The Wanderer’s Treasures #70, spécial Neil Gaiman

Neil Gaiman Comic Talk

Jeffzewanderer Par

Je ne savais pas si j’allais écrire cet article. J’ai juste su que si j’y réfléchissais trop je ne l’écrirais pas. Je ne sais pas s’il aura du succès. Je l’espère un peu, au fond, mais s’il n’en a pas ce n’est pas grave. Il y a des choses qui doivent être écrites. Pas parce que c’est essentiel, ou même important. Juste parce qu’elle doivent l’être, avant de disparaître.

Neil Gaiman est un auteur rare. Pas au sens où il écrirait peu. Rare au sens où il a quelque chose d’unique. Un univers, à la fois si caractéristique et si difficile à définir. Un peu comme deux de ses derniers ouvrages, The Sleeper And The Spindle (Bloomsbury) et The Truth Is A Cave In The Black Mountains (Headline). Ce sont des nouvelles en prose, mais illustrées. Enfin surtout The Sleeper And The Spindle. The Truth Is A Cave In The Black Mountains est autre chose, plus indistinct. Pas vraiment un roman graphique, mais un peu quand même, ou presque.

The Sleeper And The Spindle Neil Gaiman Comic Talk

The Sleeper And The Spindle

The Sleeper And The Spindle est donc la plus « classique » de ces deux œuvres, pour autant qu’on puisse parler de classicisme pour un genre aussi rare que la nouvelle illustrée. Neil Gaiman s’y était déjà essayé avec son magnifique conte Stardust, illustré par Charles Vess. Et ce n’est que l’un des plus connus de ses livres illustrés (et l’un des rares qui ne soit pas « tout public », « all ages » en VO). On pourrait citer The Wolves In The Wall, ou The Day I Swapped My Father For Two Goldfish, tous deux réalisés avec son collaborateur et ami Dave McKean.

The Sleeper And The Spindle est un conte, ou plutôt la réinvention d’un conte. De deux même. La Belle au bois dormant est toujours assoupie dans son château, mais cette fois ce n’est pas un prince charmant qui va venir la sauver : c’est Blanche Neige, accompagnée de trois nains. Gaiman s’était déjà adonné à l’exercice de la relecture d’un conte, notamment dans son recueil de nouvelles Smoke & Mirrors, où il nous livrait une version de Blanche Neige où les rôles de la vilaine et de l’innocente étaient inversés, mais sans changer l’histoire. Ici l’histoire est bien différente.

The Sleeper And The Spindle Neil Gaiman Comic Talk

The Sleeper And The Spindle

Elle est aussi directe et simple, comme il sied à une nouvelle. Mais avec suffisamment de subtilité pour que tout y soit dit. Et cette touche de mélancolie qu’on retrouve dans toute l’œuvre de Neil Gaiman. On se laisse porter par la narration tranquille de l’écrivain, en appréciant l’élégance. Il n’y a rien de frénétique dans ces pages. Tout est comme hypnotique. La fin n’en est que plus surprenante en apparence, mais comme toute les bonnes surprises littéraires on se rend compte rétrospectivement qu’elle est on ne peut plus naturelle, finement amenée à coup de petites touches anodines. Mais surtout elle est sublimée par les illustrations de Chris Riddell.

Illustrateur reconnu, auteur à ses heures, il orne chaque page d’un dessin élégant, proche de la gravure. Et il fait sien le texte. Il comble même des ellipses de la narration à l’occasion. A tel point qu’on n’imagine plus cette nouvelle (pourtant publiée préalablement en prose seule dans l’anthologie Rags And Bones : New Twists On Timeless Tales) sans ses illustrations, qu’on se dit qu’elle ne pourrait qu’en être appauvrie. Il donne corps au monde de Neil Gaiman. Un corps étrange, envoûtant, pas tout à fait familier mais pas totalement étranger. Intemporel.

The Truth Is A Cave In The Black Montains Neil Gaiman Comic Talk

The Truth Is A Cave In The Black Montains

The Truth Is A Cave In The Black Mountains a connu une genèse plus originale. Tout a commencé par une lecture à l’opéra de Sydney, pour laquelle Neil Gaiman a proposé une nouvelle jamais publiée. Il suggéra aussi qu’Eddie Campbell réalise quelques illustrations à projeter pendant la lecture. Il y a eu un orchestre aussi, et une unique représentation qui fut un triomphe. Puis une seconde représentation, à Hobart (capitale de l’Etat de Tasmanie, en Australie). Entre temps la nouvelle a été publiée dans une anthologie intitulée Stories, et récompensée. Une lecture a été enregistrée.

Eddie Campbell a de son côté continué de réaliser des illustrations autour du récit, pour la nouvelle représentation. Puis il a commencé à créer un livre. Plus qu’un livre illustré, pas vraiment un roman graphique, où la prose s’interrompt parfois le temps de quelques cases de narration séquentielle, voire de dialogues, ou les deux à la fois, avant de reprendre. Si The Sleeper And The Spindle aurait été appauvrie sans ses illustrations, The Truth Is A Cave In The Black Mountains n’aurait elle plus été du tout. Elle serait devenue une autre version de l’histoire tant les peintures d’Eddie Campbell sont intrinsèquement liées à la narration.

The Truth Is A Cave In The Black Montains Neil Gaiman Comic Talk

The Truth Is A Cave In The Black Montains

Une narration là encore très « Gaimanienne », sur le même rythme envoûtant que The Sleeper And The Spindle. L’histoire est aussi celle d’un voyage, d’une quête. Un peu plus dure, un peu plus sombre, comme pour mieux correspondre à l’Ecosse presque réelle où se déroule le récit. Et au héros, ce nain dont la première phrase est une question : « You ask me if I can forgive myself ? ». La mélancolie caractéristique de l’auteur est ici presque tristesse, mais pas tout à fait. Et il nous amène à destination, jusqu’à cette caverne et à l’or maudit qu’elle est supposée contenir, sans qu’on s’en rende vraiment compte, pour mieux nous faire apprécier la route parcourue une fois arrivé.

J’ai finalement peu parlé des histoires de ces deux nouvelles, parce qu’avec des récits aussi courts, il est difficile de ne pas déflorer le sujet. Mais aussi parce que ce n’est pas tant l’intrigue qui compte que l’expérience de lecture. Se laisser porter par la plume élégante de Neil Gaiman, aspirer dans son univers où la magie et le réel sont toujours entremêlés… Et surtout découvrir cet univers à travers les illustrations de Chris Riddell et Eddie Campbell, les voir s’enlacer avec les mots et faire naître une nouvelle forme de narration. Cela jusqu’à créer deux objets littéraires uniques, inclassables, si propres à leurs auteurs. C’est peut-être là l’essence même de l’œuvre de Neil Gaiman, que ses deux compères illustrateurs aident à dévoiler. 

« They walked to the east, all four of them, away from the sunset and the lands they knew, and into the night. ». C’est ça de lire The Sleeper And The Spindle et The Truth Is A Cave In The Black Mountains. Et certaines choses doivent être lues.

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