The Wanderer’s Treasures #68, Hench

Hench Wanderer's Treasures Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Vous avez déjà pensé à ces innombrables voyous affublés de masques que vous avez dérouillés par dizaines dans les jeux Batman ? Au gars dans le coin au troisième rang dans cette case où tous les membres d’Hydra écartent les bras en criant leur slogan ? A la facture d’hôpital du type dont Captain America a transpercé la main avec un couteau dans la première scène de The Winter Soldier ? Et bien Adam Beechen et Manny Bello y ont pensé eux, et ça a donné le graphic novel Hench, publié chez Ait Planet Lar, une lettre d’amour à tous ces anonymes : les henchmen.

« Henchman » est un mot assez difficile à traduire. Google trad suggère « suppôt », et techniquement c’est assez exact, mais ça a un petit côté suranné et un peu trop solennel pour ces cols bleus de la criminalité. Et « complice » ou a fortiori « acolyte » c’est presque surestimer leur importance. Le henchman n’est rien sans son boss, et le boss ne le prend dans son équipe que pour qu’il obéisse sans poser de question, pas vraiment pour qu’il participe. Le henchman c’est le bidasse du crime. Sa chair à canon.

Mais dans l’esprit d’Adam Beechen, c’est aussi un Homme. Un Homme qui a ses raisons pour accepter de porter un costume ridicule et de suivre les ordres d’un psychopathe au goût vestimentaire douteux. Dans Hench, cet homme s’appelle Mike Fulton. Ancien joueur de foot US à la fac, sa carrière prit un tour tragique lorsque son genou lâcha, lui ôtant tout espoir de passer pro. Alors Mike s’est retrouvé paumé, à enchaîner les petits boulots pourris pour subvenir péniblement aux besoins de sa famille : sa femme qui l’a supporté même dans les pires moments, et leur bébé. Mais c’est dur, et le frisson d’emplafonner l’attaquant adverse sous les regards dans un stade en ébullition lui manque. Alors il lui reste la muscu, pour briller encore un peu. Et c’est là qu’il va rencontrer Randy, qui est passé par la même chose que lui, et qui va lui proposer le job qui va changer sa vie.

Hench Wanderer's Treasures Comic Talk

L’histoire personnelle de Mike n’est pas forcément la partie la plus réussie de Hench. En effet les déboires du malheureux font parfois un peu figure de cliché (la prison, sa femme qui n’accepte pas ses activités criminelles quand elle les découvre, allers-retours de la criminalité à la légalité…) comme sa motivation ultime (son enfant est malade et les soins coûtent cher…). Cependant Adam Beechen ne s’en sort quand même pas mal. Car s’il lui arrive en effet d’avoir recours à quelques facilités, il arrive tout de même à rendre ce sympathique loser attachant, et à ne pas tomber dans le pathos le plus complet, même lors des moments les plus sombres. Bref Mike reste assez humain pour qu’on se préoccupe de son sort, qu’on soit « dans son camp » pour ainsi dire. Et les différents états par lesquels il passe tout au long du récit et des galères contribuent à mieux nous faire apprécier le tour d’horizon de la super-criminalité qui est à mes yeux l’aspect le plus passionnant du récit. En ce sens on peut dire qu’Adam Beechen réussit parfaitement à construire et dépeindre la psychologie de son anti-héros.

Car au-delà d’être une histoire touchante, Hench est aussi un comic sur les comics. Cet aspect plaira surtout aux lecteurs de longue date, qui seront à même d’apprécier les références. Mais en gros, on peut dire que le parcours de Mike nous offre un tour d’horizon de tous les aspects de la super-criminalité. Aventurières casse-cou, occultiste, psychopathe déchaîné, et même organisation terroriste secrète portée sur la domination du monde. Mike travaillera pour tous. Et à chaque fois il aura ses raisons. Le tout bardé de références et clins d’œil aux personnages et groupes qu’on connaît comme Hydra ou le Joker. Mais le plus intéressant c’est de voir les coulisses de ce petit monde. On découvre une vraie communauté de henchmen, avec ses codes, ses astuces, ses ragots (la scène  où Randy explique à Mike les avantages et inconvénients de travailler pour tel ou tel super-vilain est non seulement géniale mais surtout parfaitement emblématique du récit). On voit comment ils passent d’un job à l’autre, et les risques du métier.

Hench Wanderer's Treasures Comic Talk

Les super-héros ne sont pas épargnés non plus. On les découvre eux aussi sous un jour moins flatteur, peut-être pour le coup parce que pour une fois c’est eux qu’on voit par le petit bout de la lorgnette. Mais il y aussi une volonté clairement délibérée d’Adam Beechen de nous rappeler que ces icônes, ces chevaliers blancs des temps modernes, sont aussi des humains. Et même des humains avec bon nombre de faiblesses. Là encore il le fait souvent par le biais de pastiches de personnages connus, et nous présente un pseudo-Superman capable d’être irresponsable et colérique sous ses dehors impeccables, et un quasi-Batman d’autant plus terrifiant qu’il ferait passer le Punisher pour un modèle de retenue.

Le dessin de Manny Bello est aussi intéressant. Le trait lui-même est tout sauf sexy : très minimaliste, anguleux, ce n’est pas vraiment le genre qui attire l’œil. Mais à la limite ça colle mieux à l’atmosphère du récit, qu’on aurait mal vu dessiné par un Jim Lee ou autre artiste du genre. On déplorera juste une certaine rigidité des personnages parfois, mais rien de trop gênant. Et par contre il n’y a rien à redire du point de vue des mises en page, parfaitement efficaces, et c’est bien là l’essentiel. Mais là où l’artiste se distingue, et s’inscrit parfaitement dans l’esprit du récit, c’est par ses designs. Mike a vraiment l’air de M. Tout-Le-Monde, avec sa petite moustache et sa coiffure pas terrible. Et c’est valable pour tous les autres personnages. Pas de belle gueule ou de looks hyper charismatique ici. Les costumes sont toujours à la limite (parfois gaiement franchie) du ridicule, pour les bosses et les héros comme les henchmen. Hench c’est le monde des comics sans gloire, baignant dans le quotidien et la réalité. Et si le scénario à une dimension méta textuelle, c’est aussi le cas du dessin. Par le biais desdits designs bien sûr, mais surtout grâce à ces splash pages émaillant le récit pastichant des couvertures célèbres (Action Comics #1, Amazing Fantasy #15…). On appréciera d’ailleurs que Manny Bello crédite à chaque fois l’artiste original, sympathique hommage.

Hench Wanderer's Treasures Comic Talk

Hench c’est l’histoire d’un mec qui fait ce qu’il peut pour joindre les deux bouts. C’est aussi et surtout une plongée dans les coulisses de la super-criminalité et même des comics. On y découvre un monde sans gloire, une communauté de cols bleus finalement pas antipathiques dont la vocation semble être de se faire démolir par des super-héros pas si parfaits entre deux séjours derrière les barreaux. Et après avoir refermé ce graphic novel, on se dit qu’on ne verra plus les henchmen comme avant.

4 Responses to The Wanderer’s Treasures #68, Hench

  1. cosmos dit :

    Un jour j’ai cru que j’allais faire des économies. Depuis, je suis tombé sur les Wanderer’s treasures :P

  2. Zakiro dit :

    Faut vraiment que je me mettes à la VO…
    Merci pour toutes ces découvertes !

  3. Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

    Merci à vous :-)

  4. jb dit :

    Wow ! géniale idée que j’aurais bien vu dans Astro city.
    Sinon toutes mes félicitations pour cette cette rubrique qui m’a permis de découvrir de sacré pépites.

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