The Wanderer’s Treasures #64, Bayou

Bayou Wanderer's Treasures Comic Talk

Jeffzewanderer Par

« The bayou is a bad place. Ain’t nuthin’ good ever happened there. ». C’est sur ces deux phrases que s’ouvre Bayou, web comic de Jeremy Love publié via Zuda Comics en ligne puis sur papier par DC (la maison mère). Et c’est un mensonge. Car il s’y passe des choses magnifiques dans ce bayou.

L’histoire commence à Charon, Mississippi, en 1933. La petite Lee Wagstaff doit plonger dans ce fichu bayou pour y récupérer le corps de Billy Glass, un jeune noir qui s’y est noyé. Enfin, qui y a terminé en tous cas. La corde autour de son coup avait dû faire une bonne partie du travail. Mais Lee est bien décidée à accomplir sa mission, parce que son père, Calvin, a besoin des trois dollars de récompense. Et elle réussit.

Seulement, sous l’eau, elle ne voit pas qu’un cadavre. La fillette aperçoit aussi une silhouette humaine dotée d’ailes de papillons, bien vivante. Le genre de vision qui vous ôte toute envie de refaire trempette. Pourtant Lee finira par retourner au bayou, parce que son amie, Lily Westmoreland, a envie d’aller y jouer. Son amie aux beaux cheveux blonds et à la peau bien blanche.

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Et tout se passe bien. Malgré les chants que Lee entend désormais. Jusqu’à ce que Lily perde son collier dans l’eau. Un collier perdu qui sera à l’origine d’un petit mensonge. Et d’une petite injustice. Puis d’une petite bêtise pour la réparer. Et enfin de la disparition de Lily, sous les yeux de Lee, qui la voit se faire engloutir par un homme aux proportions étranges sorti du bayou.

Et ce n’est que le début des ennuis, car dans le Mississippi des années 30, quand une petite fille blanche disparaît et qu’on retrouve une de ses chaussures près de la demeure d’un homme noir, on se pose assez peu de questions. Alors Calvin est arrêté, par un sheriff au final pas si haïssable qui veut au moins le maintenir en vie jusqu’au procès. Et Lee de comprendre qu’elle est la seule à pouvoir sauver son père, sa seule famille depuis que sa mère, chanteuse et fille de mauvaise vie, a été emportée par le bayou. Mais pour cela, elle devra retrouver Lily.

Lee se lance donc à l’aventure, et Bayou peut réellement commencer. Car avant toute chose, le comic de Jeremy Love est un pur conte de fée, qui n’est pas sans rappeler Alice Au Pays Des Merveilles de Lewis Caroll. Sauf qu’en guise de pays des merveilles, on a plutôt une version onirique du sud des USA, où tout est un reflet de la réalité. Un reflet troublant, où on rencontre des créatures telles ce chien anthropomorphisé qui traque les esclaves en fuite, Jubal.

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Lee croise très tôt la route d’un géant sympathique même s’il est un peu simple, nommé Bayou, qui se prend d’affection pour elle et décide de l’aider dans sa quête du ravisseur de Lily. Un ravisseur nommé Cotton-Eye Joe, le fils du Boss-man, le général Bog. Mais Cotton-Eye ne sera que le premier obstacle à franchir sur leur route. Il faudra aussi compter avec l’impitoyable Stagger Lee. Heureusement l’improbable duo aura aussi un peu d’aide, en la personne d’un Billy Glass reconnaissant envers Lee, d’une sorcière ou du vaurien, coureur de jupon, bluesman de génie et lapin de son état Brer Rabbit (sans oublier l’inénarrable raton-laveur à l’identité fluctuante).

Bref, un casting joyeusement barré et surtout extraordinairement attachant et touchant. Lee, notamment, est particulièrement réussie, mélange parfait d’innocence enfantine, de courage et d’impertinence. Son duo avec Bayou est des plus classiques, mais fonctionne à merveille. Brer Rabbit est aussi un des ces personnages qu’on détesterait en vrai mais qu’on adore sur papier.

Tout cela au service d’une aventure envoûtante et endiablée. L’univers du titre est l’un de ses nombreux atouts. On plonge avec délice dans le sud rural des USA, entre champs de coton et « juke joints » où la musique résonne jusqu’aux aurores. La narration est à ce titre un pur chef-d’œuvre. Les péripéties s’enchaînent pour nos héros, entrecoupées par des scènes de rêve et des flashbacks qui nous en apprennent plus sur les personnages (Billy Glass ou la mère de Lee par exemple…), mais surtout qui créent l’ambiance à la fois féérique et sombre qui imprègne tout le récit.

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Car comme dans tout vrai conte de fée, l’enchantement et la magie s’entremêlent avec les ténèbres. Ici c’est le terrible racisme du sud, les vestiges des années d’esclavage, qu’on retrouve à travers tout le titre. Non seulement dans le monde « réel », mais aussi dans l’univers magique où Lee est entraînée. Bayou est un esclave. On croise des monstres qui ont pour visage les caricatures des noirs dans les vieux cartoons… Mais si le racisme est un thème bien présent, il n’est jamais le thème du récit à proprement parler. Plus un élément de contexte, une toile de fond. Jamais vraiment un sujet. Et c’est encore plus pertinent du point de vue de la narration à mes yeux, ces abominations ordinaires en devenant encore plus horribles que si on insistait dessus.

Plus généralement, un des aspects les plus brillants de Bayou et l’utilisation par l’auteur de mille et un éléments du folklore américain. Cotton-Eye Joe qui fredonne la chanson du même nom. Le nom de Stagger Lee est lui aussi issu d’une chanson traditionnelle. Le nom du boss, Le général Bog fait écho au bien réel Général « Hellhound » Bogg (dont l’histoire est narrée dans le comic). Le tout se mêle parfaitement avec les créations issues de l’imagination à n’en pas douter fertile de Jeremy Love. Et surtout il y a le blues. Omniprésent. Comme une bande son sur papier.

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Le dessin est à la hauteur du reste. Cartoony. Faussement naïf. Les visages sont remarquablement expressifs, et les designs des divers personnages et créatures sont des modèles du genre. Lee est à la fois enfantine et fière. Bayou gentiment benêt. Stagger Lee sinistre à souhait… Humains, animaux anthropomorphisés et monstres se croisent naturellement, dans des décors absolument magnifiques qui sont pour beaucoup dans l’ambiance du récit. De même que les couleurs de Patrick Morgan, qui capturent parfaitement le mélange entre magie et réalité.

Bayou est donc un authentique chef d’œuvre. Un conte de fée du XXème siècle, alliant magie et réalité. Un voyage enchanteur sur fond de blues et de légendes, terrifiant pour bien des raisons, mais dont chaque étape est un pur régal. Et hélas un voyage dont on ne connaîtra sans doute jamais la fin, car la série s’est interrompue après deux volumes, avant d’atteindre sa conclusion. Mais que ça ne vous dissuade pas de suivre Lee Wagstaff dans sa quête, je vous en conjure. Vous passeriez à côté d’un trésor.

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