The Wanderer’s Treasures #69, Casanova

Casanova Wanderer's Treasures Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Matt Fraction est un auteur difficile à cerner. Encensé (Hawkeye, le début d’Invincible Iron Man…) ou détesté (Fear Itself, Defenders…), il divise les fans à défaut de la critique, qui l’a quand même plutôt à la bonne. Au-delà de ça, même son œuvre ne présente pas vraiment de cohérence évidente. Difficile en effet de trouver des points communs entre ses runs sur les blockbusters Uncanny X-Men, Mighty Thor ou Invincible Iron Man. Et ça devient encore plus éclectique si on ajoute les séries plus confidentielles Immortal Iron Fist ou Hawkeye (et sa patte si particulière), voire son travail chez Image sur Sex Criminals avec Chip Zdarsky ou Satellite Sam avec Howard Chaykin.

Pourtant, à la lecture des trois volumes de Casanova, tels qu’édités pour la ligne Icon de Marvel (le début de la série était chez Image, puis a été réédité avec quelques modifications, dont la colorisation, chez Icon), on a peut-être un embryon de clé pour comprendre Matt Fraction. Casanova se divise donc en trois tomes : Luxuria, Gula et Avaritia. Le premier et le dernier sont dessinés par Gabriel , le deuxième par Fábio Moon (frère jumeau de Bá, et non on n’a pas d’explication pour la différence de noms). Et à l’instar de son scénariste, Casanova n’est pas un comic dont il est aisé de parler.

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La série raconte l’histoire de Casanova Quinn, super espion, aventurier, vaurien qui est arraché à sa dimension d’origine par le vil Newman Xeno. Ce dernier le force à remplacer le Casanova de sa propre dimension, agent exemplaire d’E.M.P.I.R.E., qu’il a tué, et être sa taupe dans cette organisation. Pour chaque mission qu’E.M.P.I.R.E. confiera à Casanova, Newman Xeno lui en confiera une autre, une contre-mission. A cela s’ajoute le fait qu’E.M.P.I.R.E. est dirigée par Cornelius Quinn, père de Casanova, et que Zephyr Quinn (sœur de Casanova) est elle l’amante et partenaire de Newman Xeno.

Le premier tome de la série, Luxuria, nous raconte donc comment Casanova va essayer de se tirer de cette situation. Le second tome, Gula, voit l’arrivée de Sasa Lisi. Extra-terrestre, voyageuse temporelle, elle veut retrouver Casanova, qui a disparu on ne sait où. Et pendant ce temps Zephyr Quinn se livre à toute une série d’assassinats avec son nouvel amant Kubark Benday. Mais le plus important est une histoire de boucle temporelle liée à l’arrivée de Casanova dans cette dimension qui n’est pas la sienne. Et pour le troisième et dernier tome, Avaritia, on est à nouveau en pleine histoire de boucle temporelle sur fond de fin de mondes (oui, avec un « s ») tandis que Casanova traque Newman Xeno à travers les dimensions.

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Mais même une fois qu’on a ainsi résumé la série, on n’a rien dit à son sujet. Son simple synopsis n’est qu’une infime partie de ce qui caractérise la saga de Matt Fraction. On ne peut cependant pas dire que l’intrigue n’ait pas d’importance. Il y a une vraie progression narrative, et un vrai travail sur les personnages, Casanova en tête. Bref tout n’est pas qu’un vaste délire plus ou moins psychédélique.

En même temps dire que le scénario est barré relève de l’euphémisme. Matt Fraction s’autorise tous les délires, toutes les extravagances. C’est l’antithèse même du comic réaliste. On se ballade dans l’espace, d’une dimension à l’autre, on croise un robot géant, d’autres à l’apparence humaine et les organisations secrètes désignées par des acronymes improbables (W.A.S.T.E., N.E.T.W.O.R.K.) fleurissent un peu partout.

Les personnages sont à l’avenant. La petite famille d’espions Quinn paraît presque normale à côté de Newman Xeno perpétuellement drapé dans ses bandages, Ruby Seychelle qui est une sorte de MODOK femelle (ou plutôt trois MODOK en une…), et des savants fous à la pelle. Ou encore l’alien Sasa Lisi évoquée plus tôt. Pourtant, redisons-le, ils sont aussi remarquablement travaillés au-delà de leur côté grotesque ou loufoque. La psychologie de Casanova notamment mérite une mention spéciale tant sa descente aux enfers est bien rendue.

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Mais c’est la narration qui retient le plus l’attention. Et c’est peut-être là que se trouve la clé que j’évoquais, qui permettrait de décrypter un peu l’œuvre de Matt Fraction. Il y a un certain goût de la provocation, avec beaucoup de sexe, mais là encore Fraction donne plus dans le choc et le burlesque que dans le sensuel. L’érotisme n’est pas vraiment de mise, ou alors un érotisme punk, déglingué.

Il y a aussi une volonté récurrente d’égratigner le quatrième mur : Casanova qui fait remarquer à Xeno qu’il sonne comme un vilain de comics, les petits apartés entre les cases (surtout dans Luxuria) où les personnages eux-mêmes rappellent certains évènements passés au lecteur, référence à l’appui. On pourrait aussi citer des procédés plus originaux tels que celui consistant à jouer avec les bulles de dialogue en les remplissant d’un « cynical bullshit » ou « homophobic sentiment disguised as nihilistic zinger » décrivant les répliques qu’elles sont censées contenir en lieu et place des répliques elles-mêmes.

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Il y a encore un certain goût pour les allers-retours entre passé et présent, donnant parfois l’impression d’une narration déstructurée alors qu’elle ne l’est pas du tout, bien au contraire (un procédé que Fraction utilise beaucoup dans Hawkeye, le poussant très loin). Mais surtout il y a un côté totalement décomplexé. Une volonté permanente de se lâcher, de ne pas faire preuve de la moindre retenue. Et une exigence envers le lecteur : ne pas chercher à tout comprendre. Ce n’est pas comme chez Grant Morrison, où il faut parfois accepter que certaines questions restent sans réponse. Ici il n’y a même pas de question.

Il faut se laisser porter par l’œuvre. L’analyser serait vain, comme chercher à comprendre une peinture abstraite. Quand on regarde un Mondrian on ne cherche pas à savoir ce signifie ce rectangle jaune à côté du carré rouge. On ressent une émotion esthétique ou pas. Lire Casanova c’est la même chose : il n’y a rien à comprendre au-delà de ce qui est dit. Le tout avec une certaine candeur, mais dont on se dit qu’elle cache peut-être quelque chose de plus profond, à l’image de cette bulle dans Avaritia où un artiste de comics s’exclame « Putain, tout le monde va penser que ça veut dire quelque chose ! ».

Ce voyage vers l’abstraction est progressif, et c’est tant mieux. Matt Fraction nous fait entrer peu à peu dans son univers, condition nécessaire pour ne pas perdre 90% des lecteurs dès les premières pages. Je recommanderai d’ailleurs de lire les trois tomes d’un coup, pour profiter de ce glissement subtil du barré Luxuria au carrément abstrait Avaritia.

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Le dessin des frères brésiliens Bá et Moon est aussi pour beaucoup dans l’attrait de ce fameux voyage. Le trait de Gabriel Bá évoque Mike Mignola par son irrégularité, mais la ressemblance s’arrête là. Ce n’est pas un dessin « beau » au sens conventionnel du terme, mais il y a là un cachet et une maîtrise qui font de chaque page une véritable œuvre d’art. Les mises en page sont étonnamment sages dans l’ensemble, mais les compositions sont inspirées. Et surtout les designs sont exceptionnels, donnant vie à l’univers de SF psychédélique de la série.

Le trait de Fábio Moon sur Gula est plus doux que celui de son jumeau, les angles cèdent la place à des courbes élégantes. On sent qu’il travaille au pinceau, ce qui donne un aspect plus souple à son dessin, plus chaleureux pourrait-on presque dire. Niveau mise en page et compositions l’ensemble est peut-être un peu plus aéré que les volumes de Bá. Pour les designs, égalité parfaite en termes de qualité (Kubark Benday !).

Il convient aussi de mentionner les couleurs, toujours assurées par Cris Peter. A savoir que les premiers numéros de Casanova étaient à l’origine en noir et blanc. Et là où la coloriste réussit un tour de force, c’est en nous faisant totalement oublier cela grâce à ses palettes de couleurs soigneusement choisies (une pour chaque volume). On n’imagine pas les pages autrement. Enfin mentionnons le lettrage de Dustin Harbin, fait à la main, ce qui lui donne ce côté imparfait qui s’accorde si bien avec le reste de l’œuvre.

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Psychédélique, provocateur, déjanté, abstrait, plus léger qu’on pourrait le croire, plus profond qu’il veut bien l’admettre,et tout simplement cool, Casanova est tout ça à la fois et bien plus encore. C’est une œuvre profondément marquée par ses auteurs. Le genre qui permet de mieux les comprendre, et incite à considérer ensuite l’ensemble de leur œuvre d’un œil neuf. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne Matt Fraction (je ne verrai plus son Hawkeye de la même façon). Mais surtout, Casanova est un sacré bon comic, à découvrir si ce n’est déjà fait (et c’est même dispo en VF) !

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3 Responses to The Wanderer’s Treasures #69, Casanova

  1. Eddyvanleffe dit :

    Je connais finalement assez mal Matt Fraction et je n’ai lu que le premier tome de Casanova. J’ai du faire l’éffort de le relire, parce que le concept est assez « foutraque » et dur à pénetrer. Ce qui m’est donc apparu à la lumière des deux tome de Hawkeye, c’est que Fraction ne se prend pas aux sérieux et ce qui est dommageable chez Marvel, il ne prend pas au sérieux ses personnages. Il déconne, fait presque du pastiche à la Gotlib par moment et c’est à mon avis à la fois ce qui fonctionne à merveille sur FF et Hawkeye mais révulse partout ailleurs car à mon sens, il faut faire croire à mort à un concept aussi « WTF » que celui de gus en collants qui volent dans le ciel. Son « défaut » se voit sur THOR où Odin parle comme un Kéké. Sur ses propres oeuvre, il est blufffant de vitalité, de créativité narrative. Enfin des BDs qu’on lit en tant que telles et non pas comme des scripts illustrés de séries TV comme Mind the Gap ou Revival.

    • Jeffzewanderer Jeffzewanderer dit :

      Comme souvent je suis d’accord avec toi à propos de Matt Fraction. C’est très juste cette idée qu’il ne se prend pas au sérieux, et ça éclaire une bonne partie de son travail mainstream (Iron Man étant au moins en partie l’exception). Je parlerai peut-être plus d’une recherche quasi permanente du second degré. Comme s’il cherchait à porter un regard un peu décalé sur les personnages. Mais l’idée reste la même. Seul bémol : je te trouve un peu dur avec Mind The Gap, où je n’ai pas vu ce côté « script de série TV illustré ». J’ai beaucoup plus eu cette désagréable impression sur Supercrooks de Millar ou Thief Of Thieves de Kirkman

  2. Eddyvanleffe dit :

    Je dois ajouter que j’aime beaucoup Mind the Gap et Revival, mais je trouve ça vraiment dans le ton des séries genre Broadchurch, Ringer, medium dans la façon d’être racontée… C’est un type d’écriture (d’ailleurs pas mal d’auteurs font des ponts entre les deux) moins BD, moins spécifique, plus cadrée et je trouve que Fraction lui fait de la bd pour la bd avec les armes de la bd. C’est très punchy et lorsqu’il est inspiré, il offre vraiment de bons moments de lecture.

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