de Robin des bois.

La même technique est utilisée pour peindre les personnages, et ça fonctionne tout aussi bien. On sent Cassiday dure, déterminée, mais aussi cupide voir cruelle. Bref un personnage magnifiquement ambiguë moralement. Une vraie criminelle endurcie, pour laquelle on arrive à ressentir une certaine empathie, mais jamais de réelle sympathie. En gros on la suit avec plaisir et on veut la voir réussir, mais tout en se disant qu’on ne devrait pas. Et c’est valable pour tous les personnages. Ainsi Coop est globalement un minable. Mais il a des petites touches d’humanité qui font qu’on ne le déteste jamais totalement, et même qu’on finit par s’attacher à lui malgré (ou peut être un peu grâce à) sa monumentale stupidité. Garvey a le charisme nécessaire pour incarner le rôle de cerveau criminel, mais il a aussi ce côté discret, pour ne pas dire incolore, inodore et sans saveur qui le rend crédible en tant que « criminel professionnel ». Et, même s’il n’a qu’un petit rôle, on sent en McManus le prototype du voyou absolument irrécupérable.

C’est bien beau tout cela me direz vous, mais depuis le début de cet article on ne parle que des trois premiers numéros de cette mini qui en compte quatre. Quid donc de cet ultime chapitre ? On y arrive. Car le dernier numéro est peut être la plus belle démonstration de la maestria de Greg Rucka. Mai pour bien le comprendre un petit retour à la réalité s’impose. A l’origine Felon aurait dû être une série régulière. Mais elle a été un véritable désastre commercial. Si bien que dès le deuxième numéro il a été décidé de l’annuler. Cependant, désireux de faire une bonne manière à Greg Rucka (et probablement de ne pas se mettre ce prestigieux auteur à dos), les éditeurs de Top Cow lui ont laissé deux numéros pour boucler son intrigue. Des concessions ont été faites (on va y revenir) et le scénariste a accepté de tenter le coup. Alors pour le quatrième et dernier numéro il a abandonné Cassiday et s’est concentré sur l’agent du FBI Liz Freeh.

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Celle-ci est littéralement obsédée par notre criminelle, pour une raison assez bien trouvée et qui ne tombe pas trop dans le cliché ni surtout dans le pathos. Ainsi on va revoir les évènements des trois premiers numéros de son point de vue, alors qu’elle traque une Cassiday dont elle est persuadée (à raison) qu’elle va replonger aussitôt libérée. Rucka réussit en un numéro à camper un autre personnage très réussi, une autre femme forte et déterminée, mais avec son lot de défauts et de faiblesses. Mais surtout il réussit à renverser totalement notre perspective. Car jusque là, même si on avait conscience qu’elle n’était pas quelqu’un de bien, on était quand même du côté de Cassiday. On voulait qu’elle réussisse son coup. Mais à mesure qu’on lit ce quatrième numéro (et qu’on en apprend plus sur la criminelle avec un regard extérieur), on se prend à souhaiter le succès de l’agent Freeh. Joli coup. Mais le plus joli coup c’est incontestablement la fin. « An ending of sorts » (« un genre de fin ») avait déclaré le scénariste à l’époque. C’est mieux que ça. C’est une véritable fin ouverte, abrupte mais qui ne fait pas « queue de poisson ». Au contraire elle sied parfaitement au ton ultra réaliste du récit. Car dans la vraie vie on a rarement des belles fins bien nettes avec un générique et un sens du devoir accompli.

Au dessin Matthew Clark est on ne peut plus efficace. Son trait est réaliste, sobre, détaillé, et juste sale comme il faut pour le récit. Ses décors son particulièrement remarquables et contribuent grandement à l’ambiance. De même que ses cadrages que ne renieraient pas les plus grands cinéastes. C’est juste et stylé mais sans jamais trop en faire, à l’instar du scénario. Les personnages sont tous réussis. A commencer par Cassiday, jolie mais pas le genre de beauté irréelles qu’on ne croise que dans les comics. Elle n’a rien d’une pin up de comics (comme la plupart des héroïnes de Rucka d’ailleurs, Batwoman exceptée), mais elle a la dégaine d’une véritable bad girl. On peut d’ailleurs dire presque la même chose de l’agent Freeh. Enfin l’apparence physique du trio Coop-McManu-Garvey colle aussi très bien à leur caractère.

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Dernier point, on soulignera que sur le numéro 3 le coloriste Matt Nelson fait des miracles avec des bouts de ficelle. En effet, parmi les « concessions » évoquées plus tôt, il y a le fait que ce numéro est coloré uniquement en bleu et ocre (moins de couleurs c’est moins cher à produire). Alors oui, la rupture avec les deux précédents est déconcertante, mais le résultat est assez stylé et pas désagréable. Et pour le dernier numéro on a carrément droit à du noir et blanc, mais heureusement les dessins de Clark sont assez fouillés pour que ça passe bien.

Felon est donc une excellente histoire qui n’a pas eu le succès qu’elle aurait mérité vu son intrigue efficace et ses personnages remarquables. Mais elle est surtout une véritable démonstration de toute la finesse et technique de l’écriture de Greg Rucka (cette fin…). Et malgré sa genèse chaotique, elle tient très bien la route visuellement. Vous vous en doutez il n’y a pas de trade paperback, mais les quatre numéros sont assez faciles à se procurer pour une bouchée de pain. Alors n’hésitez pas et plongez dans le milieu des braqueurs. Faites juste attention à Cassiday, elle n’est pas commode…

PS : Désolé pour les illustrations en espagnol, ce sont les seules que j’ai trouvées.

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