The Wanderer’s Treasures #37, Kiss Kiss Bang Bang

Kiss Kiss Bang Bang Wanderer's Treasures Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Bienvenue dans la nouvelle édition de The Wanderer’s Treasures. Au programme cette semaine un espion au service de sa Majesté, un vilain mégalomaniaque avec des hommes de mains kitch en diable, des femmes aussi superbes que dangereuses mais pas de vodka martini (même shaken, not stirred). Tout ça dans Kiss Kiss Bang Bang par Tony Bedard (Exiles, Green Lantern Corps) et Mike Perkins (Captain America, Astonishing X-Men), publiée chez Crossgen en 2004.

Le défunt éditeur Crossgen est aux fans de comics ce que la Dreamcast est aux gamers : le souvenir douloureux de belles promesses abattues en plein vol. Pardonnez cet élan lyrique (et cette métaphore peut être un peu boiteuse), mais je pense qu’ils seront compris par tous les fans de l’éditeur. Crossgen c’était le projet fou de Mark Alessi. C’était la démesure d’une alliance de grands noms des comics (Kurt BusiekBrandon Peterson,George Perez…) et de jeunes talents qui sont depuis devenus des stars incontestables (Jim CheungGreg Land…). Et c’était surtout une pléthore de séries brillantes et originales dans un paysage littéraire dominé par les super-héros.

Kiss Kiss Bang Bang Wanderer's Treasures Comic TalkHélas Crossgen ce fut surtout un bide commercial retentissant (au point de finir par une faillite), un patron qui se révéla tyrannique, des conflits avec les créateurs et un bon paquet de séries inachevées. C’est à l’une de ces dernières que nous allons nous intéresser cette semaine. Kiss Kiss Bang Bang ne compte en effet que cinq numéros, ayant été lancée peu de temps avant la démise de l’éditeur. Et à l’instar d’El Cazador (autre bijou inachevé dont nous reparlerons un jour dans cette rubrique), elle aurait dû en compter bien plus. En fait, le cinquième numéro ne boucle même pas le premier arc et se termine sur un cliffhanger insoutenable. Mais alors, devez-vous vous demander, quel genre de masochiste peut bien vouloir s’intéresser à ce titre ? Le genre qui ne veut pas passer à côté du meilleur pastiche de James Bondjamais écrit.

Car c’est exactement ce qu’est Kiss Kiss Bang Bang, comme Ruse pour Sherlock Holmes (un autre titre Crossgen qui a lui eu droit à une seconde chance récemment). Ça se voit dès le titre (Mr Kiss Kiss Bang Bang fait partie des sobriquets de 007), et ça se savoure avec ravissement page après page. Le héros de la série se nomme Charles Basildon. Il est charismatique, séducteur, toujours élégant, et un redoutable agent de terrain, le genre qui accomplit toujours sa mission. Mais surtout, et c’est ça qui fait tout le génie de ce comic, il est plus Bond que Bond lui-même. Il se fiche de la vie de ses partenaires, est sans cœur, insupportable d’arrogance, d’un machisme qui ferait passer 007 pour un militant féministe, et s’avère même un brin couard à ses heures (bon, ok, ce côté-là lui est propre). Seulement il est trop utile au MI-6 pour qu’on se passe de ses services. Alors, après la mort de son énième partenaire, on l’oblige à faire équipe avec Stephanie Shelley. Préparez vous aux étincelles…

Kiss Kiss Bang Bang Wanderer's Treasures Comic TalkLa demoiselle est bien plus qu’une Bond girl. Anglaise élevée aux Etats-Unis elle est intelligente, volontaire, redoutable et absolument superbe, ce qui ne gâte rien. Sir Robin Pilchard, chef du MI-6 (quoi…) espère qu’elle arrivera à civiliser l’incontrôlable Basildon. Mais dès leur prise de contact, ça part mal (disons que la tradition « Bondienne » de connaître bibliquement toutes les femmes qu’il rencontre est ici respectée… avec une variation dans la forme). C’est là l’autre coup de génie de Tony Bedard : le duo Basildon/Shelley ne fonctionne pas sur le modèle du buddy movie ni même de la relation d’amour-haine classique dans les films de Bond. Ici les deux personnages ne se supportent réellement pas, et c’est ce qui fait tout le sel de leur relation.

Mais de bons héros ne suffisent pas à faire une bonne histoire, il leur faut un adversaire à leur hauteur. Heureusement, de ce côté aussi Tony Bedard fait preuve d’une grande inspiration. La référence à James bond est toujours aussi omniprésente : nos deux espions doivent faire face à Lazarus Bale, un albinos qui nourrit des plans diaboliques impliquant des armes bactériologiques inarrêtables. Mais comme dans le cas des héros, l’auteur ajoute sa touche personnelle en faisant tout passer au niveau supérieur. Je tairai le secret des origines de Lazarus (c’eut été un bon exemple mais il vaut mieux préserver le plaisir de la découverte). En revanche comment ne pas évoquer les hommes de main de celui-ci : des clones d’HitlerMussoliniHiro-Hito et StalineRequin peut aller se rhabiller. Et la galerie de criminels et de dictateurs avec lesquels le vilain est acoquiné n’est pas en reste.

Le scénario proprement dit est lui aussi une réussite totale. Il se déroule en 1965 et s’avère bourré d’action spectaculaire, de bases mystérieuses, de complots et de trahisons. C’est enlevé, très bien écrit et très drôle, notamment grâce à des dialogues à la fois sobres et forts justes. Le côté totalement irréaliste et même parfois kitch que peuvent avoir les aventures de James Bond est ici totalement assumé. Mais il n’y a pas non plus de mise en abime, de second degré sarcastique. C’est traité avec le même sérieux que les premiers films avecSean Connery, et du coup la magie opère parfaitement. On adore les bals masqués où les espions prennent contact, on apprécie que Shelley soit déguisée en Sheperd’s Bush (un arrêt de métro Londonien) comme on aimait qu’Ursula Andress joue un personnage nommé Pussy Galore (si vous saisissez la référence vous avez vraiment l’esprit tordu…).

Kiss Kiss Bang Bang Wanderer's Treasures Comic TalkCependant Bedard sait aussi jouer avec les codes du genre, comme en témoigne la conversation entre Basildon et Bale lorsqu’ils se rencontrent enfin. Elle tourne autour des tendances mégalomaniaque des maîtres criminels, de leur propension au grands discours… et se termine abruptement d’une manière que Guillaume D’Occam et son rasoir n’auraient pas reniée. C’est d’ailleurs à partir de là que le scénario passe de brillant à purement génial, avec un switch inattendu et l’arrivée d’un nouveau personnage : l’explosive Pippa Westlake. Hélas à ce moment on en est déjà au numéro 3, et il ne reste donc plus que deux numéros à savourer, alors ne comptez pas sur moi pour vous gâcher le plaisir en vous en disant plus.

Evoquons plutôt les dessins de Mike Perkins. L’artiste était déjà arrivé à maturité à cette époque et sa prestation n’a rien à envier à son excellent travail sur Captain America et Union Jack quelques années plus tard. C’est plus lumineux, mais l’histoire s’y prête. Son style très réaliste et détaillé permet à l’intrigue et l’univers extravagants de garder toute leur vraisemblance, et ce parti pris est en parfaite adéquation avec la technique d’écriture adoptée par Tony Bedard évoquée plus tôt. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne les designs des personnages, de Basildon (avec son air arrogant) et Lazarus Bale à Shelley et Westlake (toutes deux à tomber raide) en passant par tous les seconds rôles. Les décors sont riches, l’action est bien représentée (le réalisme ne nuisant en rien au dynamisme) et le story-telling impeccable, comme d’habitude avec Perkins. Bref on prend une belle claque visuellement parlant.

Vous l’aurez compris, Kiss Kiss Bang Bang est un chef d’œuvre. Entre ses personnages fascinants, son scénario décomplexé, son écriture inspirée et son graphisme impeccable, cette série s’avère être non seulement un pastiche génial mais a aussi sa propre identité. Hélas on n’en connaîtra jamais la fin. Et croyez moi, vu la dernière page du numéro 5, il y a de quoi se taper la tête contre les murs. Alors pourquoi traquer ces cinq numéros (assez faciles à se procurer et peu chers) ? Parce qu’on n’a pas attendu la fin des travaux pour visiter la Sagrada Familia à Barcelone. Parce qu’il vaut mieux avoir connu et perdu l’amour que n’avoir jamais aimé (tiens le lyrisme me reprend…). Parce que passer à côté du plaisir procuré par la lecture de cette série serait trop dommage, et que ça vaut bien le coup d’enrager un peu sur la fin…

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